‹ Œuvres poétiquesChapitre 167 sur 226 · SUR VN PORTRAICT FAIT PAR L'AUTHEUR · texte numérisé non relu

SUR VN PORTRAICT FAIT PAR L'AUTHEUR

lEN que les traits diuins de ceste portraiture Soient vn nouueau miracle en douceur et beauté, Si ne leur a pourtant la faueur rien preste, Ains l'art se monstre encor vaincu par la nature.

le ne voy que cet œil, cet œil par qui i'endure, Que librement i'aduoiie auoir vn peu flatté : Car il est en effect tout plein de cruauté, Et voilà qu'il n'est rien de si doux en peinture.

0 bel œil qui n'eus onc en rigueur ton esgal, Voyant que ie te rends le bien contre le mal, Pourquoy m'es-tu tousiours si fièrement contraire?

De rendre bien pour mal, c'est l'œuure d'vn Chrestien ; La loy le veut ainsi ; mais, ô doux aduersaire, Quelle loy te permet de rendre mal pour bien ?

SONET

sur vne paire de gands tirez des mains d'une belle dame.

Gands qiii soûliez couurir ceste sensible yuoire, Et ce marbre viuant dont la douce rigueur M'a tiré sans pitié tant de traits dans le cœur, Qu'encor la playe en saigne au fond de ma mémoire

ŒVVRES POÉTIQVES DE M. BERTAVT. 407

Faueurs qui m'enyurez de la secrette gloire D'vn présage aussi doux qu'il semble estre mocqueur, De voir que le vaincu desarme son vainqueur, Et porte sa despoiiille en signe de victoire :

0 beaux Gands, ie vous baise au nom de la Beauté Qui dans la mesme chaine où ie suis arresté Pourroit emprisonner l'ame la plus farouche :

le vous baise au lieu d'elle, et ne m'en puis lasser; Pource que quand mon corps vous baise de la bouche, Mon esprit amoureux la baise du penser.

SONET

Me retenant ainsi le pay'ment du salaire Que ma fidelle amour s'attend de receuoir, Comme osez vous bien dire, ô ma belle aduersaire, Que vostre libre cœur n'aime point à deuoir?

S'il sçait si bien payer, qu'il me le face voir, Me deliurant le bien qu'en vain mon ame espère. Il le doit iustement, il en a le pouuoir : Pourquoy contre raison fuit-il d'y satisfaire?

Depuis quatre ans entiers que ie sers vos beautez, Mes gages plus certains ç'ont esté vos fiertez, Ou quelque vain espoir, ou quelque faulse ioye :

Et maintenant pour tout ie reçoy du tourment. Cela n'est-ce pas bien (si c'est tout mon pay'ment) Payer vn bon seruice en mauuaise monnoye?

SONET

De m'estre osé douloir vn peu trop librement, Soustenant que ma foy meritoit recompense, l'ay failly, ie l'aduoiie, ô ma chère espérance, Excusez les propos d'vn furieux amant.

408 ŒVVRES POÉTIQ^VES

le sçay bien que le Ciel, icy bas m'animant, Vous obligea ' mon cœur mesme auant sa naissance : Douce obligation dont la seule quittance Me doit estre la mort soufferte en vous aimant.

Mais helas ! pour cela serez-vous si cruelle, Que de priuer d'espoir mon seruice fidelle, Et nier vostre grâce à ma longue amitié?

Ha mon cœur, ie vous pry' , monstrez-vous plus humaine ; Ne recompensez point, mais obligez ma peine : Si ce n'est par deuoir, que ce soit par pitié.

SONET

D'ov vient qu'estant auprès de quelque autre beauté De qui peu me soucie et la veuùe et l'absence, Tout fertile en discours ie banny le silence Par mille mots remplis d'honneste liberté :

Mais deuant ce bel œil dont la viue clarté Rend le mien bien-heureux par sa douce présence, A qui'i'ay tant à dire, en qui tousiours ie pense, le perds grâce et parole, et suis comme enchanté.'^

Beaux yeux qui me dardez tant de flèches de flame, C'est de vous reuerer que s'engendre en mon ame Le doux estonnement qui me rend si craintif.

Ainsi le seruiteur se taist deuant son maistre. Et puis tant d'asseurance en nous ne sçauroit naistre, Que la langue soit libre où le cœur est captif.

pwuai

SONET

uand deuant vos beautez remply d'estonnement le tiens ma bouche close et ma veuë abaissée,

I . Obliger est ici pris au sens propre de lier, enchaîner ; sept vers plus loin, il est pris au figuré.

DE M. Bertavt. 409

Comme à Dieu ie vous parle auecques la pensée, Et d'vn discours muet vous conte mon tourment.

Souuent nostre silence est vn vif argument Des secrettes douleurs dont nostre ame est pressée. Quand le parler est sain, l'ame n'est point blessée : Et petit est le mal qu'on plaint eloquemment.

Lors Amour qui se sent autheur de mon silence, Prend pour moy la parole, et tout plein d'éloquence. Vous dépeint mes désirs, ma constance et ma foy :

Mais, helas, pour néant ay-ie cet auantage Qu'alors que ie me tais Amour parle pour moy, Car vostre cruauté n'entend point son langage.

SONET

Comment puis-ie de vous espérer guarison En ma fiebure amoureuse, ardante et continue, Si la cause du mal vous estant incogneuë. Vous rendez de ma mort vne faulse raison?

Las! ie sèche et flaistris en ma ieune saison, Tué du Basilic de vostre belle veuë.

Et vous dites que c'est le Hure qui me tuë. Et le trop demourer en l'estude en prison !

Incrédule Beauté, vostre seule ignorance, Non vne si louable et sage intempérance. Par faute de secours me conduit au trespas.

Ou bien si la douleur qui m'abbat sans remède Procède de trop lire, helas ! elle procède De lire en vos beaux yeux que vous ne m'aimez pas.

SONET

uand ie pense au malheur qui sur toy débordant Pour ton cher Alexis t'a dérobé la vie,

Lycidas, ie te plains, et ma plainte est suiuie

Du dueil de tout le monde à mon dueil s'accordant.

Mais quand bruslé des feux d'vn désir trop ardant, le voy celle qui tient ma franchise asseruie Plorer aussi sur toy, Lycidas, ie t'enuie; Et dis que ton bon-heur va tout autre excédant.

Que n'est à ton destin ma fortune semblable ! Las! ie meurs pour l'aimer d'vne playe incurable; Et sa ieune fierté n'en porte aucun ennuy.

Voyez qu'ensemble elle est pitoyable et cruelle ! Elle pleure bien ceux qui meurent pour autruy, Et ne plaint nullement ceux qui meurent pour elle.

SONET

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