‹ Œuvres poétiquesChapitre 20 sur 28 · II · texte numérisé non relu

II

particuliereniLMil de la considération de la cliarjj;e de gouuerneur, qui est de telle importance, en la minorité du Roy principallement, que jecroy que les deux personnes plus puissantes du royaume, c'est celuy qui est maistre des armes et des places au dehors, ayant les fonds et les armées de son maistre, et l'autre, qui tient son esprit et sa personne au dedans de la Cour, et qui peut non seulement im[)rimer les vertus et les vices (ja'il a par coustume et par vue transfusion insensible dans son ame, mais lui donner ses opinions aussy, comme chacun a remarqué, du temps de Cliarles neuf, que Monsieur de Sipiere (1), son gouuerneur, lui auoit monstre la libéralité etluy auoit aussy enseigné à iurer. C'est pourquoi le feu Roy Henry le Crand, qui jiensoit tousiours viure , creut n'auoir pas besoin de tant de circonspection ny d'aduertance quand il donna vn gouuerneur à Monsieur le Dauphin, ayant souuent ouy dire à Sa Maieste qu'il estoit le premier gouuerneur de son (ils, et que ceux qui en auroient la qualité ne seroient que pour le mener à la messe et luy faire prendre des habitudes vertueuses et des exercices conuenables a sa santé.

11 disoit de plus qu'ayant perdu son père, le Roy Anthoine, trop tost, il fust esleué sous les yeux de la Reyne de Nauarre, sa mère, laquelle luy bailla deux gouuerneurs semestres, qui lui donnoient. comme il

(1) Philibei-t de Marsillj-, s.-iguciir de Ci|ii3rre , né dans lo Maçonnais, mort en 1566. « C'estoit, dit de Tliou , vn Inimme -. . bien et vn grand capitaine , qui n'auoit rien plus :i cœur quf gloire de son elcue et la tranquillité <le l'Estal. j

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disoit , vno assez mauuaise instiUitioii, tant pour ce qu'on n'approuuoit pas lors cet ordre inleruallaire et alternatif, comme il se peut approuuer de la personne des soubs gouverneurs, que parce que Monsieur de la Caze , l'vn des gouuerneurs. estoit plus fauorisé de ceste bonne Princesse que iMonsieur de Moissant, ce qui causoit quelque mésintelligence entre eux. Le Roy se souuenoit de plus que l'on ne luy faisoit apprendre que la vie des Koys de Juda. comme à vn Roy huguenot, et les quatrains de Pibrac , au lieu que son institution deuoit estre ornée du récit de toutes les choses remarquables dans les royaumes, de la cognoissance des Estats des Princes ses voisins, du nombre et de la puissance de ses confédérés, sans limiter trop estroitement la Hbertè de son esprit, ny le charger aiissy de trop de confusion.

Sur quoy on se doit souuenir de ce que le Pape Pie deuxiesmo, qui estoit vn des plus sçauans de son siècle, auoit accoustumé de dire : que les lettres et les sciences estoyent comme le vin, qui n'estoitpoint donné aux hommes pour s'enyurer et troubler leur iugement ny peruuetir leur raison; que les lettres aussy ne doiuent pas offusquer notre lumière naturelle , ni estre préférées au sens commun, ny à la conversation des braues hommes , qui est la meilleure et la plus grande eschole ; car les lettres pourroient causer du dommage si elles estoient plustost apprises par vne pédanterie solitaire et abstraitte que par vne liberté noble et iudicieuse , qui doit tousiours réduire les choses à la pratique des actions et des bons exemples de la vie et du mestier auquel nous sommes nés.

C'est ponrqnoy 1o gouuerneur, do qui dospend l'en-

tiere direction de la conduite du Prince , doit distribuer les effects de sa prudence sur toutes ses actions ; car, encores que l'architecte ne mette point la main aux pierres, à la chaux ny au sable, il fait dauantage par son compas et par son plan que tous les autres, comme peut faire aussy le gouuerneur.

Il semble et me vient de souuenir que Henry le Grand me disoit qu'il vouloit que ses enfans sçeussent la langue latine , encores qu'il y eust plus de honte à l'ignorer que de profit et de gloire aux Princes à la sçauoir; mais ie sçais bien que i'ay esté quelquefois appelé afin de lire des despeches latines d'Allemagne et en faire pour Rome, et pour interpréter des inscriptions en vers et en prose, pour ce que le secrétaire, qui d'ailleurs estoit tres-habile , n'estoit pas assez exercé en ceste langue, en laquelle la feue duchesse de Retz (11 respondit par occasion et entretint les ambassadeurs de Pologne, pour ce qu'alors il ne se trouua personne, mesnie entre les Euesques, qui l'osast entreprendre, ce qui n'arriueroit pas à ceste heure, oii ils sont tous sçauans en cela et en toutes autres choses.

Si Sa Maiesté auoit ceste mesme intention que le Roy son fils sceust le latin , il faudroit , pour esuiter ceste longueur assez ennuyeuse, luy apprendre les choses avant les paroles, et au lieu de décliner musa ou gallina, il seroit meilleur de décliner Europa , Jsia, Jfrica et America^ afin qu'au mesme temps on luy fist remarquer, auec tous les Roys de l'Europe et

(1) Claude-Catherine do Clennimt, vc-uve de Jean d'Annebaut, bnioi) do Kttz, et épouse d'Albert de Gondi, niaréehal de Retz.

lous les Potentats d'importance, toutes les choses vtiles ou agréables des quatre parties du monde.

Mais eiicores que les sciences qui dépendent du discours et du langage facent une grande partie des ornemens et de l' élégance du Prince, les sciences asseurees, comme l'arithmétique et la géométrie, ne luy sont pas moins nécessaires. Voilà pourquoi il seroit bon de les réduire à son vtilité particulière , et par sa propre cognoissance, à mesure qu'il croistra (comme nous auions délibéré de faire quand ie quittay le Uoy), luy apprendre sur les nombres combien il y a de caualerie et d'infanterie entretenue en France et aux autres Estais ; combien de ports et de haures à barre , à flot et de toute eau ; combien il y a de greniers à sel, comme il se faict et comme il se distribue-, combien de receptes générales, ce qui en renient au Pioy ; ce que c'est que des cinq grosses fermes, les tailles, les péages, lesaydes, les constitutions de rente, engagement et rachapt de domaines, la paulette et le reste. Luy faire voir quelquefois les estats de sa maison, de l'artillerie, de l'amirauté et de l'escurie; car pour les arts, il en doit plustost tirer de l'vtilité et du contentement par autruy que par luymesme. Ainsi qu'il doit suffire, en ce qui est de l'architecture, de sçauoir l'ordre des quatre columnes, dorique et toscane, qui ne vont quasi que pour vne, ionique, corinthienne et composite, sans ignorer d'où en est venue l'inuention.

Pour la peinture, c'est assez qu'il puisse iuger de la bonne ou mauuaise composition d'vn tableau , de la beauté des subiects qui peuuentplus agréablement réussir soubz le pinceau, de la situation des ligures

principales et de la bienséance de toutes les autres. C'est assez, pour les pourtraicts, qu'il sçache faire la différence de ceux qui sont de front, de profil ou de tiers point.

Quant à la musique , il se doit contenter de bien iuger des beaux chants , car les Princes qui ont esté les plus sçauans en cela (comme Henry quatre , roy d'Espagne, et les autres), ce ne sont pas ceux qui ont mis leurs affaires en meilleur estât, non plus que ceux qui se sont d'aduantage estudiés à l'éloquence des paroles qu'à l'excellence des choses et à l'exécution des entreprises glorieuses, comme Henry troisiesme.

Ce seroit vne grande faute de laisser négliger aux Princes les exercices qui deueloppent le corps et qui donnent l'air et la grâce , comme la danse et l'escrime. Et encores que l'on dit que les François naissent le cheual entre les iambes, et que le port et la belle assiette soyent plus considérables aux grands que la forme délicate de la main , du talon et des autres aydes qui regardent tous les quatre manèges, on doit pourtant mettre peine que nostre Prince ne soit pas moindre en cela que Henry le Grand, qui, dans les tournoys et deuant les dames , qu'il ne hayssoit pas, a tousiours passé comme le plus beau gendarme et le meilleur coureur, soit par le port de la lance, le partement du cauallier, la beauté de la course, ou pour la iustesse et la netteté de l'arrest.

Ce n'est pas que je ne préfère à tout cela la cognoissance que son gouuerneur luy peut donner, sur vne feuille de papier, de toutes les prouinces de son royaume, et ensuite des bonnes et grandes maisons, luy faisant remarquer celles qui sont demeurées fer-

mes en leur deuoir pour son seruice pendant les reuoltes et les rebellions , afin d'aymer et de recompenser ceux qui en sont descendus. L'on peut réduire la science du Prince à deux points, dont l'vn sera de garder son authorité dehors et dedans son Estât par la force , et Tautre de se sçauoir faire aymer par la douceur et la ciuilité de ses mœurs dans la Cour. L'accomplissement de ces deux choses est compris dans l'amour que la noblesse et ses subiects luy portent, en quoy la libéralité peut beaucoup, non pas pour la mettre trop en vsage, car elle se destruiroit bientost et periroit par elle-mesme, si Sa Maiesté donnoit à tout le monde. 11 suffît de monstrer qu'elle est dans le cœur du Prince, qui doit plustost enrichir ceux qui sont les derniers à demander et les premiers à mériter. Surtout , il serait à désirer qu'auec le soin du gouuerneur, il pleust à la Reyne , par sa bonté et par sa prudence , de faire escrire au Roy toutes les despeches estrangeres et les autres plus importantes, car cefust par làqueCheerés (Ij, gouuerneur de l'Empereur Charles cinq, forma et aduança son esprit, et qu'il lui donna les aduantages qu'il eust en la compétence de l'Empire sur le grand Roy François , lequel pourtant auoit cinq ans plus que luy, et en quoy manquèrent en Espagne Garsias de Loysa et le marquis de Veillado auprès du Roy d'Espagne, Philippe troisiesme , et peut-estre les autres auprès de Philippe quatre , encore viuant , lequel tout de mesme auoit cinq ans moins que nostre Roy dernier, Louys treiziesme.

(1) Probiiblenient Guillaume de Croy, seigneur de Chièvres.

l'ay desia beaucoup parlé des actions du gouuerneur, et n'ay osé rien dire des choses qui seruent à son élection, car la Reyne a de si excellentes cognoissances delle-mesme , qu'il semble que ce soit Dieu qui les luy donne , et elle reçoit d'ailleurs des conseils d'hommes si rares , si bien affectionn.^s et si engagés aux interests de la France , que tout ce que i'ay dit ne doit estre compté à rien , sinon à vue parfaicte obeyssance et vn bon désir de seruir.

I'ay oûy dire autresfois que , pour faire vn habile gouuerneur, il falloit qu'il eust veu beaucoup d'hommes, beaucoup de pays et* beaucoup de liures, et qu'il peust encore faire voir, après vn long âge propre à ceste qualité , que les années ne luy sont pas venues pour le rendre vénérable ; car, encores que la douceur soit le meilleur et le plus asseuré lien des esprits , il n'y a point d'ordre ny discipline au monde qui puisse se maintenir sans quelque seuerité, et qui n'ait besoin aux occasions d'vne authorité accompagnée de vigueur et de force. Il semble aussy qu'il seroit raysonnable d'obseruer, pour l'institution du Prince, en la personne du gouuerneur, ce que le Ciel mesme a enseigné d'obseruer en celuy qui auoit la supresme dignité au règlement des choses sacrées, estant nécessaire qu'il se trouue des feuilles, des fleurs et des fruicts en la vie des hommes qui président à la conduite de ceux qui commandent aux autres. On prend l'ornement des feuilles pour la science, celui des fleurs pour la réputation , et le fruict pour la probité, d'où naissent les bonnes œuures et les actions pieuses , honnestes et magnanimes, qui se trouuent souuenl aux hommes de bonne maison, et rarement ou fein-

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tenient aux autres, si Dieu mesme ne les choisit auec vn soin miraculeux.

le rebattrai sans cesse l'article de la subiection du gouuerneur , car ses yeux doiuent estre continuellelement attachés sur les actions du Prince , et principallement aux heures de l'exercice et de l'estude, lorsque les enfans d'honneur et les pages , que l'on doit bien choisir, ont plus de liberté avec Leurs Maiestés. Sur quoy ie n'ay pas oublié la petite incommodité qu'eust le feu Roy au bois de Vincennes, qui ne fust sçeue alors que du médecin , de moy et de feu Monsieur de Beringhen , le plus fidelle seruiteur qu'eust pu auoir iamais le Roy. Ce fust vn peu auparauant cela que le feu Roy Henry le Grand m'auoit dit qu'il falloit redoubler son soin pour veiller sur les actions de la ieunesse , et qu'il estoit estonné et fort en colère de ce qui estoit arriué à Chantilly.

Mais l'accomplissement parfaict de toutes ces choses, qui demeureroient entièrement inutiles et vaines, dépend de l'obeyssance du Prince et de la parfaicte intelligence du gouuerneur gênerai auec la Reyne pour le commun bien du seruice de Leurs Maiestés , afin qu'elles demeurent ensemble avec vne telle composition et vne si grande vnion de voluntés et d'esprits, qu'il n'y ave iamais rien de séparé ny en leur domination ny en leurs desseins. le fus estonné vn iour de ce que me dit la mareschale d'Ancre, allant à Monceaux, que, si ie voulois estre des leurs, la Reyne Mère me feroit grand et riche , deuant que le Roy me peust donner vn soulz sols (1). Sur quoy ma responce

(1 ) Il est à croire que Dcs-Yveteaiix , en écriviint ainsi , a voulu imiti-r la prononciation italienne de la maréchale d'Ancre.

iusl trop philosophique et trop scholaresque pour la réduire icy. Toutesfoys, ie ne me suis point repenty de l'auoir faicte telle, ayant autant désiré ma retraite à ce temps là, comme ceux qui auoient la puissance de me l'ordonner ; mais il me souuient bien que les premiers soupçons que le feu Roy et la Reyne Mère ont eu l'vn de l'autre , auec leurs petites contradictions assez fréquentes, ont causé tout ce qui depuis est arriué de mal, qui fist bientost beaucoup de progrès. Car le premier médecin disoit souuent au Roy, tout bas, comme nous entrions dans le cabinet de la Reyne Mère, qu'il se gardastbien d'y rien manger, et si l'on luy presentoit quelque chose, qu'il dist qu'il auoit fait collation , et me souuient qu'estant entrés , leurs deux petits chiens, qu'ils aimoient passionnément et qu'ils appeloient tous deux Fauorits , se battoient incessamment l'vn contre l'autre. Si bien que le mareschal d'Ancre fut vue fois solemnellement député vers moy pour persuader au Roy, de la part de la Reyne, sa mère, qu'il luy donnast son chien, et au contraire, le Roy désira le sien d'elle par moymesme , ce qui se passa auec vn refus et vn mescontentement mutuel, qui s'estant accreu de iour en iour par les causes secrettes de la Cour, se conuertist enfin en vne mauuaise volunté , pleine de toutes sortes de méfiances , qui donnèrent après assez de lieu pour accuser, peut-estre à tort, son principal ministre d'auoir depuis manié ceste paste si industrieusement en toutes les occasions , qu'il en fist vn leuain qui nourrit depuis , pour tousiours , cette hayne enracinée dans l'ame melancholique de Sa Maiesté; tellement que ce scrupule profond et picquant

lui donna par interualle , à ce qu'on dit , vne si grande terreur durant sa maladie, que Sa Maiesté n'a rien porté de si chargeant dans le Ciel . ny de si douloureux dans le tombeau, que le véritable regret et la saincte repentance d'auoir mal traité la Reyne , sa mère , auec vn mémorable exemple à la Cour et vne pieuse induction au Roy son fils de faire tout autrement quand il sera en âge.

Mais si la vie du feu cardinal de Richelieu n'eust point esté diffamée alors par ceste action, que peutestre sans subiect le monde a voulu nommer ingratte, et si Son Eminence, pour estendre les bornes de cet Estât, n'en eust pas fait sa proye en le consacrant à sa propre gloire, ses desseins esloyent si reloués, ses maximes si fines, ses conseils si monarchiques et son authorité si peu partagée , que l'on peut dire de luy que le soleil , ny de ses premiers ny de ses derniers rayons, n'a iamais veu de génie plus heureux et plus hardy: de sorte que si le Ciel a desia peu faire voir à la France qu'elle a des hommes dont l'administration (1) sera plus salutaire et moins calamiteuse à ses peuples, elle n'aura de plusieurs siècles vn tyran de si bonne grâce, qui eust encore esté plus grand s'il eust voulu estre moindre.

le n'oublieray pas à dire, pour la fin, qu'encores que tous les Roys, et principallement ceux de France, prennent assez aysement de hautes opinions de leur grandeur et des droits et de leur souueraineté , qu'il est bon d'imprimer dans leur esprit, de bonne heure,

(I) Le manuscrit porte : admiration. Je crois que c'est uue faute.

que les Roys de France n'ont point les hommes pour iuges, et que leur couronne est en vne indépendance aussy absolue , au regard de toutes les puissances estrangeres, comme leur commandement est absolu sur leurs subiects, que l'on ne peut, pour quelque cause que ce soit, dispenser du serment de fidélité, ce que le Prince ne peut craindre qu'en des occasions de grandes guerres ciuiles ou estrangeres, qui peuuent naistre principallement à faute de successeurs-, car, quand il y en a, les deux plus mauuaises coniurations sont celles qui se font par ceux qui ont les armes du Prince au dehors, et par les successeurs au dedans; sur les mouuemens de la religion principallement, qui s'esteignent à la fin au dommage des coniurateurs, sur lesquels on ne peut trop souuent ouurir les yeux, car le commandement est la nourriture la plus naturelle et la pasture la plus friande des cœurs magnanimes vn peu intéressés, et de ceux qui n'ont autre légitime que celle qu'ils ont sur mer et sur terre par le testament d'Adam.

le sçay bien qu'il n'y a point de nation au monde qui n'ayt produit des hommes qui ont assez escript de l'institution du Prince \ mais ils l'ont tous faict en gênerai, en monstrant des chemins par où l'on doit aller et par oîi on ne va iamais, au lieu d'applanir et de faciliter des voies conformes à la nature , à l'âge et à la condition des pays, des temps et des Princes.

A la suite du morceau qu'on vient de lire se trouvent quelques anecdotes sur Louis XIII. Elles sont d'une écriture plus rapide que l'Institution du Prince ; cependant , elles m'ont paru être de la même main. Je ne crois pas qu'elles aient été recueillies par Des-Yveteaux; mais, comme elles sont intéressantes , je les ai conservées. — La Revue Rétrospective (t. H, p. 412) a publié quelques-unes de ces anecdotes, mais diËférernment racontées.

LE Roy Louys treiziesme n'a jamais aymé les lettres et fort peu les gens de lettres, et l'on croit que c'estoit à cause principallement de son infirmité naturelle et begayement de langue, ne pouuant lire ni prononcer qu'auec grandissime peine , iusques-là qu'vn iour, ne pouuant à son gré prononcer vn certain mot, il s'empoignoit le visage d'vne de ses mains, tout en furie et de despit de ne pouuoir dire comme les autres , et on eust peine de l'empescher de se faire mal , luy disant que Dieu le vouloit ainsy, pour lui faire voir que les Roys estoient subiects aux infirmités comme les autres hommes. Aux choses sérieuses, il a monstre vn Jugement fort rassis, et a tousiours aymé la iustice et l'équité; mais il a esté long-temps attaché aux humeurs de l'enfance.

— Il y a eu de grands manquemens en son éducation, par la mollesse de son gouuerneur, pour luy auoir trop déféré du commencement , auoir esté trop inilulgent à son opiniastroté, et luy auoir laissé tellelement prendre ses plaisirs selon son inclination , qu'vne fauconnerie tout proche de son cabinet le diuertissoit de l'estude. Il a tenu de l'auarice du Roy

son père, et ne s'est monstre libéral qu'à ceux qui ont plié à son humeur, comme vn nommé Haran , garçon de la chambre , lequel pourtant il congédia pour vn petit chien qu'il auoit laissé eschapper et qui auoit bourré vn de ses oyseaux sans le tuer. Bien qu'il luy demandast pardon à genoux, il fust huit iours sans le vouloir voir, et ne luy eust pardonné, sans qu'on luy dit que de desespoir il s'en estoit allé dans les bois, où l'on n'auoit trouué que son chapeau et que les loups l'auoient mangé. Apres quoy il dit qu'on le cherchast; l'on luy ramena , et sa paix fut faicte.

— Il estoit exlresmement colère, et vn iour que son précepteur pour le latin, nommé M. de Fleurance , entra dans la galerie où il estoit, vn de ses chiens mordit à la iambe ledit sieur de Fleurance, lequel lui donna vn coup de pied , dont le chien se mist à crier. Alors le Roy vint à lui de colère et luy donna quelques coups de poingt, dont ledit sieur de Fleurance fust sy touché, qu'il se mist au lict, où la fleure le prist, et en mourust peu après.

— Le Roy aymoit fort les mechaniques , et estoit fort adroit et fort artiste à ce qu'il entreprenoit de faire , où il s'attachoit auec vne patience extresme.

— L'on luy voulust vn iour faire escrire une lettre de sa main au Pape, pour responce d'vne que le Pape luy auoit escripte de la sienne, et l'on stipula que cette lettre iroit pour sa leçon ; mais comme c'étoit pour vne recommandation qui ne luy plaisoit pas , iamais

l'on ne peut seulement lui faire faire vne grande M au commencement de la dite lettre. Enfin , M. de Souuré le pressant vn peu de près, il lui fit vne repartie fort fascheuse , mais M. de Bouillon se trouuant là présent, commença de le caioler, et gagna de sorte, qu'il fist après tout ce qu'on vouloit et fist satisfaction à M. de Souuré.

— Le Roy Louys treiziesme aymoit , estant ieune, vn sien cocher nommé Saint-Amour, auec lequel il se familiarisoit, et souuent, montant en carosse , il luy commandoit de faire claquer et faire bruit avec son fouet, et luy-mesme , quelquefois , vouloit faire de mesme s'il eust peu. Depuis , il en fist son valet de chambre, et le mesme Saint-Amour a eu vn fils recteur de l'Uniuersité. Apres auoir vendu ceste charge après la mort de son dit père, il arriua qu'en l'an 1612, ledit Saint-Amour estant présent en la chambre du Roy, comme Sa Maiesté enchargeoit à vne personne de condition qu'il enuoyoit en Espagne visiter l'infante sa maistresse, il luy recommandoit de luy rapporter des particularités de sa taille et de sa personne, afin d'en estre informé entièrement , ledit Saint-Amour s'ingéra de luy dire auec liberté : « Sire, si ie l'auois veue, ie vous en dirois bien ce qui en est. » Surquoy il lui fist donner de l'argent, et voulust qu'il fist le voyage d'Espagne auec celuy que le Roy y enuoyoit. Puis le Roy disoit tout haut : a Je sçay bien qu'il me rapportera la vérité et ne me mentira point. »

LETTRE A M. DV-PVY,

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