D'UN AMANT DESESPERE
DAME SE MONSTRANT COURROUCÉE A L^ENCONT DE LUY, AVEC LA COMPLAINTE QUI S^ENSUIT.
Mon amCy mon penser , mon cueur, mon doux esmoy, Pourquoy desloges-îu me voyant prés de îoy, Et d^iin front ramassé et d^un sourcil severe Fais cognoisîre aux amis contre moy ta colère? Lorsque j'avois l'honneur de voir tes chastes yeux, De Vînde mesembloiî voir le plus précieux; Quand j' entendais ta voix à nulle autre pareille, Mon corps tressailloit d^ aise, et moncœur de merveille. Alors j'estois plus riche et que le roy Cresus, FA mesme que les Dieux qui habitent là-sus. Que je sens lentement la playe dedans Vame Qui plus qu'auparavant de ton saint feu m^ enflamme! Mon ame, mon penser, mon cueur, mon doux esmoy, Pourquoy desloges-tu me voyant prés de toy,
ECLOGUE D'UN AMANT DESESPÉRÉ <^)
Et d'un front ramassé et d'un sourcil severe Fais cognoistre aux amis contre moy ta colère f
La grâce naturelle et Vhonneste maintien Qui souloient estre, avant, ma gloire et mon soutien, Maintenant sont changez en rigueur rigoureuse; Au lieu d'un doux parler, d'une œillade amoureuse, D^un souris gratieux et d'un courtois accueil. Je ne sens que fierté qui me remplit de daeil. 0 sainct premier martyr, ô temple vénérable, Qui justes mon bon-heur, soyez-moy secourable! Aydez à celuy-là qui est plein de mal-heur; Rendez-luy, je vous pry, son destiné bon-heur. Adoucissez le cœur de ceste tant cruelle, Faictes que désormais ne luy soit si rebelle. Mon ame^ mon penser, mon cœur, mon doux esmoy, Pourquoy desloges-tu me voyant prés de toy. Et d'un front ramassé et d'un sourcil severe Fais cognoistre aux amis contre moy ta colère?
Celle qui me faisoit d'un regard gratieux Presque semblable à ceux qui habitent les deux Ores a eschangé sa face coustumlere A une Tisiphone ou à une Megere; Celle qui a esté plus douce que le miel Qui vient du mont Hymef est convertye en fiel; Et celle qui estoit la gloire de son âge
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Ores tout à un coup me cache son visage.
Mon amCy mon penser, mon cœur, mon doux esmoy,
Pourquoy desloges-tu me voyant prés de toy,
Et d^un front ramassé et d'un sourcil severe
Fais cognoistre aux amis contre moy ta colère^
Helas! je suis tout tien ! demeure aussi mon mieux! Plus que mon cœur je faime et plus que mes deuxyeux. Cil je suis qui, depuis un' année passée, A eu de ton amour la poictrine offencée, Ains le cœur tout navré; et je suis cil encor Qui adore, payen, de tes beaux cheveux l'or; Celuy qui, pour te voir, a fait mille voyages Par sentiers incogneus et par divers messages, Et celuy qui prendra aggreable un mourir; Mais que d'un œil bénin le daigniez secourir, Veu qu'il ne vit si non en misère et tristesse. Absenté du regard de ta dorée tresse.
Mon ame, mon penser, mon cœur y mon douxesmoy, Pourquoy desloges-tu me voyant prés de toy, Et d'un front ramassé et d'un sourcil severe Fais cognoistre aux amis contre moy ta colère^
Alcide n'a point tant cherché le beau Hylas Comme je vous choisis entre mil' ; mais, helas! Que me sert maintenant de vous avoir esleuef Je suis un Ixion qui se paist d'une nue ;
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Et si je semé en l'eau sans espoir de moisson, Et pense de pescher par les champs du poisson. Jeune je vous esleus : le jeune aime la jeune. Le Destin le permit, conduit de la Fortune. Qu'eussé-je faicti Hclas! je n'ai peu résister; Cestoit mesme le vueil du grand Dieu Jupiter. Croyez-moy [ains plustost à un Dieu véritable Qui veut estre partout tousjours inviolable). Depuis que je cognois vostre gentille humeur, Vostre sein verdelet, ains qui est desja meur, Veu les perfections de vostre bonne grâce Et veu ce qui reluit en vostre belle face, Qui pourrait esmouvoir à vous aimer les Dieux, Hardi, je m'opposay de chanter furieux Sus l'accord de mon luth la rigueur que j'endure. Pour les effets qui sont en ma maistresse dure. Vous estes la rigueur cause de mon tourment, Tourment qui, si bien tost n'a son allégement, Je m'attends de passer bien tost en la nacelle De Caron, si tousjours vous m'estes si cruelle.
Mais quoy! je ne sçay point la cause de mon mal; Aussi est-ce qui fait que je suis un Tantal. Si fay dissimulé P amour que je vous porte, L'amour dedans mon cœur esîoit d'autant plus forte. Si, vous voyant, j'ay fait semblant ne vous voir point,
C'est alors que l^ amour plus que devant m'espoinct. Si je vous ay aimé pardessus toutes choses Qui sont dedans ce rond divinement encloses, Mon ame, mon penser, mon cœur, mon doux esmoy, Pourquoy donc fenfuis-tu me voiant prés de toy, Et d'un front ramassé et d'un sourcil severe Fais cognoistre aux amis contre moy ta colère?