‹ Œuvres poétiquesChapitre 208 sur 226 · QVE LE ROY ET LA ROYNE ONT COURUE EN PASSANT LA RIUIERE · texte numérisé non relu

QVE LE ROY ET LA ROYNE ONT COURUE EN PASSANT LA RIUIERE

ÎA fureur du Démon qui depuis tant d'années Arme d'vn vain effort la main des destinées Contre nostre grand Prince, et poursuit sa valeu N'ayant peu ny par force es périls de la guerre,

Ny par trahison en paix l'accabler sur la terre,

Luy tend dessus les eaux vn filet de malheur.

Au soir comme il trauerse auec sa chère Espouse Le Fleuue, dont Paris ses campagnes arrouse, Ce malheur les y fait tout d'vn coup abismer : Si bien qu'en mesme temps on voit tomber en l'onde Les Soleils de la France, et le Soleil du monde, Les vns dedans vn fleuue, et l'autre dans la mer.

Vn million de cris et de voix gémissantes S'éleue la dessus des bouches pallissantes De ceux qui pensent voir qu'en ce mesme accident i;

Périt auec le Roy le Sceptre de la France, ||

Que pour elle est esteint tout Astre d'Espérance, Et que ce soir en est l'Eternel Occident.

Mais le Céleste Bras qui soustient cet Empire, Par le secours des siens aussi-tost l'en retire, Tel qu'on voit le Soleil au poinct de son coucher, Sous le Cercle du Ciel qui tient son nom de l'Ourse, Ressortir hors des flots , et reprendre sa course Aussi-tost que son pied commence a les toucher.

Œuvres poétiques de M. Bertavt. $03

Seule dedans les eaux reste comme abysmee Sa Royale lunon, sa moitié plus aymee, Dont il crie, et s'afflige, et s espand en sanglots. Et transi, ne croit pas estre à sec au riuage. Cependant qu'exposée aux malheurs du naufrage, La pluspart de soy-mesme est encor sous les flots.

Et certes à bon droit ressentoit-il pour elle Ces légitimes soins d'amitié mutuelle.

Dont Tes coeurs plus constans se laissent consumer : Car elle en fin sauuee eut de luy ce soin mesme, N'ouurant point tant à l'air sa bouche moite et blesme. Pour aller respirant, comme pour le nommer.

Il faudroit voir ces doigts fameux par tout le monde Qui peignirent Venus naissante hors de l'onde, Peindre ceste lunon qu'on en tiroit aussi : Car comme nul pinceau n'eut onc tant de courage Que d'oser acheuer vn si pénible ouurage, Nul aussi n'oseroit commencer cestuy-cy.

Les grâces appuyant ceste grande Princesse L'essuyoient, la seruoient ainsi que leur maistresse : L'Amour (mais l'Amour chaste) épreignoit ses cheueux. Et mesme en cet effroy, la faisoit voir si belle, Qu'elle combloit tous ceux qui se tournoient vers elle. D'amour et de pitié, de larmes et de feux.

Heureux est votre sort, âmes vrayment loyales, Qui tirastes des flots ces deux perles Royales, Et qui de les sauuer auez receu l'honneur. Si d'éuident péril guarantir les Couronnes, Et si d'vn grand Estât releuant les colomnes, Sauuer le salut mesme est ou gloire ou bon-heur.

Et vous plus éleuez, à qui ceste fortune Se rendit auec eux également commune.

Et vous fist voir ensemble exposez et sauuez, Princes, et vous Princesse, ardants à son seruice, Qui n'estimeriez pas vn heur mais vn supplice, (S'ils y fussent péris ^) que vous voir preseruez.

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