‹ Œuvres poétiquesChapitre 95 sur 226 · I . Bertaut le fait du genre féminin · texte numérisé non relu

I . Bertaut le fait du genre féminin

DE M. Bertavt. 1^5

Tient la campagne ouuerte : et comme aux pieds des monts

Où parmy des coustaux détranchez en vallons,

Plus le flot d'vn torrent s'esloigne de sa source,

Plus il enfle son onde et fait bruire sa course,

S'enrichissant tousiours de quelques flots nouueaux

Que luy traine en passant le rauage des eaux :

Ainsi plus il s'auance en bâtant la campagne,

Plus s'accroist tous les iours le hot ' qui l'accompagne,

D'hommes que le désir d'vn public changement,

Ou leur propre courroux luy donne incessamment.

Ce courroux, ce désir, luy font ouurir les portes Des bourgs et des chasteaux, et des villes plus fortes : Peu combattent pour nous : nos yeux en fin ouuerts Découurent tous les iours des vlceres couuerts. Nous n'oyons plus parler que de foy violée : Tantost quelque cité s'est du tout rebellée : Tantost quelqu'vne bransle, et le sort conjuré Nous rend tousiours ce doute vn naufrage asseuré. Bref, le courroux du ciel désormais nous appreste La plus impitoyable et sanglante tempeste. Qui menaça iamais le chef des grands Estats, Ou fist trembler d'effroy les plus fiers potentats.

Et ce qui nous rauit l'apparence et l'attente De tout humain secours durant ceste tourmente. C'est la mort qui n'aguiere a terminé le cours Des ans de ceste Royne, oracle de nos iours. En qui seule viuoit l'art d'enchanter l'orage Par les charmes diuins qu'vn esprit doux et sage Porte dans sa parole es publiques traittez Où l'on veut, en flattant les esprits irritez, \ Monstrer vne prudence es grands faits exercée. Et de deux ennemis estre le Caducée.

Vous donc qui dépeignez nos malheurs en vos fronts. Vous qui compatissez aux maux que nous souffrons,

I. Faut-il lire : lot; ou n'est-ce pas là le vieux mot ost, armée, troupe. Cf. Glossaire.

Pitoyables esprits, dont l'heur soit perdurable

Puis que vous déplorez nostre estât misérable,

Accusans auec nous la cruauté du Sort,

Aydez nous à gémir et plaindre ceste mort :

Car pour plorer les maux qui d'elle auront naissance,

Le Soleil ne voit pas assez d'yeux en la France.

Et vous peuples François qui, passez en malheur Tous les peuples du monde aussi bien qu'en valeur, Perdant par ceste mort la plus ferme colomne Sur qui se reposast le faix de la couronne, lettez mille souspirs et publics et secrets. Et faites le dueil mesme et les mesmes regrets Que la douleur enseigne en semblable misère. Aux enfans demeurez orphelins de leur mère. Car ie puis bien ainsi iustement surnommer Celle qui se laissoit en viuant consumer. Au soin de rendre vn iour la France soulagea Du fardeau des malheurs dont nous l'auons chargée : Qui d'vn cœur pitoyable et vrayment maternel. Nourrissant en son ame vn desir éternel, D'y voir florir l'oliue et rouiller le heaume, Fut mère et de nos Rois et de nostre Royaume : S'exposoit aux périls pour n'en voir riei^ périr : Se priuoit de repos pour nous en acquérir : Et, sage, nous estoit ce qu'est vn bon pilote A la nef qui sans ancre en la tempeste note : .^

Ou ce qu'est au malade asprement tourmenté, • -^^Ê La main qui peut et veut luy rendre sa santé. ^B

lamais le ciel ne veit vn plus noble courage : Ny dans le plus parfait d'aucun mortel ouurage Dieu n'illustra iamais auec tant de splendeur De Royales vertus la Royale grandeur.

Aussi fust-ce vne estoille en clarté renommée Qui pour guider trois Rois fut ça bas allumée : Mais de qui le bel astre a cessé d'esclairer. Au temps que le besoin nous faisoit désirer Que sa vie excédant sa borne naturelle, Fust non seulement longue, ains du tout immortelle.

DE M. BERTAVT. \ I^^

Pleine d'vn grand esprit dont iamais le penser Vers de petits soucis ne daigna s'abaisser, Pleine d'vne grande ame à qui n'eust peu suffire Pour l'occuper du tout le soin d'vn seul Empire, Elle a si sagement guidé par ces destroits 'La nef et de la France, et de nos ieunes Rois, Qu'il faut clorre les yeux aux tableaux de l'histoire, Ou voir luire par tout les rayons -de sa gloire.

Mais en quel Océan et sans riue et sans fonds S'embarquent mes discours, en racontant les dons Que le Ciel espandit d'vne main libérale Dans le sein généreux d'vne ame si Royale? Mesme à vous que la preuue en a rendus tesmoins, Veu que la renommée en voile aux quatre coins De ce grand vniuers, auec les mesmes aisles Dont vn los immortel voile es bouches mortelles?

Qu'elle n'ait mille fois de ses seules vertus ComBattu les malheurs qui nous ont abatus : Qu'elle n'ait preserué de ruine asseuree La grandeur de ce sceptre à sa fm coniuree, Lors que son Roy mineur d'ans et d'authorité, En voyoit l'vsufruict par le fer disputé : Qu'elle n'ait quatre fois calmé par sa prudence Des vents de nos fureurs l'enragée insolence : Que nous ne luy deuions entre tous les mortels Le bien de voir encor es temples des autels : Nul de ceux qu'ont portez des siècles si tragiques. Ne vit tant insensible aux tempestes publiques. Qui n'en sente le bruit par la terre voler : Et n'est point de François qu'on ne puisse appeller Stupide s'il l'ignore, ingrat s'il ne l'aduoiie. Puis que l'estranger mesme et le sçait et l'en loiie.

Or est ceste Princesse, autrefois nostre bien, Maintenant en la tombe vn corps qui ne sent rien : Et ne l'a peu sauuer de la mort temporelle Ce qui la sauuera de la mort éternelle, Sa foy, sa pieté, son zèle nonpareil.

Et son renom qui voit l'vn et l'autre Soleil.

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Ains ic sort l'a rauic à nostrc vainc attente, Comme on voit quelquefois au fort de la tourmente Vn tourbillon venteux, la terreur de la mer. Emporter de la poupe, et dans l'onde abysmer Le patron d'vne nef qui combatant l'orage. Du corps et de l'esprit luttoit contre la rage De la vague abayante, à ses coups s'opposoit, Et par soin et par art sa fureur maistrisoit. La nef alors sans bride erre après où l'emporte L'arrogance et des vents et de l'onde plus forte, Tant qu'en fin quelque roch caché dessous les eaux, La brise, et par la mer en espand les morceaux. Effrayant le terger qui de la cyme verte Des costaux d'alentour voit et plaint ceste perte.

Messager du malheur qui nous fait viure en pleurs. Et qui du Lis Royal en arrouse les fleurs, le crierois ces propos d'vne voix lamentable. Aux peuples dont l'Europe est fiere et redoutable : Et si ces tristes cris parmy l'air espandus Pouuoient faire payer les regrets qui sont deus A la mort d'vne grande et Royale Princesse, Que la Majesté mesme éleut pour son hostesse, le ferois que la France en pleurs se resoluant Iroit iusques au ciel ses plaintes éleuant, Et que le iuste dueil de toute la Prouince Conioindroit ses souspirs aux souspirs de son Prince, Qui portant l'ame atteinte et le cœur trauersé Du regard dont vn fils est iustement blessé, Voyant la mort cacher dedans sa nuict profonde Celle qui luy fit voir la lumière du monde, Conioint à lamenter les iours avec les nuicts \ Et se donne soy-mesme en proye à ses ennuis.

Quelquefois son courage au mal fait résistance : Mais la douleur rebelle aux loix de sa constance. Est semblable à ces mers craintes des matelots, Dont tant plus vn destroit reserre les grands flots,

.1 C'est-à-dire : se lamente jours et nuits.

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Plus leur contrainte émeut de tempeste es riuages, Et rend ces costes-là fameuses de naufrages.

Dieu! quel trait de douleur par la mort élancé Rendit de part en part son cœur outrepercé, Quand il en veit le corps froid, insensiole et palle, S'endormir pour iamais sur sa couche Royale, Et monstrer par la nuict qui luy bandoit les yeux, Qu'elle ne viuoit plus qu'amsi qu'on vit es Cieux.

Son esprit inuincible à tant d'autres tristesses Qui de sa fermeté battoient les forteresses, Rendit alors la place à l'ennuy son vainqueur, Et la douleur alors triompha ae son cœur. Si bien que le Soleil acheua trois carrières Deuant que sa constance essuyast ses paupières. Ou qu'elle obtint du dueil dedans son ame enclos Qu'il peust former vn mot non coupé de sanglots, Son courage forcé par vne angoisse extresme Cédant à la douleur l'empire de soy-mesme.

Ah ! (disoit en plorant la voix de ses souspirs) Remède et reconfort de tous mes déplaisirs, A qui ie doy mon sceptre, à qui ie doy ma vie. Quel destin ennemy t'a du monde rauie.

Au temps que la tempeste et l'orage croissant Qui va de tous costez la France menaçant, Rendoit plus que iamais contre mes aduersaires Ta vie et tes conseils à l'Estat nécessaires?

Helas! diuin esprit, la fuite de tes iours Trop tost pour nostre bien a terminé son cours. Car encor que ta vie, au monde assez illustre, Ait passé de deux ans son quatorziesme lustre, Et qu'à conter tes ans par tes faicts généreux Nul n'ait attaint ton âge es siècles pilus heureux : Si n'est-ce guère viure au désir de nos âmes. Présageant la fureur -de ces ciuiles fiâmes : Et voit-on bien aux maux qui nous donnent la loy, Que c'est trop peu pour nous, si c'est assez pour toy.

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Car à qui plus pourray-ie auec tant d'asseurance Bailler à soustcnir le grand sceptre de France, Lors que sa pesanteur me venant rendre las Me permettra d'vser de l'exemple d'Atlas ? A qui fieray-ie plus ces secrettes pensées Que tant de grands soucis m'ont au cœur amassées, Et qui pour leur conduite auroient besoin des yeux Que ton clair iugement auoit receus des cieux? Qui me donnera plus ces conseils salutaires, Dont le fil a conduit le pas de tant d'affaires Parmy le labyrinthe et les cachez destours Où la guerre intestine a consumé tes iours?

Toy seule en conseillant ou consolant mon ame Quand l'ennuy qui le cœur des plus grands Rois entame Me liurant quelque assaut m'accabloit de tourment, Me le faisois ou vaincre, ou souffrir constamment : Au lieu que ton trespas arrache de ma vie Tout l'heur dont mon repos estoit digne d'enuie. Me laissant icy bas au milieu des ennuis Sans flambeau qui m'esclaire en si profondes nuits. Mes plus doux chants de ioye en si rudes attaintes Sont changez par ta mort en funèbres complaintes : Les verdoyans lauriers que tant d'heureux sUccés M'ont plantez sur le front en sont deuenus secs : le voy de iour en iour mon Empire décroistre : L'astre de mon bon-heur ne se fait plus paroistre : Mon sceptre autrefois d'or est maintenant de fer, Et desplait à la main qui l'a fait triompher.

Hé ! qui me pourroit plaire en ceste angoisse extrême Où ta mort m a rendu déplaisant à moy-mesme? Helas ! elle a de moy tout plaisir estrangé. Et puis dire à bon droit qu'elle seule a changé Ma couronne de fleurs en couronne d'espines. Et fait seicher mes Lys iusques à leurs racines.

Ah ! que n'est-il permis aux malheureux humains De rompre ou de trancher auec leurs propres mains Les liens odieux dont leurs âmes gesnees Sont contre leur vouloir à leurs corps enchaînées :

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Tu n'aurois, ô belle ame, en allant au trespas, Deuancé que d'vn peu la suitte de mes pas : Et si l'aspre douleur pouuoit oster la vie, Le iour qui lamentable a la tienne rauie, Et qui tout mon bon-heur en ta mort a destruit, Eust veu d'vn mesme coup penr l'arbre et le fruit. Car ie vy malgré moy, voyant la vie ostee A celle qui la mienne en naissant m'a prestee : A celle en qui le Ciel pour ma gloire a fait voir Tout ce qu'vn cœur de mère est capable d'auoir D'amour, de passion, de soin, d'aise et de crainte Pour le plus cher enfant dont on l'ait veue enceinte : A celle qui bruslant d'vne éternelle ardeur D'esleuer iusqu'au ciel mon nom et ma grandeur, Me mit entre les mains, à peine hors d'enfance. Dessous mon frère Roy la Royale puissance : A celle qui pour moy cent trauaux a soufferts : Qui foible a ses vieux ans à cent périls offerts Pour sauuer mon estât menacé de naufrage : A celle que iamais en nul poinct de son âge. Le soin de mon repos ne laissa reposer : Et que mesme la mort (qui peut seule appaiser Tous les flots dés soucis tourmentans nostre vie) Ne priue point au ciel d'vne si saincte enuie.

Pour lesquelles faueurs surpassans doublement Fout espoir de reuanche et de ressentiment ', D bel Ange du ciel, ie ne te sçaurois rendre \uec ces tristes pleurs que i'espans sur ta cendre, ^u'vn regret de ta mort de qui le pesant faix Seul égale en grandeur le poids de tes bienfaicts. 'urant par ce respect qui sainct et perdurable Vie rendra ta mémoire à iamais vénérable, ^e les pleurs dont mes yeux sont maintenant lauez, Se trouueront en moy tousiours autant priuez 3'espoir de reconfort, qu'est priué de remède -e mal d'où le ruisseau maintenant en procède :

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