‹ Œuvres poétiquesChapitre 168 sur 226 · FAICT AU NOM D'VNE DAMOISELLE · texte numérisé non relu

FAICT AU NOM D'VNE DAMOISELLE

Ce congé de brusler et vous réduire en cendre, Que vous me demandez pour mieux vous allumer, le ne doy, ny ne puis de moy tant présumer. Que de ma volonté ie l'estime dépendre.

Mais vn accort amant ne doit iamais attendre Qu'on permette à son cœur de seruir et d'aimer. Puis qu'Amour l'y contraint, et que sans l'exprimer On le permet assez de ne le point défendre.

En vain donc vostre esprit m'en demande congé : Nul de se voir aymer ne se sent outragé ; Ou cet outrage-là bien doucement irrite.

Plustost, tous estimants ce bien leur estre deu, Moins vous m'obeïriez vous l'ayant défendu. Et plus en mon endroit vous auriez de mérite.

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Que sans auoir soucy ny pitié de ma peine L'ingrate prenne en ieu mes tourments amoureux, — le m'en estonne peu, car le Ciel rigoureux Ne la forma iamais que pour estre inhumaine.

Que pour n'espérer rien d'vne attente si vaine le ne m'en rende point l'esprit moins désireux, Ce n'est rien de nouueau, car mon cœur malheureux Court tousiours aux liens où sa perte est certaine.

Mais bien m'est-il nouueau de voir que sa beauté Apprend à bien aimer à l'esprit enchanté De tous ceux que son œil éblouit de ses fiâmes :

Car mon cœur estonné ne sçauroit conceuoir Comme elle peut apprendre aux plus barbares âmes Ce qu'elle ne sçait point, ny ne veut point sçauoir.

SONET

Quand vostre belle bouche, ô mon mal nécessaire. Du nom de bel esprit m'honore en se ioiïant, — La raison ne veut pas que ie l'aille auoiiant, Ny le respect aussi que ie parle au contraire.

Cependant, ie suis tel qu'il vous plaist de me faire : Vostre perfection se loue en me louant : Car sans le laqs d'Amour par vos mains se nouant, L'esprit que vous prisez seroit moins que vulgaire.

Mais ainsi qu'vn tableau de couleurs animé, Excellent et parfait de chacun est nommé, Quand il est embelly d'vn excellent ouurage :

Mon esprit, tout de mesme, estant vostre tableau, Vous luy donnez sa forme, et partant s'il est beau, Il est beau d'estre empraint de vostre belle image.

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Teint de neige incarnatte, œillets et lis meslez, Dont la viue couleur, n'en ayant point d'égalle, Rend de trop de désir la mienne jaune et palle, Mon cœur séché d'ardeur, et mes sens affolez :

Beaus yeux, miroirs ardants qui les âmes bruslez ; Cheueux qui me liez d'vne chaine fatale. Bouche à qui de ses dons Minerue est libérale, Lèvres qui de rougeur le cinabre égaliez * :

Comme on dit que Phidie ^ entailla son visage Dans Tescu de Pallas, d'vn si subtil ouurage, Que sans rompre tout l'œuure on n'eust sceu l'effacer :

Ainsi le Dieu qui tient ma franchise asseruie, Beau Tout, vous a si bien graué dans mon penser, Que mesme fm attend vostre image et ma vie.

SONET

FAICT VN lOUR DES CENDRES.

Ce cœur, ce pauure cœur qui souffrant iour et nuict Depuis tant de saisons bruslé pour vous. Madame, Vaincu nnablement des ardeurs de sa flame Se trouue maintenant en cendre tout réduit.

La braise du désir qui sans cesse le cuit. Et vos rigueurs qu'encor nulle pitié n'entame, Sont causes de sa fm : ô dure et cruelle ame. De trop aimer vos yeux voila quel est le fruit.

1 . Égaler est ici actif. Bertaut dit souvent aussi : s'égaler à. — Cf. Lexique.

2. Phidias, sur le bouclier de la statue d'Athéné au Parthénon.

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Las! au moinvpar pitié recueillez-en la cendre, Pour la faire auiourd'huy sur vostre teste épandre, En vous ressouuenant de vostre cruauté.

Mais non, n'en faites rien. Déesse que i'adore : Vous iriez de ce poil consumant la beauté, Car bien qu'il soit en cendre il est bruslant encore.

SONET

I'auray tousiours au cœur le souuenir bien cher Du iour où mon deuoir m'esloigna de ma Belle, Bien qu'il me fust aduis qu'en prenant congé d'elle Vn couteau vint mon ame en deux parts détrancher.

Que de mots qui pourroient enflammer un rocher Me dîst sa belle bouche à l'heure moins cruelle! Et qu'vn trait éuident de peine mutuelle, En ce triste départ monstra de la toucher!

le meurs me souuenant que sa bouche de basme, D'vn baiser redoublé qui me déroba l'ame. En me disant adieu me pria du retour.

Car, si ie ne me trompe en l'ardeur qui m'allume, Si le premier baiser fut donné par coustume. Le second, pour le moins, fut donné par amour.

SONET

Il est temps, ma belle ame, il est temps qu'on finisse Le mal dont vos beaux yeux m'ont quatre ans tourmenté, Soit rendant mon désir doucement contenté, . Soit faisant de ma vie vn cruel sacrifice.

Vous tenez en vos mains ma grâce et mon supplice, lugez lequel des deux mon cœur a mérité :

414 ŒVVRES POÊTIQ^^ES

Car ma fidelle amour ou ma témérité

Veut qu'on me recompense ou bien qu'on me punisse.

Mais si vous ne portez vn cœur de diamant, Vous ne punirez point vn misérable amant De vous auoir esté si longuement fidelle :

Veu mesme que son mal vous doit estre imputé. Car en fin, puis qu'Amour est fils de la Beauté, Si c'est péché qu'aimer, c'est malheur qu'estre belle.

SONET

Helas! ces deux beaux yeux s'en iront-ils ainsi, Sans qu'ils daignent donner allégeance à ma peine, Et me vo}^ant mourir d'vne mort inhumaine N'auront-ils de mon mal ny pitié ny soucy ?

0 misérable espoir qui rendois adoucy Le tourment amoureux dont mon ame est trop pleine, Que le regret de voir ta promesse si vaine Me rend et de douleur et d'angoisse transy !

Non, si sa cruauté me rauit sa présence Au temps qu'elle a prefix à sa future absence, le ne veux iamais voir le céleste flambeau :

Mais que ma triste vie en me quittant la suiue ; Et que chacun de nous en mesme temps arriue. Elle dedans Lyon, moy dedans le tombeau.

SONET

1e ne puis plus languir en l'incertaine attente

De l'heur ou du malheur qui me doit arriuer : '^^i

Il faut que la Beauté qui m'a sceu captiuer ^^1

Par vn final arrest me perde ou me contente. "

DE M. BERTAVT. 415

Demain que son retour me la rendra présente, Faisant naistre un Printemps au cœur de cet Hyver, le veux ou sa rigueur ou sa grâce éprouuer, L'adiurant de finir le mal qui me tourmente.

Mais quoi? ie me doy donc préparer à la mort, Ne pouuant auenir, pour mon plus heureux sort, Que demain sa response au tombeau ne m'enuoye.

Car veu l'ardent désir dont ie sens la chaleur, Si ie suis exaucé mon cœur mourra de joye : Si ie suis éconduit, il mourra de douleur.

SONET

Amy qui m'estimant plus doucement traitté Qu'en effect ie ne suis de ma belle inhumaine, luges qu'en la seruant ie ne perds point ma peine, Helas, que ton penser est plein de vérité!

Non, ie ne la perds point, quoy que de tout costé Cherchant à m'en priuer ie cours et me promeine : le la porte en tous lieux, et n'ay muscle ny veine, Artère ny tendon qui n'en soit tourmenté. /

le ne la sçaurois perdre, encor que ie l'essaye : Et ie perds tous les iours (mesme auant que ie l'aye) Le fruit de mon seruice et l'espoir de mes pas.

Voy combien le destin à mes vœux est contraire : le ne puis perdre vn mal dont ie me veux défaire. Et perds incessamment le bien que ie n'ay pas.

H sonet;

andis que i'ay pensé qu'elle auoit agréable L'humble deuotion de ma constante foy,

4l6 ŒVVRES POÉTIQVES

Tay désiré de viure, helas! non tant pour moy Que pour rendre à iamais sa beauté mémorable.

Mais maintenant qu'au lieu de m'estre fauorable Elle m'a pris en haine, et si ne sçay pourquoy; O mort, s'il te plaisoit de m'appeler à toy, le fuirois volontiers ce monde misérable.

le sçay bien, doux repos de tout humain soucy, Que craindre il ne te faut ny désirer aussi ; Mais de ces raisons-là ma fureur me dispense :

Car viuant ie ne puis son amour délaisser : Or voy-ie malheureux qu'en l'aimant ie l'offense ; Et i'ayme mieux mourir que viure et l'offenser.

SONET

A DIEV.

De postposer ta gloire aux loîx de son seruice, De n'auoir dans le cœur rien que son nom escrit, Et pour charmer vn mal qui tous les iours s'aigrit, Luy faire incessamment de mon cœur sacrifice ;

Seigneur, c'est vn péché bien digne du supplice Que iamais ny l'espoir ny le temps n'amoindrit : Mais il n'est pas commis contre ton sainct Esprit, Car il naist de foiblesse, et non pas de malice.

Tu sçais bien, ô Seigneur, que si ie l'eusse peu, Depuis maintes saisons ce laqs i'eusse rompu. Tirant ma liberté d'vne main si cruelle.

Si bien que si l'aimant et servant malgré moy, La contrainte amoindrit mon mérite enuers elle ; Elle amoindrit aussi mon offense enuers toy.

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