VERS POVR LE ROY
APRES tant de souspirs, de chaisnes et de larmes , Et que tant de beautez m'ont tenu sous leur loy, L'Amour tout de nouueau contre moy prend les armes Et semble que ce dieu ne peut vaincre qu'vn Roy.
Comme on void ces vaisseaux, tout proches de la terre, Qu'vn orage soudain reiette en haute mer, Presque dedans le port ce pirate m'enferre ; Mon leu n'est pas esteint qu'il le veut r'allumer.
Ny parmy les combats mes couronnes gagnées, Ny ce nom glorieux par le sang acheté N'ont rendu de mon cœur les flammes eslongnees ^ Car ayant tout conquis , ie perds ma liberté.
Lorsque de nouueaux faits m'acquièrent plus de gloire, Il fait voir à mes yeux quelque nouuel obiect ; Mon triomphe tousiours augmente sa victoire. Il faut estre moins grand pour estre moins subiect.
Mais ny luy, ny ces yeux pleins de flammes si sainctes, Ny tant d'autres appas n'ont causé ma prison ; l'a y receu par des mains ces dernières attaintes , Que ie baise cent fois pour en auoir raison.
(1) Ces vers ont été composés au nom de Henri IV.
Ce langage blessant et qui prend tout le monde Ne se peut en tous lieux à toute heure escouter; Mais tousiours ceste main errante et vagabonde Se fait voir à nos yeux et se fait redouter.
La neige aux plus hauts monts fraichement amassée Ne peut à la blancheur de ces mains s'esgaller; Comme il n'est point d'ardeur, présente ni passée , Comparable à la flamme oii ie me veux brusler (1).
En iurant dans ces mains , qui seroit le volage Qui voudroit par le change ailleurs se diuertir? Et pressé par ces doigts, quel seroit le courage Qui n'aimast mieux mourir plustost que d'en partir?
(<) Ce vers a été l'objet de la critique de Malherbe.
Tallemant des Eéaux (Paris, Techener, 4854, t. I, p. 275), raconte que Malherbe lisant un jour devant Des-Yveteaux les stances qui commencent par ce vers •
« Enfin cette beauté m'a la plaça rendue. . . n
(éd. Barbou, p. 28), celui-ci disoit que c'étoit une chose désagréable à l'oreille que ces trois syllabes : ma, la, pla, toutes de suite dans un vers.
— Et vous , lui répondit-il , vous avez bien mis : pa, ra , bla , la, (la.
— Moi? reprit Des-Yveteaux, vous ne sauriez me le montrer.
— N'avez-vous pas mis , répliqua Malherbe :
« Comparable à la /Zamme. »
Ce n'est pas sans peine que je suis parvenu à retrouver ce vers. Au reste , ces consonnances se rencontrent dans les meilleurs poètes. Despréaux n'a-t-il pas dit : tra, ça, ta, pa, ta, dans ces vers de son Epître III ;
« Le blé , pour se donner, sans peine ouvrant la terre , » N'attendoit point qu'un bœuf, pressé par l'aiguillon , » Traçât à pas fardifs un pénible sillon. »
Ces lumières du ciel , ces yeux rois de ma vie , Des refus plus cruels aymables messagers , Rendent des plus constans la franchise asseruie ^ Mais ceste main retient les esprits plus légers.
La terre tous les ans reprenant sa ieunesse , Lorsque pour plaire au Ciel elle veut se parer, Ne produit point de lys et n'a point de richesse Qui se peut à ces mains iustement comparer.
Belle main , où les Dieux ma fortune ont escrite, Des astres ie n'attends ny mon mal ny mon bien ; Par tes seules faneurs l'estime mon mérite, Et la gloire des Roys ne me sert plus de rien.
LE VOYAGE D'ANDRONICE (I)
ROy DE L'ARABIE HEVREVSE.
AV ROY
A APRES de ces hauts monts où la belle Pyrene, Aymant vn cœur ingrat , endura tant de peine, Pour luy perdant sa vie et sa virginité ; Naquit vn Roy Gaulois , plein de diuinité, De qui la seule gloire errante et vagabonde S'espand par elle-mesme aux quatre coins du monde. Son enfance guerrière aux trauaux se passa ; Nourry du laict de Mars, tous les Roys il passa. Sans nulle force encor, il força les murailles, Et son premier obiect ce furent les batailles. Princes, ne dites point que ce Roy fust heureux. Car il doit sa fortune à ses faicts valeureux. Comme vne ieune fleur à forage exposée, 11 vid à sa valeur toute chose opposée,
(1) Andronice (vainqueur des hommes), c'est Louis XIII. Ce roi gaulois, Agontée, dout il est le fils, est Henri IV, et cette Parthénie, dont il est question ici et dans les deux pièces suivantes, est Anne d'Autriche.
La date de cette pièce et des deux suivantes doit donc être fixée àlGIo, et elles auront été faites j)Our quelque mascarade, lors des fêtes données k l'occasion du mariage de Louis XIII et de cette princesse.
Les citez de la terre et tous les Empereurs Le choisirent pour but aux traicts de leurs fureurs. Mais ils ont tous payé le tribut à sa gloire, Seruant de monumens sacrez à sa mémoire.
Apres auoir remis les peuples sous ses loix , Ceint des lauriers de Mars ses tempes tant de fois, Auoir de iour en iour, par labeurs véritables , En efîect accomply ce que cliantent les fables, Falot et dompté des murs et, par ses bastimens Dignes de son nom seul, braué les elemens, De triomphes humains lassé la Renommée, Flechy par sa vertu la Fortune animée, Estouffé les proiects des plus audacieux, Mais de tous ses succez rendu l'honneur aux Dieux Et deuenu luy-mesme à la fin adorable, Arrestant le pouuoir du Temps inexorable ^ Vue paix asseuree à son siècle il donna Et ses autels sacrez d'oliue il couronna. Voulant doncques ioûyr de sa gloire illustrée. Errant parmy le monde il vit vne contrée Que deux egalles mers vont tout enuironnant Et de leurs Ilots réglez ses isles couronnant. Son assiette esleuee et pleine de merueille Regarde l'Océan à l'arène vermeille; Là le ciel amoureux et tousiours odorant Va de tous ses thresors la terre bien-heurant , Et dans ce paradis, le palais des délices , L'Amour a mille appas et n'a nulles malices ; Des Zephires tous seuls cet air est agité , Et quiconque se plainct c'est de la volupté. Les eaux et les forests sont toutes parfumées , Et de baulrae et d'encens les terres sont semées.
L'or brillant de rayons fait reluire les champs Et leurs alerions feroient honte à nos chants ; En l'an le plus ingrat quatre moissons dorées A ces peuples heureux sont tousiours asseurees. C'est là que cet oyseau vénérable aux mortels , Sous le char du soleil se dresse des autels.
Dans ces lieux fortunez regnoit vne Déesse, De nul amant encor ny femme, ny maistresse. L'Orient précieux, au matin recueillant Les tributs que luy doit l'Aurore en s'esueillant, Dans le mois de Venus void moins de belles choses, Que son teinct ne monstroit et d'oeillets et de roses ; La neige du Liban cedoit à sa blancheur. Et les lys de lunon auoient moins de fraischeur.
En vain les plus grands Roys de mérite et de race Auoient desia tenté d'eschauffer ceste glace ; Les feux de la vertu , qui brusloient ses esprits, Esteignoient aysement les ardeurs de Cypris. Mais tout en vn moment sa constance domtee Se perdit en voyant le vaillant Âgontee (1). Les faicts de ce Gaulois, en tous lieux admirez , Auoient à cet amour ses désirs préparez. Luy de mesme la tient reine de sa pensée ; 11 meurt de mille ennuis si test qu'il la laissée. De l'esprit et des pas partout il la suiuoit ; Ses yeux lui sont plus chers que ceux dont il la voit , Mais , après maints souspirs , ceste ame glorieuse , De toute chose enfin tousiours victorieuse , Par ses rares vertus la Déesse vainquit Et d'eux bien tost après Andronice naquit.
(1) Henri IV.
A l'instant, près de là , dans les bois solitaires , Que l'on tient de tout temps reseruez aux mystères, Sur le haut d'vn rocher l'Oracle s'entendit Et les faicls d'Andronice en ces mots il prédit : « Aux Princes estrangers il sera redoutable ^ Aux Infidelles mesme il sera véritable 5 Sçauant, il voudra ioindre à la gloire des arts Les lauriers d'Apollon auecques ceux de Mars. Courtois, il conquerra les âmes plus barbares, Et sera mis au rang des héros les plus rares. Mais de tous ces succez vain est le fondement S'il n'est de Parthenie aymé premièrement. »
Ainsi parla l'Oracle, et depuis vn vieux mage, A qui les prestres saincts au temple font hommage, Promist de luy monstrer ceste chaste beauté, Agréable subiect de sa félicité ^ Ce qui faict qu'au mespris des fortunes humaines, Brauant tous les dangers et desdaignant les peines, Apres de longs désirs il arriue en ces lieux, Menant auecque luy ces vnze demy-Dieux.
CHARIOT D'ANDRONIGE.
TYRANNE des cœurs généreux, Douce ardeur des âmes plus belles Gloire, qui fais aux plus heureux Cercher des fortunes nouuelles , Par toi , dédaignant tout danger, Nous voyons un ciel estranger.
Les Hazards qui ferment le pas Aux plus téméraires courages, Tant de mers qui'ne veulent pas Que l'on attente à leurs riuages, JN'ont pas sceu défendre ces lieux A ce Roy fauory des Dieux.
L'âge le presse d'imiter Des siens la valeur si prisée, Il ne sçauroit plus supporter Les noms d'Alcide et de Thesee , Et veut tant de fois triompher, Qu'enfin il les puisse estouffer.
Le siècle le plus fortuné , N'a rien veu d'égal à la gloire De ce grand Roy dont il est né , Qui seul lui causa la victoire De ces vnze Roys glorieux , Partout ailleurs victorieux.
Mais il n'iroit pas conquérant Ny recerchant son aduenture , Quitter ce climat odorant, Le paradis de la nature, Si ce dessein n'auoit esté Résolu des l'éternité.
Puisse-tu , bel astre naissant, Faire, par ta lumière viue, Pallir la clarté du croissant , Et rendant cette gent captiue , Deuot, vénérable et vainqueur.
Planter la vertu dans ton cœur !
STANCES
CES amours insensées Dont les aines blessées N'aymoient que pour vn iour, Maintenant sont esteintes, Et des flammes plus sainctes Bruslent ceux de la Cour ; On n'ayme plus rien que de beau , Mais on l'ayme iusqu'au tombeau.
Dessous la tyrannie
Des feux de Parthenie
Sont les feux de Cypris ;
Les Amours n'ont plus d'aisles ,
Des chaisnes éternelles
Attachent les esprits 5 Car vn seul de ses doux regards Blesse d'vn million de dards.
Geste beauté naissante , Couuerte d'amaranthe , N'est point subiecte au Temps ; Ses vertus qu'on admire , Franches de son empire , Ont tousiours leur printemps.
Qui peut vivre en la conquérant , Il doit mourir en l'adorant.
Quand Flore est couronnée
Des thresors de Tannée,
Elle a moins de beautez
Et Ceres de richesse
Que n'a ceste Déesse
D'amours de tous costez.
Le doux feu qui sort de ses yeux Faict les tourmens délicieux.
Cet esprit tout pudique ,
Plein d'vne flamme vnique ,
Aymé par iugement :
Les vœux et le seruice
Du fameux Andronice
Luy plaisent seulement.
La voyant, tout ennuy se pert ; Tout plaisir croist quand on la sert.
iMESLANGES (1).