‹ Œuvres poétiquesChapitre 12 sur 28 · SATYRE · texte numérisé non relu

SATYRE

DEs-PoRTES, sans le iour le plus doux de ma vie . Que ie passe en espoir d'accomplir mon enuie Et de reuoir encor ce que l'honore tant , De tout autre désir sans peine m'exemptant, le m'ennuyrois enfin et mon ame aflligee D'estre si loin du monde icy-bas obligée, Du ciel et du terroir prendroit la qualité , Et ne pensant à rien qu'à mon utilité , Tu verrois le premier, contre ton espérance, Qu'il ne faut au mauuais mettre son asseurai:ce.

le suis pourtant encore à toy iusques icy, Et , fuyant le trauail . ie suis tousiours ainsy, L'iiyuer auprès du feu , l'esté dessous Tombrage, Voyant finir les iours sans gain et sans dommage ,

(1) Cette pièce est tirée du Cabinet des Ver$ satyriques de ce temps (à la splière , 1666), t. II, p. 90. Mie n'est pas signée; mais un long fragment , commençant an dix-septième vers , est cité, comme taisant partie d'un poëme de Des-Yveteaux , à la suite d'un mémoire intitulé : Réplique de la V du S^ de Leziniere, etc., inséré dans la collection des factums relatifs au procès de Des- Yveteaux. (Bibl. Imp. , in-4", F. 2905.) Ce fragment m'a fait découvrir la pièce entière.

Kt sur vil mauuais liure, en riant et beimant, l'attends au samedy le dimanche ensuyuant. l'ay secoué le ioug des maistresses cruelles, le ne puis plus durer caché dans les ruelles, Ny dans les cabinets où l'on est à transir, Sans oser remuer, ny cracher, ny toussir, l'estoy bon compaignon , mais ie cesse de l'estre Et quitte la partie aux sauteurs de fenestre , Non pas que tous mes vœux soient encore au tombeau Et que ie n'ayme à voir quelque chose de beau. le n'ay pas renoncé si tost à la peinture ; Quand la flèche le vaut, j'en recoy la pointure, Et de ceste heure encor, des cheueux , vu collet, Vne robe, vn patin me font faire vu poulet. Mais l'amour d'vn bel œil n'a plus cet aduantage Qu'il fist, comme il eust faict, vendre mon héritage, Que j'en quitte mon lict pour ailleurs m'engager, Et qu'auecque trauail ie cerche le danger, l'adore les beautez, i'en ayme le commerce; iSl cela de bon cœur seulement ie m'exerce : Tout ce que i'y requiers, c'est la facilité , Et ma plus grande amour, c'est la commodité. le ne puis plus entrer, si ce n'est par la porte, Et ce que ie cerchois , il faut qu'on me lapporte, Sans qu'auecque des pas craintifs et mesurez , l'aille à des rendez-vous qui sont mal assurez, le veux que tout soit prest lorsque ie le demande Et si ie n'ayme pas aller quand on me mande. Plus ie vais en auant , plus ie suis degousté, Et quant et mon plaisir, ie cherche ma santé. Si l'esprit trop léger d'vne femme infidelle, Presché par sou niary, me retient en ceruelle,

Si le bruit dvne porte ou d'vn chien aboyant. Si le retour soudain d'vn homme défiant . Si quelque bon valet aux autres en deuise . Tapprehende tousiours de m'encourre en chemise-, Et moy qui ne sçay point faire le moulinet, le quitteroy le ieu nuds pieds et sans bonnet , Et laisseroy ma dame à déguiser l'histoire. Au hazard de plaider quelque iour pour son douaire. Il est temps à la fin d'auoir du iugement , Et vaut mieux auoir moins et l'auoir seurement. C'est vn vsage vieil, pris au sein de nature, D'aller où nous pouuons cercher notre aduanture , Il nous tienct de bien loing et n'est pas d'auiourd'huy Qu'on foule sans respect le matelas d'autruy. Les bons siècles dorez, heureux et salutaires, Long-temps deuant nos iours ont veu des adultères . Mais la coustume a faict que l'on n'y pense pas , Et celuy que tu veois marcher à si grands pas Se mariera demain 5 d'autres , sçachant la feste S'en vont chez Precontat (1) pour se lauer la teste . Et ne lairront iamais passer vn iour entier Sans songer à luy faire vn petit héritier, Qui peut-eslre sera, comme c'est l'ordinaire, Le plus ioly de tous et le mignon du père, Et sorty de bon lieu , se verra sans raison Vn jour l'auancement de toute sa maison. Encores vaut-il mieux bazarder sa franchise , Viure selon ses loix . qu'ayant la barbe grise ,

(i) Fameux barbier de Tépoque. Saint- Amant en parle dans le Barbtrot; Caprice, voy. la dernière partie de ses Œuvres. Paris, T. Quinet. 1659, in-i".

Estre à la fin contraint d'espouser sa putain ,

Pour laisser à son bien vn héritier certain.

Toute terre a ses ioix , chacun a sa deuise ,

On ne peut trop payer la bonne marchandise 5

Mais quand on ne peut plus défaire le marché ,

Il s'en faut preualoir ou le tenir caché.

Tant de grands embarquez dans ce mesme nauire ,

Font que quand on est mal on ne sen faict que rire.

Si les martyrs sont saincts pour auoir enduré ,

Vn homme qui pour rien n'a iamais murmuré ,

Mérite bien d'auoir sa feste solemnelle ,

Et luy faut tous les iours une grosse chandelle.

Toy, qui croys faire mieux que les autres ne font ,

Et qui portes Saturne imprimé sur le front,

Qui , pendant les iours gras, faits ta femme champestre,

Luy faits lire la Bible et l'en penses repaistre ,

De dancer à son tour tu ne l'empescheras :

D'vne petite rogne vn chancre tu feras.

Rien ne te seruira de viure solitaire,

Tous les iours en ton feu punissant l'adultère^

Ne croy pas festonner pour faire le Caton ,

Car tout chien affamé mesprise le baston.

Ce qu'est l'onde aux poissons , le soleil aux farfantes, Les bleds aux laboureurs , le Lendit aux pédantes , Le beau temps aux nochers, le vin aux Âllemans, A toutes les beautez ainsi sont les amans.

Celle qui va si droict et si doux par la ville, Qu'on diroit, la voyant, que c'est vne sybille, Ne faict toute la nuict que descendre et monter, Et cet homme au grand nez ne la sçauroit dompter. L'autre, fors que chez soy, nulle part ne s'ennuye : Les choux plantez en aoust ont grand besoin de pluie.

Celte balance neuue ayme qui que ce soit. El panche du coslé d'où plus elle reçoit , Et suiuant ce deuoir de la loy naturelle, A, deuant tout amour, soin de la parenlelle. Et comme au siècle d'or, tant de fois regretté, Sont trois en vne chair en paix et charité. Ce fantosme viuant, cette antique médaille. Craint auiourd'huy si fort que le pain ne lui faille, Qu'elle ofTre à tout le monde et ne refuse rien, Donne sa fille mesme et croit qu'elle fait bien. Toute femme d'esprit finement s'accommode, Mais chacun veut gratter son vlcere à sa mode.

Toy, qui ne peux encor t'accommoder aux dons , Tu quittes le fenouil pour prendre les chardons , Et ne vas point cercher, quand ta flamme est esprise, Ny Venus , nyjunon , si tu trouues Denise. Belle , tu te la feins par les yeux du penser, El telle que tu veux , tu la crois embrasser.

L'autre, qui n'a plus rien de tout son patrimoine, Contraire à ton humeur, s'est allé faire moine. Et désireux de voir quelque monde nouueau , Va présenter à Dieu les restes du bordeau.

Mais, afin d'acheuer de vous conter ma vie. Je suis nay libre en tout , elle est toute asseruie 5 Et tandis que j'escris , voilà trente mestiers De tailleurs, de tanneurs, de panures sauetiers, Qui me font quitter l'œuure où mon humeur m'appelle Et ne sont en procès que pour vne aîlumelle ; Mais ils ne laissent pas d'assiéger ma maison. Et faut que malgré moy ie leur fasse raison , Autrement ils crîroient que ma charge est publique, Et puis incontinent ie perdrois ma pratique.

Au lieu d'estre aux festins et faire des ballets ,

Il se faut préparer pour aller au palais ,

Et moy qui me contrains et hais comme la peste

Les procès et les sacs, le Code et le Digeste ,

le murmure souuent pour iuger vn défaut;

Mais , comme vn violon que l'on assied bien haut ,

Il faut que ie demeure et qu'à tous ie regarde.

L'vn demande vne volte et l'autre vne gaillarde ,

L'vn vient à la cadence et l'autre à contretemps ,

Et faut qu'ils dancent tous pour estre bien contens.

Ce mestier plein de bruit ne m'a iamais seu plaire ,

Car i'aime beaucoup moins l'eau trouble que l'eau claire.

Qui se vend au public et perd sa liberté,

Deust estre quand et quand mis hors de pauureté.

Au moins, on se fait riche , et bientost on s'auance, Sans grec et sans latin , à suiure la finance ; On se iette aux bureaux sans beaucoup trauailler, Comme fait vn renard dedans vn poulailler. Celui qu'on auoit veu, bien peu deuant la guerre, Mourir presque de faim et labourer la terre , Achette, fait bastir, mesconnoit ses amis , Et n'estoit cependant qu'vn malheureux commis, Qui suiuoit sans souUers le train et le bagage, Et qui , sans la fourrière, eust perdu le courage. Aux banquets auiourd'huy de tous il est connu , Et souuent il a peur d'estre trop paruenu 5 Il ne sçaurait trouuer de table assez friande , Et ne peut plus manger deux fois d'vne viande; Mercure ne le peut de parfum contenter, Et tout ce qu'on luy monstre, il le veut acheter. Auecque tout cela , son orgueil importune, Car il dit trop souuent qu'il a fait sa fortune ;

Il veut que pour la gaine on craigne le cousleau , Et toute sa vertu consiste en son manteau.

On dit que leur science est quasi reuelee, Et qu'ils ne peuuent plus faire la griuelee. le voudrois bien sçauoir quels liures ils lisoient, Quand tous, en vn moment, riches ils se faisoient, Et d'vn fard ignorant couurant tant de rapines, Estonnoient le commun de barbes et de mines.

Bien-heureux sont ceux-là qui, des leurs premiers ans, Sçavent que la grandeur et les habits luisants, La suite, les maisons, les titres ny les tables, Ne nous peuuent donner les plaisirs véritables! Pour moi , ie ne suis pas dessus l'ambition, le crains trop le trauail ; toute ma passion , Ce seroit de pouuoir obliger ma prouince. Et, sans faire la cour, estre aymé de mon Prince. Bien plus que les sçauans i'ayme les beaux-esprits 5 le déteste les iours où ie n"ay rien appris; A toutes les grandeurs ie préfère mon aise. Et ne sçaurois aller en lieu qui ne me plaise. Tous ne me sont pas bons; ie vy trop librement. Et, sans fard, ie suis bon aux effects seulement. De tout le reste après ie ne me fais que rire.

L'vn acquiert, l'autre vend, l'vn rit, l'autre souspire ; Qui n'a gueres de bois en ce temps se morfond, Et qui ne sçait nager bientost se trouue au fond, l'ay l'esprit en repos, sans haine et sans enuie; le fay ce que ie puis pour conseruer la vie; Mais s'il en faut partir, m'accordant au Destin, l'en partiroy content comme on fait d'vn festin.

COVPLET D'VNE CHANSON FAICTE POVR lEANNE DV-PV\,

Page 1