AVEC LE SONET CY-APRÉS MIS
Trois ans estoient coulez en la fleur de mon âge Avant que feus jamés asseuré tesmoignage Du réciproque amour de celle en qui les Dieux Avoient mis à Venvy le thresor de leur mieux, Quand, tout gros de despit de ma peine perdue, fallois peindant en Pair mainte fere cornue.
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Ores mes bons amisj me voyant tourmentant, Tacholent, tous d'un accort, de m' aller confortant, favois la face triste et le visage palle, Ressemblant à la mort qu'à la tombe on dévale. L'un me disoit : « Amy, il faut laisser l'amour. Et jouir, en vivant, de la clarté du jour, Prendre ses passe-temps, for-huer à la chasse, Voir courir le lévrier lorsqu'un lièvre pourchasse. Avoir un chien couchant, chasser à la perdris. Et non point s'adonner aux ennuis de Cypris. Si tu m'en crois, amy, laisse ceste Déesse, Et ne t'amuse plus au giron de Lucresse. Aussi bien perds-tu temps en danger de mourir^ Si sa bénignité ne te veut secourir.
Mais ne pense jamais qu'elle te soit benine, D'autant qu'elle a le cueur d'une roche marine. Laisse-moy, je te pry', toutes ces vanitez : Je voy bien, à tes yeux de l'amour agitez. Qu'ardemment tu es pris de l'amoureuse flamme D'une qui à grand tort t'est trop cruelle dame. Falir est chose humaine et commune entre nous; Cognoisîre son erreur n'est pas permis à tous. Or, tu sçais bien l'estat où jadis soulois estre, Avant que l'Archerot se vint rendre ton maistre; Je plains certes ton mal, je sçay bien que l'aimer
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Tapporte quelque doux, mais beaucoup plus d'amer. Croy-moy : absente-îoy de la veue de celle Qui te va consumant de sa vive estincelle, Cest Vasseuré moyen pour esteindre ce feu; Comme la cire en luy qui se fond peu à peu, Ainsi dans peu de temps, absent de sa lumière, Tu voirras revenir ta liberté première. »
Tantost l'un, tantost l'autre, en pleignant ma douleur, Alloit ainsi disant le mal de mon erreur, J'estoy demy gaigné de leurs belles parolles; Je ne me plaisois plus au publiques carolles; Je proposois en moy : a Puisque tu es icy. Il faut par tout moyen mettre tout ton soucy A bien estudier, soit en mathématique.
Soit à bien exercer l'art peripathetique; Il te faut rendre aussi bon platonicien, Avoir un sainct Thomas, estre théologien. Il faut laisser d'aller audevant de la porte De celle qui se plaist en ta douleur trop forte. » Ainsi yallois, faisant à part moy ce discours, Pensant par ce moyen de laisser mes amours. Je voulais estre hermitte et faire pénitence; Mais aussi tost madame estoit mon espérance. Ores le souvenir de son œil gratieux Me rendoit pair à ceux qui habitent les deux,
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Et of le souvenir d'une atîraianîe œillade
Me tenoity qui eut peu rendre un bien sain malade.
« Non, disois-je souvent, il faut estre constant
Et ne se laisser plus gaigner à un enfant.
Puis qu'il a si long-temps que je suis en mal-aise,
Il faut estaindre en moy ceste bruslante braise. »
Et, discourant ainsi, tantost je m'en allois Ouyr une leçon d'un professeur en loix; Je frequentois souvent la troupe des poètes. Des hommes et des dieux les divins interprètes: Car dés mes jeunes ans les Muses j'ay aimé. Ayant à les servir mon âge consumé.
Aucuns me conseilloient de prendre la science Quid'unDieufaictcognoistreauxhommeslapuissance, Les conduisans au ciel, et que par ce moyen Je pourrois acquérir maint honneur et maint bien. J'estois presque conclud d'abandonner le monde, Où sans cesse l'erreur et la folie abonde. Et, pensif, bien souvent dans le cerveau j'avols Que ce seroit bien fait d'aller en quelque bois. Pour passer là, contant, le reste de ma vie. Sans voir aux loix d'aimer ma raison asservie. Ja desja 'fesîois fait un grand religieux ; J'assistois sainctement à l'office des Dieux; J^esîois desja tout faict aux heures canoniques;
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Je sçavois leurs versets Jeurs hymnes, leurs cantiques. A me voir habillé, à voir mon long manteau, A voir ma grand soutane et à voir mon chapeau. On disoit que yavois quelque bonne abaye, Que 'festois un bon prestre, ayant l'ame saisie De toute saincteté, que je fer ois bon fruict, Pourveu que le dehors ^intérieur produict.
Deux mois esîoient passez que je n^avois veu celle Qui poussa dedans moy sa flèche plus cruelle, A qui j'avois donné ma vie et mon honneur, Et de qui ne receus si-non toute rigueur. Un jour qu'on celebroit d'un grand martyr lafeste, Attentif d'achever ma tres-liumble requeste Que fadressois à Dieu, dans l'église esgaré. De la presse et du bruit assez bien séparé, y avise à moy venir ceste douce ennemye. Alors une rougeur d'une couleur blesmye Me monte sur la face, et, d'aise tout espris. Je m'asseure à la fin, ayant courage pris.
Habillé' ell' estait comme une grand' princesse, Et marchoit dextrement ainsi qu'une Déesse. Ses doigts estaient garnis de presens d'Orient; Son regard n'estoit plus que bénin et riant. Son aller tout céleste, et son port plein de grâce. Et d'attraits amoureux remplie estait sa face.
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Elle portait en main une grand coupe d'or :
Je pensois que ce fut une Pandore encor
Descendue du ciel en habit de mortelle,
Tant la beauté luisoit en sa face tant belle !
Entrant dedans ce lieu, vint s'ap prochant de moy;
Approchée de moy, demeura toute coy,
f^U feit la révérence, et, d'un regard aimable,
Monstra qu'elle avoit tort de n'estre secourable,
Ety tirant un souspir du profond de son cœur,
Me tesmoigna le mal de sa dure langueur.
Enfin sortit ces mots de sa bouche sucrine,
D^où jamais ne sortit que parole divine :
« Monsieur, n'oubliez pas les pauvres, à ce jour;
N'oubliez pas, dit-eW, mon cœur navré d'amour. »
J'estois debout, craintif d'une chose si rare, Aux yeux de qui mon sens esperdûment s'esgare. Je ne sçay si j'estois transformé en rocher. Lorsque je veis vers moy ma Lucress' approcher : Tant j'estois insensible et confit en liesse De veoir auprès de moy ma gentile maistresse. Enfin j'ouvre la bouche et luy dis ces propos Qui comprenoient en soy tels ou semblables mots . (( M a-dame, je suis né pour vous faire service, Et faire de mon cœur au vostre sacrifice. Faictes-moy tant d'honneur de croire seullemenî
Que j'adore voz yeux, causes de mon tourment. Si de vous je reçoys ceste grand' courtoisie, Pour vous j^exposeray mon honneur et ma vie, Car trois ans sont passez, las ! que le long soucy M'accompagne îousjours et me rend si transi. Pour n'avoir peu jamais descouvrir mon martyre. Qui faict qu'en me taisant encore je souspire. — Non! dit-elle tout bas, aimez parfaittement. Et bientost je seray vostre soulagement : Adieu!... » Lors je jettay mon cœur dedans la coupe, Finissant mon discours, à cause de la troupe Qui desja s'avisoit de telles privautez, Admirant comme moy ses divines beautez.
Si jamais la chaleur d'une amoureuse flame, Si jamais la beauté d'une gentile dame A eschauffé le cœur d'un parfaict amoureux, Ma dame me rendit alors tout bien heureux.
Si estre un potentat de la puissante Asie, Si boire du nectar, manger de l'ambrosie. Sont quelque chose, encor plus heureux je vivois Quant dévot j'entendis de m'amie la voix. Voix qui tant me ravit le cœur et la parole Que mon ame à l'instant en la sienne s'envole.
Face doncques le Ciel ce que voudra de moy : Je veux vivre tousjours en soy et dedans soy.
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SONET
Je ne suis point ce Tarquin impudique.
Ce ravisseur de ta pudicité, Ce chasse-rois trouble de ta cité, Peste des siens et de sa Republique.
Lucresse, non, je ne suis point lubrique ^ Un bon démon, une divinité, Conduit tousjours ma vie en saincteté : J'ay Vame bonne et l'esprit magnifique.
Helas ! je suis ce triste Collatin, Honneur des siens et du terroir latin, Qui regrettoit ta chasteté pollue.
Je ne viens point encor pour te ravir, Ains seulement je viens pour te servir. Et rechanter ta gloire à tous congneue
ou ELEGIE FUNEBRE DE FEU MESSIRE JAN CHASTELIER,