SONNET XI
CLORiCE, qui desia m'a tant de fois iuré D'euiter les trauaux qui sont indignes d'elle . Et d'auoir plus de soin , non de se faire belle, Mais de rendre à la fin son repos asseuré ,
Ainsy qu'auparavant, d'vn soin démesuré, A la poudre, au soleil, ses peines renouuelle, Et consommant son âge , à soy-mesme infidelle , Se rend digne du mal tant de fois enduré.
Pren congé des travaux, donne fin à tes peines. De moissons tous les ans se couronnent les plaines: Mais l'âge bien-heureux, père des beaux désirs,
Partant sans reuenir, de bonne heure nous laisse. Au moins, pour dire adieu, garde vn peu de ieunesse Auecques ta beauté conseruant tes plaisirs.
(<) Si ce sonnet ne se trouve pas dans les éditions des Délices de la Poésie antérieures à 1620 , il pourrait bien être adressé à la dame Du-Pu^ . dont Des-Yveteaux devint amoureux en 1618.
SONNET Xlf (\).
Av bord d'vn clair ruisseau, sous le frais d'vn ombrage Qui gardoit son esmail des bruslantes chaleurs , Clorice, auprès d'Amour, assise entre les neurs, Faisoit de ses cheueux , pour son arc , vn cordage.
Comme Amour, attentif, regardoit son ouurage , Amynthe qui suruient leur conte ses douleurs, Espérant que sa plainte, abondante de pleurs, Pourroit à l'vn et l'autre esmouuoir le courage.
Amour qui s'en sourit, baigne, au courant de l'eau Qui tombe de ses yeux, le bout de son bandeau , Puis en mouille les lys de Clorice cruelle ,
Qui prend plaisir qu'Amour lui en laue le teint , Et sans que de pitié son cœur peustestre attaint; Il sembla seulement qu'elle en deuint plus belle.
(1) Ce souuet nou signé se trouve dans le Temple d'Apollon, ou nouveau recueil, etc. (à Rouen, chez Du Petit-Val, 'lôil), p. 391, à la suite des stances : l'Adieu d'Arainthe et de Clorice, qui ne sont pas signées non plus.
La place dii ce sonnet , les noms des personnages, qui sont les mêmes que ceux de la pièce précédente , le style , tout indique que l'on doit l'attribuer à Dc'-Yveteaux.
SONNET Xin(l),
AVOIR peu de parens, moins de train que de rente, Kt cercher en tout temps l'honneste volupté, Contenter ses désirs, maintenir sa santé, Et l'ame de proeez et de vices exempte ;
A rien d'ambitieux ne mettre son attente. Voir ceux de sa maison en quelque authorilé, Mais sans besoin d'appuy garder sa liberté, De peur de s'engager à rien qui mesconlente;
(Ij Kecueil de Sercy (1655), p. 03.
Ce sonnet, composé peut-être dans un moment d'humeur, a dû causer bien des ennuis à Des-Yveteaux, en ce qu'il justifiait toutes les histoires vraies ou fausses débitées sur son compte. Son frère , Vauquelin de la Fresnaye, dans un factum publié à l'occasion du procès Lcziuière, lui dit que ce sonnet a été répandu en Normandie par ses ennemis, et il ne manque pas de le rapporter méchamment, comme pièce justificative, à la suite du mémoire. (Bibl. Imp. F. 2955.)
Vio-neul de Marville et la Biographie universelle de Michaud le lui reprochent amèrement.
Un poëte , dont nous n'avons pu découvrir le nom , y a fait une réponse fort vive et fort bien tournée qui se trouve au recueil do Sercy (U* partie, \>. t)3) et que nous avons insérée dans l'appendice.
Les iai'dins, les tableaux, la niiisi(|iie , les vers, Vne table fort libre et de peu de couuerts, Auoir bien plus d'amour pour soy que pour sa dame,
Estre estime du Prince, et le veoir rarement. Beaucoup d'honneur sans peine et peu d'enfans sans femme Font attendre à Paris la mort fort doucement.
SONNET XIV fl\
DE toutes passions i'esteins la violence ; le me passe aysement des caresses du Roy ; L'amour de mon pays ne peut plus rien sur moy : le hay ce que chacun estime en apparence.
De tout, sans me fascher, on peut laire défense, Et sans me resiouir establir toute loy, Car i'ay perdu le goust, et bientost ie me voy Aussi las des effects comme de l'espérance.
Mais comme ie suy mort au reste des plaisirs, le me sens si sensible au feu de mes désirs, Que cent fois hors de moy mon ame se promeine,
Et desdaignant la terre et n'aspirant qu'aux Cieux, La grandeur de la Cour et sa pompe plus vaine. Sans toucher mon esprit passe devant mes yeux.
M) Quoique ce i^omiet ait été composé bien avant le précédent , puisqu'il se trouve dans le t. II de Despinelle (1607) , nous avonsi cru devoir le placer ici à défaut d'un sonnet chrétien, qui est perdu et par lequel , au dire de Daniel Huet, Des-Yveteaux avait réparé Je scandale de celui qui lui a été si souvent reproché.
L'INSTÏTVTION DV PRINCE (1)
IL semble qu'il seroit aussy inutile de s'amuser à dire combien la bonne nourriture des Princes est importante, comme il seroit superflu de mettre peine à persuader que la bonté et la douceur de l'air sont aussy nécessaires à ceux qui en reçoiuent les impressions , comme la corruption et l'empoisonnement des riuieres et des fontaines publicques seroient dommageables à tout le monde-, car, au lieu de regarder les almanachs pour sçauoir les bonnes ou les mauuaises années , il ne faut que considérer les vertus et les vices des Princes, qui sont les astres des peuples et les vrays soleils de la terre. Et, comme c'est vn léger aduantage aux plus belles villes du monde que leurs murailles et leurs portes soyent magnifiques, si les habitans en sont vicieux et de peu de courage , aussy
(1) Ce mémoire, qui se trouve au c immencement d'un manuscrit de la Bibliothèque Impériale , coté : i^. F. 495, a été composé en 1643, au moment où, Louis XIII venant de mourir, Avmq d'Autriche s'occupait de clioisir un gouverneur au jeune roi Louis XIV. Cet écrit avait été demandé à Des-Yveteaux , qui put se flatter un instant d'avoir un second roi pour élève. Il y pose d'excellents principes d'éducation ; mais ses amours et ses procès lui avaient fait une réputation qui dut effrayer la Reine , et on doit peu s'étonner qu'on lui ait préféré Ilardouin d'j Pcretixe.
la splendeur et l'esclat de la fortune ne produisent quedu dommage et delà honte à ceux qui sont esleuez sans valleur et sans mérites , quoy que quelquefois la grandeur d'vn bon vaisseau cache les deffauts d'vn mauuais pilote.
Mais pour venir au faict, le fondement de mon intention est de faciliter et d'applanir quelque chemin à la première instruction du Prince , lequel ayant la partie de la rayson foible , celle de la colère et de la volunté tres-forte , est d'autant plus difficile à gouuerner, qu'il semble estre nay pour gouuerner et pour commander aux autres, principallement quand il est nay Roy et qu'il n'a iamais esté exercé par la bonne et par la mauuaise fortune; et encores que ie m'estime entre les moindres de ceux qui peuuent apporter quelque soulagement à vn labeur si pénible et si glorieux; neantmoins, comme il est ordinaire à ceux qui veullent faire vn grand voyage de demander le chemin aux autres qui en sont reuenus, ie diray, puisque l'on me le commande, ce que la souuenance et la pratique m'en ont layssé en l'esprit, tenant impossible à qui que ce soit de monstrer des voyes infaillibles par lesquelles on puisse paruenir heureusement et seurement à un chemin si haut , pRincipallement dans la Cour, où tant de choses portent à faux. Cela n'empesche pas pourtant, qu'encore que l'on aye dit autresfois qu'il n'appartient qu'aux Roys de nourrir les Roys, que ceux qui les ont veus nourrir n'ayent beaucoup d'aduantage, quoy qu'il soit tousiours mal aysé de faire venir du bled sur les rochers, dans les sables et parmy les espines ; car, quoy que la semence soit bonne et celuy qui la iette
de mesme, les sables la bruslent, les espines l'estouffent et le vent l'emporte par les chemins , où elle est plus utile aux oyseaux qu'aux Princes ^ et souuent on a veu que tout ce que le iardinier semé ne leue point, et ce que la terre produit naturellement vient en abundance.
le ne laysseray pas d'escrire que i'arriuay à la Cour par le commandement de Henry le Grand , lorsque la Reyne Marie de Medicis estoit grosse , et trouuant le Roy auprès d'elle qui faisoit marcher Monsieur de Vendosme deuant luy, il me commanda de m'engager dans la conduite de son institution, afin qu'en suyte i'entreprisse, avec plus de seureté et d'expérience, la nourriture de Monsieur le Dauphin, après celle de Monsieur de Vendosme, qui pour lors estoit en délice à Sa Maiesté , qui aussi me le bailla un peu tard , le Roy lui ayant desia donné grand part à ses plaisirs plus secrets, et l'ayant admis à tous les entretiens du cabinet, qui sont souuent assez libres, l'employant à des choses qui sembloyent le rendre plus propre au contentement particulier de Sa Maiesté qu'au bien de son seruice, estant esleué hautement et tendrement dans la paix et les triumphes de la guerre 5 tellement qu'ayant eu cest employ trop tard, je le quittay trop tost , comme ie feis aussy celuy duquel ie fus après honoré en qualité de précepteur de Monsieur le Dauphin, lequel depuis fust Louys treiziesme, et qui n'auoit pas eu, en l'âge où est le Roy, moins de vigueur d'esprit ny de beauté de corps qu'a pour ceste heure Sa Maiesté.
En quoy l'on peut remarqqer ce que vaut l'institution et ce que peut la nourriture 5 car c'estoit vn
subiect pour en faire vn grand Prince , à cause qu'il auoit vne assez cuisante ialousye de son authorité , qui n'a iamais creue en vne profonde application, quoy qu'elle fust tardiue aux choses que l'on luy representoit , sur lesquelles il auoit assez de iugement pour en faire vne bonne élection , qui estoit toutefois sans suitte et sans effect, estant aysé de l'en demouuoir et de le tromper, pour ce qu'il suyuoit ses plaisirs bas et mauuais, se laissant après persuader aux derniers qui parloient à luy, faute d'vne intelligence solide qu'il n'a iamais eue ou voulu auoir, pour ce que l'on lui a tousiours caché les véritables causes et les premiers mouuemens des choses; c'est pourquoy on a veu comme il a reussy, estant tombé fort ieune es mains de gens de peu, aussy ignorans du chemin de la réputation des Roys et des choses nécessaires à la conseruation de leur gloire, comme ils estoyent addonnésàleurs interests et à l'exercice des choses basses, par lesquelles pourtant ils preualurent et eurent le secret et la bourse, entrant en la possession de l'âge et de l'esprit de Sa Maiesté après que i'en fus party, au mespris du gouuerneur et des précepteurs qui luy estoient mal propres et tres-desagreables; ce n'est pas, tant la Cour est mauuaise, qu'il n'eust peu trouuer pis, comme il n'eust peu trouuer mieux.
Donc , pour euiter les accidens desquels nous auons veu les mauuais succès, ie diray ce que ie deuois auoir dit auparauant, que le feu Roy Louys treiziesme, ou pour auoir esté nourry d'vn sang maternel fort grossier et d'un laict fort espais , se trouua avec des coriduits si foibles, si engagés et si peu dis-
-^ 105 — posés à toute espèce d'euaporation, ayant mesme la faculté eiecliue fort débile , en sorte que ie ne l'ay veu cracher, suer ny moucher très-rarement; cela estant les gouttières et les purgations les plus naturelles et de plus grande descharge, tant pour la santé que pour la liberté de la parole; de sorte que la vérité (1) me contraint de dire qu'ayant cest honneur destre auprès de luy, ie remediois incessamment à cela, contre l'aduis de son premier médecin , qui disoit que ce phlegme espais et ceste mucosité mal conditionnée se purgeoient par bas, en quoy il s'est fort trompé, car Sa Maiesté s'est trouuee à la fin submergée dans la quantité de ceste matière vicieuse, qui s'est pourrie et a suffoqué la chaleur naturelle, et empesché l'ordre et la function de toultes les parties, ayant esté à la fin cause de sa mort, comme de celle du petit Roy François, qui mourust de mesme maladie , mais non pas aduancee comme celle-cy par le continuel et tres-dangereux vsage des medicines fréquentes.
Or, encores que nous voyions, par la liberté de la parole de nostre Roy et par la facilité de sa prononciation , que son tempérament est autre et sa composition meilleure, neantmoins puisque la respiration vient du nez aussy bien que de la bouche, laquelle demeure souuent ouuerte quand le nez n'est pas libre, on ne peut auoir trop de soin de le faire moucher, pour tenir ceste partie en office et dans vne function aysee, laquelle se retarde et fait recuire la
H) Le mamiscrit porte : la liberté me contraint , etc. C'est évidemment un-o iaiite du copiste.
matière, parla négligence des ieunes Princes, qui sont emportés à leurs plaisirs plustost qu'à ceste subiestion.
J'adiousteray que le premier repas qu'ils font , qui est le desieuner, ne doit pas estre (soit pour le boire ou pour le manger) de choses douces et friandes , qui les desgoustent pour tout le iour, en esloignant leur appétit des viandes ordinaires , lesquelles sont la meilleure nourriture. C'est ce qui doit faire prendre garde aux femmes et aux valets de chambre, qui donnent souuent des confitures et des dragées à Leurs Maiestés, qui à cet âge là se prennent et se baissent tromper par le goust , comme faict leur esprit par la flatterie , qui tous deux corrompent la santé de l'vn et de l'autre. Cela a faict dire de tout temps qu'il est inutile aux gouuerneurs et aux gouuernantes de fermer les grandes portes du Chasteau , s'il en demeure quelque petite ouuerte, pour ce qu'alors les souris et les renards du Louure sont plus à craindre que les lions de la Cour 5 de sorte qu'il est nécessaire de s'assubiectir, sans intermission, auec vne assiduité perpétuelle auprès du Prince , et peser les momens de ses actions et de ses exercices.
Si , des ceste heure, la Pieyne lui veut designer vn précepteur, il ne peut estre trop tost de le cercher, afin d'en pouuoir trouuer vn qui soit assez habile pour faire gouster à propos, délicatement et iudicieusement les bonnes choses au Roy, lequel beaucoup trouuent desia fort auancé et capable de bonnes impressions, quand on les lui donnera auec des entretiens doux, .fleuris et arrousés du plaisir des contes
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agréables^ car la première conjecture d'vn bon esprit est de mesler le plaisir au prolTlct, comme les fleurs sont dans les prairies, les estoiles dans le ciel et les paysages dans les tableaux.
Mais puisqu'il ne sufïist pas d'enrichir la mémoire du Prince, ni de fortifier son jugement, et qu'il faut aussy lui rendre les oreilles délicates et les yeux mesmes sçauans, on ne doit point luy rien faire oûyr ny luy faire veoir d'obiect qui ne soit noble, n'exposant à son imagination que les choses plaisantes qui ont leur bienséance complette et leur ornement parfaict, ce qui fait désirer davantage que ceux que Sa Maiesté approchera de luy pour y estre tousiourssoyent gens bien faicts, qui ayent l'air, la taille et le visage agréables, la bouche aussy pure et aussy nette que l'ame, afin qu'ils ne craignent point d'approcher de Sa Maiesté , ny luy d'eux ; comme il me souuientque l'on faisoit de son premier médecin (1), dont le feu Roy m'a souuentfaict plainte, et qui cependant auoit, comme ont tous les autres médecins, les premières occasions de faneurs, lui pouuant, des qu'il est eueillé, imprimer leurs prétentions et leurs conseils dans l'esprit, qui n'est pas encore engagé aux exercices du iour et aux diuers entretiens dont après il peut estre enueloppé, en quoy on voit que ceste charge n'est pas de petite importance, non plus que celle du confesseur, dont ie me dispense de parler.
La subiestion du gouuerneur et du précepteur comme i'ay desia dit , est si nécessaire en ceste occa-
(I) l'c mtiJccin h'iippcluit, Suif.
sion, qu'il semble qu'il faille parniy eux vn docteur porlalif, et qu'il soit, comme ils disent en Espagne, hombre corriente, pour ce qu'il ne faut pas s'ennuyer de rebattre les choses, et qu'il n'y a lieu , temps ny discours, qui ne donne subiect d'enseigner ou de reprendre, de louer ou de blasmer, d'imiter ou d'euiter, et à la Cour, on sçait que l'occasion vaut mieux que la chose , et , que si la haquenée va l'amble demyeheure , qu'elle y trotte trois heures.
De quelque sorte que la Reyne choisisse le précepteur, le premier et le meilleur laict qu'il puisse donner au Prince , c'est l'amour et la crainte de Dieu , et luy imprimer en toutes rencontres que la pieté va deuant toutes les autres vertus , et que c'est d'elle que viennent toutes les félicités du Ciel et de la terre. Mais il seroit à souhaiter que ce fustpar vne autre deuotion que celle du feu Roy, son père, qu'il auoit plustost prise par coustume, comme il auoit faict toutes les autres choses, sans nulle première intention et sans la pratique des bonnes actions que la deuotion véritable a accoustumé de produire; caria sienne estoit véritablement grande et visible par l'apparence, mais tres-sterile et imperceptible parles elTects, surquoy quelques-vns l'ont appelé l'Incompréhensible.
C'est vn vsage ordinaire et très -nécessaire aux Roys , qui sont nais à vne vie exemplaire , d'assister publicquement au seruice diuin ; mais il me semble que cela ne doit pas oster, à ceux qui sont auprès d'eux , les occasions particulières de les faire ressouuenir d'esleuer souuent leur cœur à Dieu, en quelque lieu qu'ils soyent ; car il se présente à la chasse et à la campagne mille subiects de l'admirer en ses œu-
ures et de se ressouuenir de sa Prouidence, qui a voulu faire naistre Sa Maiesté par miracle, qui l'a fait asseoir par bénédiction dans le throsne le plus glorieux, et posséder la plus fameuse couronne du monde 5 sur quoy l'on luy doit principallement ramenteuoir que sa diuine bonté l'a fait sortir d'vne Reyne non-seulement issue de tant de Roys , mais descendue de maisons impériales de tous les deux costés, qui n'empesche pas que les plus glorieux et les plus grands aduantages qui en viennent , ne cedent, pour splendides et esclatans qu'ils soyent, à la lumière de ses propres vertus, aussy bien qu'à celle de ses yeux.
D'ailleurs, chacun sçait qu'il est tres-louable à vn Prince de porter reuerence à toutes les cérémonies de l'Eglise et à ses ministres mesmes-, mais c'est vne chose particulièrement conuenable aux couronnes et vtile à la royauté de faire iustice aux opprimez, de se monstrer vengeur de toutes les violences iniustes , estre prompt à la recompense des bons et à la punition des meschans, de demeurer ferme dans la confédération de tous les Princes chrestiens, puisqu'il en est le Iloy, et tascher d'imiter Dieu en sa douceur et en son humanité par toutes sortes de pardons , puisqu'il ne le peut pas imiter en son tonnerre et en sa puissance.
Pour acheminer donc l'âge du Roy à ces actions-là, il est nécessaire de munir sa mémoire et d'y préparer son esprit par les exercices conformes à son enfance, qui lui seruent après d'ornement et d'appuy le reste desesiours. Premièrement, lui apprendre à lire; car encores que sa gouuernante et les femmes qui ser-
uent soubs elle, ou possible quelque aumosnier lui en ayent donné les commencemens, c'est au précepteur à recommencer de nouueau , à le faire lire haut, peu et à plusieurs fois, et puis lire après luy, en le faisant ressouuenir et dire son aduis sur beaucoup de demandes , dans lesquelles il feindra d'apprendre , et luy en donnera des louanges. Pour les liures, ie serois d'aduis de commencer par Josephe et par Justin, qui sont en assez bon françois, pour la cognoissance générale des histoires de l'Eglise et du monde. Je meslerois Plutarque partout (de l'impression de Vascosan), qui est le maistre des bonnes mœurs, des exemples de magnanimité, de iustice et de galanterie. Les histoires particulières iroient après, comme celle de France de Vignier et de Commines, le Livre des Roys, les Ethiques et Politiques d'Aristote, le second liure delà Rhétorique des passions et des affections des hommes; vn Botero (1) pour les relations des empires; les Vies du connestable du Guesclin, de Bayart, de Ximenès, avec celle du Pape Pie cinquiesme^ en espagnol, la Vie de lacob Almanzor, roy des Arabes ; les Essays de Monsieur de Montaigne pour la pureté de la langue, auec la bonté du liure; Seneque, de la traduction de Malherbe, des Bienfaicts ; la Consolation (2), de Madame la Princesse de Conty, et mon Institution du Prince,
(1) Botero, précepteur des enf.iiits <le Cbarles-f'mm.inuel l"*", duc de Savoie, né en Piémont en loiO et mort en 1617, est auteur de divers traités de politique, où il réfute Machiavel.
(Ij II veut dire la Consolation de Scnèiuc, traduite par la l'rincesse de Coiitv.
en vers, sans l'exclusion des romans et des poètes, car il faut de la salade et des fruicts avec la nourriture solide , et pour aymer à voir le plus souuent des temples magnifiques et des palais esleuez, il ne faut pas renoncer aux grottes, ny haïr les perpectives et les miroirs.
Mais premier que d'entrer en nulle sorte de commerce , il est nécessaire que le précepteur desgage l'esprit du Prince des pensées contraires à l'intention des liures et le ramené mesme, ramassant son imagination diuertie en plusieurs obiects, par quelque conte de plaisir et par quelque narration agréable, de laquelle on puisse tirer profit des ce moment-là; car il faut mettre en riant l'instrument dont on veut iouer d'accord, premier que de le toucher sérieusement, ce qui a tousiours heureusement reussy au comte de Gondemart, vn des plus grands officiers d'Espagne, en toutes ses négociations, ayant, premier que de traiter, gaigné l'esprit et le cœur de celuy auec lequel il traitoit et de qui il vouloit tirer quelque aduantage, par des louanges, des soubsmissions et des contes de plaisir, qu'il sembloit faire auec vne simplicité naturelle, et qui cependant se rapportoient à son but, avec vn grand art caché sous vne franchise apparente.
Auec tous les articles precedens , deux choses sont principallement requises au mestier, la douceur judicieuse et la facilité iointe à la patience, qui est le premier fondement de toutes les deux, ayant oûy remarquer de mon temps que Monsieur de la Broue (1),
(1) SalMnon de l;i Broue a Jo/.né le Cavalerice François, iC02, in-folio.
qui estoit le meilleur esciiyer de France, n'a jamais faict ni bon escuyer ni bon cheval par son impatience et par sa colère.
Quant à la facilité , on a tousiours creu que la meilleure parole pour enseigner est celle que les pages et les nourrices mesmes peuuent entendre , et en laquelle les sçauans peuuent profiter et ne peuuent rien repondre; car, comme les meilleurs arbres et les plus prisés sont ceux qui sont fort hauts et qui abaissent leurs branches en se penchant vers la terre, afin qu'il y ait du fruict pour les grands et pour les petits : ainsy les âmes plus esleuees et plus sçauantes sont celles qui se relaschent plus aysement aux rencontres nécessaires, et qui s'accommodent à la portée de ceux qu'ils entretiennent.
Pour recueillir après quelque fruict vtile de la lecture, il est meilleur, ce me semble, de choisir les autheurs qui ont escript les choses générales et selon l'ordre des temps, comme i'ai desia dit, et les autres ensuite ; pour ce qu'vn Prince est assez sçauant en cela quand il sçait qu'Auguste n'estoit pas du temps d'Alexandre , ni Clouys ou Pharamond de celuy de Hugues Capet, et pourueu qu'il sçache les quatre premières monarchies, qui sont aysees à retenir : Assyriens ou Hébreux, Persans, Grecs et Romains.
Ce n'est pas qu'il faille incessamment occuper son esprit à des choses plus sérieuses que son âge ne porte, et qu'il ne soit nécessaire d'entremesler plusieurs fables choisies dans Esope et ailleurs, entre lesquelles il y en a beaucoup d'vtiles et d'acreables, comme aussy luy pourront estre les gazettes , pour sçauoir les desseins de l'Europe et les généraux qui
sont en réputation , car on ne doit pas le reljuter des choses dont il faut qu'il demeure tousiours en goust ; mais véritablement, i'ay trouué qu'vn Prince de bon esprit comptera aussy aysement combien il y a de Papes, d'Empereurs et de Roys, bons et mauuais, combien il y a eu de batailles données depuis cent ans , combien il y a de regimens entretenus en France, comme vn berger fera ses moutons et ses cheures.
On doit aussy considérer que toutes les choses qui tombent sous le poids, le nombre et la mesure, peùuent estre comprises aussy bien par les enfans que par les hommes ; car deux et deux font quatre , aussy bien dans leur mémoire comme dans celle des vieillards de cent ans. C'est pourquoy les cartes générales et puis les particulières, tant des pays que des grandes villes, peuuent estre monstrees de fort bonne heure, auec les démonstrations par le compas du lieu d'où partist Alexandre le Grand et les autres conquerans, de leurs passages, de leurs batailles et du lieu de leur mort, estant tres-veritable et certain que la mémoire que l'on appelle corporelle, qui consiste aux images, aux choses figurées dans les cartes et aux médailles des Empereurs et des Roys. fait arrester plus longuement dans nos esprits et y graue beaucoup mieux la sonuenance des choses qui dépendent de la mémoire spirituelle, que les liures nous rafreschissent. Ce qui fait que le duc de Sa noie (1), père de ceux-ci, sçauoit parfaitement l'histoire pour l'auoir apprise coniointement auec la lec-
(1) Victor Ame l", duc Je Savoie, no en 4o87, nioit en 1637
turc et les médailles; mais parce que le Roy Louys treiziesme aimoit beaucoup mieux les armes mortes (1) que les viuantes, qui sont les hommes et qui sont les vrays et propres instrumens des Princes, qui exécutent par eux toutes sortes d'entreprises, comme les artisans font toutes sortes d'ouurages et de besognes par leurs outils. 11 est à propos de prendre garde que SaMaiesté ne s'amuse pas trop aux mechaniques et aux choses qui dépendent de la main, à quoy les Princes d'Italie et quelques-vns d'Allemagne sont assez enclins, et plus accoustumez aux simulacres de la guerre qu'aux effects: car ceux qui s'amusent à faire des horloges, des ponts, fondre des cauùiis et faire toutes sortes de machines, ont euxmesmes plus de rapports auec les ingénieurs qu'auec les Uoys. de qui la science principale est de faire différence des hommes, de les bien cognoistre, et de les employer selon la diuerse capacité de leur mérite. Ce discours a plusieurs faces et beaucoup d'estendue sur les occasions particulières par lesquelles on peut voir si ces amusemens ont suite, ou s'ils seruent en quelque sorte à relascher l'esprit d'vn ieune Prince , qui se plaira à l'instruction d"vne armée et à la mettre en ordre , en plomb ou autrement , faire des logements et des cartes, soit pour la campagne ou pour le siège, ou la défense imaginaire des villes, ce qu'il faut pour munir vne place, la fortifier et la défendre ; si bien que toutes ces choses dépendent
'1) 11 veut puut-c'trc ilirc par l;i <[iil: Louis XllI s'occupoit do ((lUi'imie art inécaiiique. 11 étoit en effet peintre et niusicien, et d'une hahil té nire au tir de l'arquelmse.