‹ Œuvres poétiquesChapitre 29 sur 62 · DE JAN CHASTELIER · texte numérisé non relu

DE JAN CHASTELIER

Changeant ion lieu de dueil et de tristesse En ris et passe-temps. Ha ! je suis hors de moy,

Tant son îrespas me cause un grand esmoy. Mais quoy! mes yeux, mon cœur, toute chose naissante

Est icy-bas mortelle et périssante; Le temps amené tout; le Pape et l'Empereur

Meurt aussi bien que le lourd laboureur. Cest un arrest doné que toute chose née

Est à la fin à la mort destinée.

Après que le prin-temps plaisant et amoureux

A fait son cours, vient l'esté chaleureux; Après le chaut esté, l'automne; après arrive

Le froid hyver, qui nous mené à la rive Du nautonier Caron. Enfin rien du mourir

Nos fresles corps ne peut pas secourir. Ainsi ce bon seigneur a passé sa jeunesse

Et son avril, automne et sa vieillesse. Au service de Dieu et de son chrestien Roy,

Virillement, en mourant pour la foy.

Cependant qu'il esîoit en son âge plus tendre,

On le faisoit aux escholes apprendre.

Apprendre la vertu qui nous conduit aux deux.

D'humains mortels nous faisant demy-dieux. L'esprit estoit divin, des bons esprits la gloire,

Son sens divin, divine sa mémoire.

Auss' il a tellement dans peu de temps appris

Qu'il surpassait les plus doctes espris: Car, pour bien discourir d'une histoire payene,

D'un fait tiré d'une page chrestienne.

De l'art de bien parler, et de l'art curieux

De bien ranger le soldat vicieux, Du mouvement des deux, de la philosophie.

Des sainctes loix, de la théologie, Il estait tout ensemble et bon historien

Et, par sur tout, grand rhetoricien.

Il sçavoit sur le doigt l'artifice de guerre,

Tesmoin sera la Piedmontoise terre; Et souvent discourait des astres et des deux.

Où il est or' assis au ranc des Dieux, Bref, c'estoit tout l'honneur de toute sa province.

Tout dédié pour servir à son prince; A peine on voit sortir de son jeune menton

Bien compassé un blond doré cotton.

Quand, dispost et hardy, sa terre Daulphinoise

Quitte et va voir la terre Piedmontoise. Là nos jeunes guerriers essaioient de leurs bras

Combien pouvait la force des cambas.

Le Po s'enfle de joye, et les champs et les prées

Rient de voir leurs terres habitées De si vaillants seigneurs. Il receut grand honneur

DEJANCHASTELIER 69

En ce pais pour sa rare valleur :

Car à tous les combats et belles entreprises

Et aux rempars des fortes villes prises Par les hardis François premier il accouroit,

Et d^assaillir Vennemy desiroit, Brave d'un brave coup; mais tousjours la prudence

Serre la bride à sa haute vaillance.

Le bruit vole partout, la famé de son nom

S'acquiert au monde un immortel renom.

Après mille travaux et après mille peines

( Qui dés tousjours les misères humaines Ensuivent pas à pas), après mille beaux faicts.

Par Chastelier vertueusement faicts, Après quon a cogneu la vertu d'un tel homme,

Qui pour son Roy sa fortune consomme Aux dangers et périls, le crédit et l'honneur

Entrent pour luy en cartier du bon-heur. Ainsi les vertueux une vertu guer donne,

Les couronnant d'une belle couronne De verdoyant laurier. Il fut aimé de tous.

Courtois, bénin, et gratieux, et doux; Et bref, c'estoit un Mars et un Paris ensemble,

Ou le grand Dieu toute bonté assemble.

Il fut là gênerai des finances du roy,

Au quel jamais il ne manqua de foy.

Mais quoyî Muse, veux-tu chanter icy la gloire

De celuy-là qui s^est à la mémoire Rendu tout immortel par ses faits glorieux^

Un DehrissaCj sage et victorieux, Te diroit la valleur de sa prudence exquise

[Grand zélateur du roy et de l Eglise), Qui vivant ne feit rien où le sage conseil

D'un Chastelier n'alast devant son œil.

Muse, tu ne dis rien? Pardonne-moi, mignone;

Tant de vertus honoroient sa personne Qu^un seul grand Cardinal, qui est vivant encor

{Et Dieu lui doint les ans du bon Nestor), Te sçaura mieux par cœur raconter son histoire

Que toyy pauvrette, en descrivant sa gloire. Et sçavant te dira qu\n Vage ja grison

Laissa Thurin et toute sa maison, Pour venir aborder à la rive de Sone,

Qui se marie au large flot du Rone, Rone qui quelquefois fera bruire mes vers

Dans quelque coin de ce grand univers } Et possible la mer où arrive son onde

Les répandra^ puis après par le monde; Demeurant à Lyon quant et son chancelier.

Comme il laissa son nom de Chastelier Immortel pour jamais par ses vertus insignes.

Page 1