‹ Œuvres poétiquesChapitre 97 sur 226 · FAITTE PEU APRES SON TRESPAS · texte numérisé non relu

FAITTE PEU APRES SON TRESPAS

En fin la cruauté, l'insolence et la rage Dont nos peuples mutins ont armé leur courage, En est là paruenue où le barbare cœur D'vn Scythe qui se plaist en la seule rigueur. Et qui n'a dedans l'ame aucune loy grauee, Auroit horreur de voir sa fureur arriuee. En fin l'impiété des rebelles desseins Prophanant les respects plus sacrez et plus saints Qui se doiuent aux fronts ornez d'vn diadesme. S'est en meschans effects surpassée elle-mesme, Et se peut bien charger la teste de lauriers. Si sa main exercée en tant d'actes meurtriers, Vouloit par quelque audace à nulle autre seconde Vaincre en meschanceté tons les crimes du monde.

0 bon père ancien, de quels temps viuois-tu, Qui de nos deuanciers bénissant la vertu, Tesmoignes qu'en tes ans nul monstre ny vipère D'humame impieté n'eut la France pour mère? , Helas ! si du destin l'impitoyable cours Eust fait couler ta vie en ces malheureux iours,

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Nos prodiges d'erreur, nos traistes felonnics, Nos rebelles discords, et nos fieres manies ^ Forceroient maintenant ta plume à confesser Que la France pourroit cent Hercules lasser, Et que le ciel ne voit monstre de vice au monde Dont elle ne soit mère ou nourrice féconde.

Non, nul crime ne règne au milieu des mortels, Violant le respect que Ton doit aux autels, Le droit sacré des gens, et la nature mesme. Qui ne nous ait poilus de quelque offense extresme : Des vices plus brutaux nous emportons le pri. Et ce que la fureur de nos cruels esprits N'a point eu de remords ny d'horreur d'entreprendre, Nul esprit sans horreur ne le sçauroit entendre.

Helas ! et pouuions-nous aux siècles auenir Laisser vn plus funeste et sanglant souuenir De l'esprit insensé qui cruel nous anime. Que d'oser mettre à mort nostre Roy légitime? Celuy que nous auions en vn temps désolé Par des vœux si bruslans à l'Empire appelé? Qui paruenant au sceptre, auoit à son entrée Veu de tant de mortels sa gloire idolâtrée : Et que si sainctement Dieu mesme auoit sacré, Que la rage des mains qui nous l'ont massacré, Quelques meschans désirs dont la terre soit plaine, Sembloit estre au dessus de toute audace humaine.

Ah Dieu! lors que ie pense à cet acte maudit, Et regarde la main que l'enfer enhardit Au détestable effect de ceste impie audace. Mon sang gelé d'horreur dans mes veines se glace : Et bien que le pouuoir de ma iuste douleur Presse ma triste voix de plaindre ce malheur, L'estonnement conioint à l'ennuy qui me touche Interdit la parole aux souspirs de ma bouche.

I. Fières manies, Fïhre est pris ici au sens de /(^rwj, féroce ^ cruel, et manie au sens étymologique de folie. — Cf. Lexique*

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Car quel meurtre de Prince à cestui-cy pareil Veirent onc icy bas les grands yeux du Soleil? Helas ! ce meschant acte (à qui bien le contemple) Gomme il est sans excuse, est ' aussi sans exemple.

Vn puissant Roy de France extraict de tant de Rois, Qui des ciuiles mers passant tous les destrois Auoit d'vn cœur égal aux plus braues courages Sans naufrage enduré tant de sanglans orages : Vn Roy que cent canons vers sa teste pointez. Queutant de coutelats martelans ses costez. Et taschans de plonger leur pointe en ses entrailles N'auoient point offencé mesme au fort des batailles : Le malheureux cousteau d'vn traistre son sujet De qui rien ne sembloit plus vil ny plus abjet. L'a despoiiillé de vie en sa chambre Royale, Presque deuant les yeux de sa garde loyale. De sa noblesse armée, et de la ieune ardeur De vingt mille soldats marchans sous sa grandeur. 0 prodige effroyable ! ô signe manifeste De la rage mortelle, et de l'ire céleste!

Ah! bourreau desloyal, sentis-tu point trembler Tes sacrilèges mains, et ton sang se troubler En tirant le cousteau dont le fer détestable S'apprestoit au hazard d'vn coup si lamentable? Ton front à tout le moins pallit-il point d'eftroy Te sentant de ta main meurtrir ton propre Roy, De qui la seule image en ta mémoire empreinte Deuoit remplir ton cœur de respect et de crainte? Qu'esperoit ta fureur? que t'en promettois-tu? Quoyi' le throsne des loix par la guerre abatu S'alloit-il releuer par ceste mort cruelle, Et faire naistre en France vne paix éternelle? Quoy? l'amour de la Foy dont ton habit menteur Te monstroit par dehors d'estre ardant zélateur, Trouuoit-elle en celuy que ta brute ignorance Voùoit pour successeur au sceptre de la France,

I. L'édition de 1620 porte et aussi; nous pensons qu'il faut est.

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Plus de desir de voir son Empire fleurir Qu'en celuy que ton bras alloit faire mourir Pnnce qui constamment l'auoit tousiours suiuie, Et cent fois pour sa gloire abandonné sa vie?

Ah tigre sans pitié, si cet esprit brutal Que la tienne enlermoit en vn cœur de métal, Eust de quelques raisons animé sa pensée Au sacrilège effort de ta dextre insensée. L'image de la France, et celle de la Foy Qu'exposoit au péril la mort d'un si grand Roy, Hi'deusement couuerte et de sang et de flame Eust alors repassé deuant l'œil de ton ame : Et faisant recognoistre à tes sens inhumain^ Que le fer parricide armant tes fières mains Les poussoit dans le feu d'vne éternelle guerre. L'horreur de tant de maux eust fait tomber à terre Ce malheureux acier en enfer aiguisé Qui du sang de ton Prince alloit estre arrousé. Mais, cruel, pour oser vn coup si détestable. Nul discours de raison ny d'âme raisonnable N'entra dans ton esprit, qui te fist embrasser Sous l'image d'vn bien vn si meschant penser. Te sentant bourrelé de l'inuisible geine Qui fait auoir la vie et les viuans en heine. Quand de quelque forfait les angoisseux remords Donnent au cœur coulpable vn million de morts : N'espérant pas trouuer en la mer de clémence Assez d'eau de pitié pour lauer ton offense : La clarté du Soleil à regret regardant : Et voulant insensé tout perdre en te perdant, Tu conceus en ton cœur ce dessein exécrable, Rendant l'audace humaine au Ciel mesme effroyable.

Ou bien, si conduisant d'vn pas désespéré Ta malheureuse vie au trespas asseuré, La meurtrière fureur troublant ta fantasie Forma quelques discours dedans sa frenaisie, Mourons (dis-tu cruel) et fuyons au tombeau L'odieuse clarté du céleste flambeau :

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Mais voulons-nous mourir d'vne mort incogneuë? Non, non, que tout esprit habitant sous la nue, Que le ciel, que l'enfer en cruauté vaincu Sçachent par nostre fm que nous auons vescu : Surmontons Erostrate imitans son exemple : Il ne perdit qu'Ephese, il ne brusla qu'vn temple. Nous, renuersons la France : et quel plus beau cercueil Se sçauroit éleuer l'ambitieux orgueil D'vn cœur qui rien que gloire et grandeur ne respire Que d'enterrer sa cendre es cendres d'vn Empire? Sus sus, erigeons-nous vn fameux monument Es ruineux monceaux d'vn si grand bastiment. Tant soit auantureux ce que nostre ame embrasse, Il est en son pouuoir, s'il est en son audace. Allons, et de ce fer grauons dans les esprits. Que quiconque a sa vie en horreur et mespris. Quelque petit qu'il soit, il se peut dire maistre De celle du plus grand que le Ciel ait veu naistre.

Ainsi dis-tu, meurtrier, si le cruel dessein Qu'vn désir de mourir t'engendra dans le sein, Auec quelques discours s'encouragea soy-mesme A tremper dans le sang vn si sainct diadfesme.

Mais seroit-il bien vray que l'insensible acier D'vn cœur où s'enfermoit vn esprit si grossier, Peust former des propos ressentans vn courage Plein d'vne ambitieuse et magnanime rage. Que le tremblant effroy d'vn asseuré trespas En son meschant dessein n'espouuenteroit pas, Pourueu qu'vn iour son nom remplist toute vne histoire, Et que sa propre mort fist viure sa mémoire? Non, il n'est pas croyable : vn plus lasche discours T'a fait estre la honte et l'horreur de nos iours : Mais s'il te fut versé dans l'ame par l'oreille. Ou si le mesme esprit qui les vices conseille L'ayant fait naistre en toy, ton cœur ja disposé Fut depuis à poursuiure ardemment embrasé : Le Ciel, le iuste Ciel, protecteur des couronnes, Le sçait pour le malheur de ces âmes félonnes,

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Qu'on croit auoir forgé sur la tienne de fer Ce traistre assassinat des marteaux de l'enfer : Et de qui les conseils armans celle des Princes Du glaiue ambitieux, qui destruit les prouinces Ainsi qu'vne furie attachée à leur flanc, Font ce siècle de fer estre vn siècle de sang.

Ah ! combien ie preuoy que nostre renommée S'en verra désormais iustement diffamée ! Helas ! si par l'arrest des destins rigoureux Ce meurtre estoit fatal à nos ans malheureux, Que ne s'est-il commis par les mains d'vn Tartare, Ou d'vn que l'Océan de nos terres sépare? Faut-il que d'vn François la traistre cruauté En ait barbarement cet âge ensanglanté?

Souillant d'vn tel diffame es prouinces estranges Nostre nom deuestu de ses vieilles louanges. Qu'au lieu qu'il souloit estre vn surnom glorieux, Il soit pris maintenant pour titre iniurieux : Et qu'appeler François vn qui doit sa naissance A d'autres régions qu'à celles de la France, Ce soit le surnommer vn traistre, vn fausse-foy \ Vn mutin, vn rebelle, vn meurtrier de son Roy?

Ha! ie veux désormais, d'vn honneste mensonge, Me vanter d'estre né sur les mers où se plonge Le grand char du Soleil las d'auoir trop couru. Loin des champs de la France, es riues du Peru : Ou de ceste autre terre encor plus esloignee A qui la loy de Christ fut naguiere enseignée 2. Car ie me hay moy-mesme, et hay mon iour natal, De me sentir extraict d'vn peuple si brutal. Qui dressant des autels et des temples au vice, Immole son Roy-mesme (horrible sacrifice) Aux cruelles fureurs qu'il euoque d'enfer. Puis comme d'vn bel œuure en ose triompher :

1 . Fausse-foy, Pour ce mot, cf. supra : portes-larmes, et Gloss. à ces mots.

2. La Chine, probablement; c'est en 1583 que les Jésuites y^ commencèrent leur mission.

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Au lieu que le remords de sa cruelle audace Deust espandre à iamais du pourpre sur sa face.

Mais mon ame s'abuse, vn François n'a point fait Entreprendre à sa main vn si traistre forfait : Quelque Dire ' d'enfer en homme déguisée, Pour voir la guerre en France à iamais embrasée, Et nous rendre odieux mesme aux peuples amis, Sous le nom d'vn François ce massacre a commis. Massacre que l'ardeur de nos flammes ciuiles A grand'peine expiera par le feu de cent villes, Et dont le sang versé la poussière baignant Bouillonnera sans cesse, à Dieu se complaignant, Tel que boiïilloit celuy de ce grand Zacharie Que de l'ingrat loas l'idolâtre furie ladis fist expirer dessous maint coup mortel Entre les saincts paruis du temple et de l'autel. Cependant la douleur, le regret, le diffame En blesse incessamment le plus vif de nostre ame, Et nous fait en plorant iustement détester Le siècle où nous voyons tels monstres s'enfanter.

0 Dieu, que le destin m'eust esté fauorable, Puis que i'auois à naistre en ce val misérable, S'il m'eust fait enroller au nombre des viuans Ou plus tost ou plus tard de six vingtaines d'ans, Pour ne point attoucher vn siècle si barbare Où le vice est l'habit de qui l'ame se pare, Et triste ne voir point ce qu'auec tant de dueil Sainct Cloud, depuis trois mois, a veu deuant son œil.

Las ! outre infinis maux dont ma dolente vie Estoit de tous costez sans tréue poursuiuie, Falloit-il, pour combler mes malheurs de tous points, Qu'vn si piteux spectacle eust mes yeux pour tesmoins ? Car ie l'ay veu, chetif,.et souuent la mémoire En repeint en mon cœur la lamentable histoire : M'estant tousiours aduis qu'au milieu de nos pleurs le voy ce pauure Prince estouffé de douleurs,

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