‹ Œuvres poétiques; précédées d'une étude sur André Chénier (volume 2)Chapitre 25 sur 173 · Édition lSi · texte numérisé non relu

Édition lSi

De toute servitude ennemis indomptés;

Mieux qu'eux, par votre exemple, à vous vaincre excités,

Osons; de votre gloire éclatante et durable

Essayons d'épuiser la source inépuisable.

Mais inventer n'est pas, en un brusque abandon,

Blesser la vérité, le bon sens, la laison;

Ce n'est pas entasser, sans dessein et sans forme,

Des membres ennemis en un colosse énorme ;

Ce n'est pas, élevant des poissons dans les airs,

A l'aile des vautours ouvrir le sein des mers;

Ce n'est pas sur le front d'une nymphe brillante

Hérisser d'un lion la crinière sanglante :

Délires insensés! fantômes monstrueux!

Et d'un cerveau malsain rêves tumultueux!

Ces transports déréglés, vagabonde manie,

Sont l'accès de la fièvre et non pas du génie *

D'Ormus et d'Ariman ce sont les noirs combats.

Où, partout confondus, la vie et le trépas.

Les ténèbres, le jour, la forme et la matière.

Luttent sans être unis; mais l'esprit de lumière

Fait naître en ce chaos la concorde et le jour :

D'éléments divisés il reconnaît l'amour.

Les rappelle; et partout, en d'heureux intervalles.

Sépare et met en paix les semences rivales.

Ainsi donc, dans les arts, l'inventeur est celui

Qui peint ce que chacun put sentir comme lui ;

Qui, fouillant des objets les plus sombres retraites.

Étale et fait briller leurs richesses secrètes ;

Qui, par des nœuds certains, imprévus et nouveaux.

Unissant des objets qui paraissaient rivaux,

Montre et fait adopter à la nature mère

Ce qu'elle n'a point fait, mais ce qu'elle a pu faire; C'est le fécond pinceau qui, sûr dans ses regards, Retrouve un seul visage en vingt belles épars, Les fait renaître ensemble, et, par un art suprême, Des traits de vingt beautés forme la beauté même.

La nature dicta vingt genres opposés

D'un fil léger entre eux chez les Grecs divisés.

Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites.

N'aurait osé d'un autre envahir les limites.

Et Pindare à sa lyre, en un couplet bouffon,

N'aurait point de Marot associé le ton.

De ces fleuves nombreux dont l'antique Permesse

Arrosa si longtemps les cités de la Grèce,

De nos jours même, hélas ! nos aveugles vaisseaux

Ont encore oublié mille vastes rameaux.

Quand Louis et Colbert, sous les murs de Versailles.

Réparaient des beaux-arts les longues funérailles.

De Sophocle et d'Eschyle ardents admirateurs,

De leur auguste exemple élèves inventeurs.

Des hommes immortels firent sur notre scène

Revivre aux yeux français les théâtres d'Athène.

Commeeux, instruit par eux. Voltaire olTre à nos pleurs

Des grands infortunés les illustres douleurs ;

D'autres esprits divins, fouillant d'autres ruines.

Sous l'amas des débris, des ronces, des épines.

Ont su, pleins des écrits des Grecs et des Romains,

Retrouver, parcourir leurs antiques chemins.

Mais, ù la belle palme et quel trésor de gloire

Pour celui qui, cherchant la plus noble victoire,

D'un si grand labyiiuthc alfio.itanl les hasards,

Saura guider sa muse aux immenses regards. De mille longs détours à la fois occupée, Dans les sentiers confus d'une vaste épopée! Lui dire d'être libre, et qu'elle n'aille pas De Virgile et d'Homère épier tous les pas, Par leur secours à peine à leurs pieds élevée ! Mais, qu'auprès de leurs chars dans un char enlevée. Sur leurs sentiers marqués de vestiges si beaux, Sa roue ose imprimer des vestiges nouveaux. Quoi! faut-il, ne s'armant que de timides voiles, N'avoir que ces grands noms pour Nord et pour étoiles, Les côtoyer sans cesse, et n'oser un instant, Seul et loin de tout bord, intrépide et flottant, Aller sonder les flancs du plus lointain Nérée, Et du premier sillon fendre une onde ignorée? Les coutumes d'alors, les sciences, les mœurs Respirent dans les vers des antiques auteurs. Leur siècle est en dépôt dans leurs nobles volumes. Tout a changé pour nous, mœurs, sciences, coutumes, Pourquoi donc nous faut-il, par un pénible soin, Sans rien voir près de nous, voyant toujours bien loin, Vivant dans le passé, laissant ceux qui commencent. Sans penser, écrivant d'après d'autres qui pensent. Retraçant un tableau que nos yeux n'ont point vu, Dire et dire cent fois ce que nous avons lu? De la Grèce héroïque et naissante et sauvage Dans Homère à nos yeux vit la parfaite image. Démocrite, Platon, Épicure, Thaïes, Ont de loin à Virgile indiqué les secrets D'une nature encore à leurs yeux trop voilée. Toricelli, Newton, Kepler et Galilée,

Plus doctes, plus heureux: clans leurs puissants elTorts,

A tout nouveau Virgile ont ouvert des trésors.

Tous les arts sont unis : les sciences humaines

N'ont pu de leur empire étendre les domaines,

Sans agrandir aussi la carrière des vers.

Quel long travail pour eux a conquis l'univers !

Aux regards de Buffon, sans voile, sans obstacles,

La terre ouvrant son sein, ses ressorts, ses miracles,

Ses germes, ses coteaux, dépouille de Téthys;

Les nuages épais, sur elle appesantis.

De ses noires vapeurs nourrissant leur tonnerre,

Et l'hiver ennemi pour envahir la terre,

Roi des antres du Nord, et, de glaces armés,

Ses pas usurpateurs sur nos monts imprimés;

Et l'œil perçant du verre, eu la vaste étendue.

Allant chercher ces feux qui fuyaient notre vue;

Aux changements prédits, Immuables, fixés,

Que d'une plume d'or Bailly nous a tracés,

Aux lois de Cassini les comètes fidèles;

L'aimant, de nos vaisseaux seul dirigeant les ailes;

Une Cybèle neuve et cent mondes divers

Aux yeux de nos Jasons sortis du sein des mers;

Quel amas de tableaux, de sublimes images,

Naît de ces grands objets réservés à nos âges !

Sous ces bois étrangers qui couronnent ces monts.

Aux vallons de Cusco, dans ces antres profonds,

Si chers à la fortune et plus chers au génie.

Germent des mines d'or, de gloire et d'harmonie.

Pensez-vous, si Virgile ou l'aveugle divin

Renaissaient aujourd'hui, que leur savante main

Négligeât de saisir ces fécondes richesses,

De notre Pinde auguste éclatantes largesses?

Nous en verrions briller leurs sublimes écrits ;

Et ces mêmes objets, que vos doctes mépris

Accueillent aujourd'hui d'un front dur et sévère,

Alors à vos regards auraient seuls droit de plaire.

Alors, dans l'avenir, votre inflexible humeur

Aurait soin de défendre à tout jeune rimeur

D'oser sortir jamais de ce cercle d'images

Que vos yeu.v auraient vu tracé dans leurs ouviages.

Mais qui jamais a su, dans des vers séduisants,

Sous des dehors plus vrais peindre l'esprit aux sens?

Mais quelle voix jamais d'une plus pure flamme

Et chatouilla l'oreille et pénétra dans l'âme?

Maisleurs mœurs et leurs lois, et mille autres hasards.

Rendaient leur siècle heureux plus propice aux beaux-arts.

Eh bien, l'àrac est partout; la pensée a des ailes.

Volons, volons chez eux retrouver leurs modèles;

Voyageons dans leur âge, où, libre, sans détour.

Chaque homme ose être un homme et penser au grand jour.

Au tribunal de Mars, sur la pourpre romaine,

Là du grand Cicéron la vertueuse haine

Écrase Céthégus, Catilina, Verres;

Là tonne Demosthène ; ici de Périclès

La voix, l'ardente voix, de tous les cœurs maîtresse,

Frappe, foudroie, agite, épouvante la Grèce.

Allons voir la grandeur et l'éclat de leurs jeux.

Ciel! la mer appelée en un bassin pompeux!

Deux flottes parcourant cette enceinte profonde.

Combattant sous les yeux des conquérants du monde.

0 terre de Pélops! avec le monde entier

Allons voir d'Épidaure un agile coursier.

Couronné dans les champs de Némée et d'Élide ; Allons voir au théâtre, aux accents d'Euripide, D'une sainte folie un peuple furieux Chanter : Amour, tyran des hommes et des dieux; Puis, ivres des transports qui nous viennent surprendre, Parmi nous, dans nos vers, revenons les répandre; Changeons en notre miel leurs plus antiques fleurs, Pour peindre notre idée empruntons leurs couleurs; Allumons nos flambeaux à leurs feux poétique" ; Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.

Direz-vous qu'un objet né sur leur Hélicon

A seul de nous charmer pu recevoir le don;

Que leurs fables, leurs dieux, ces mensonges futiles,

Des Muses noble ouvrage, aux Muses sont utiles ;

Que nos travaux savants, nos calculs studieux,

Qui subjuguent l'esprit et répugnent aux yeux.

Que l'on croit malgré soi, sont pénibles, austères.

Et moins grands, moins pompeux que leurs belles chimères?

Voilà ce que traités, préfaces, longs discours,

Prose, rime, partout nous disent tous les jours.

Mais enfin, dites-moi, si d'une œuvre immortelle

La nature est en nous la source et le modèle,

Pouvez-vous le penser que tout cet univers

Et cet ordre éternel, ces mouvements divers.

L'immense vérité, la nature elle-même,

Soit moins grande en elTet que ce brillant système

Qu'ils nommaient la nature, et dont d'heureux eflorts

Disposaient avec art les fragiles ressorts?

Mais quoi! ces vérités sont au loin reculées.

Dans un langage obscur saintement recelées :

Le peuple les ignore, 0 Muses, ô Phœbus!

C'est là, c'est là sans doute un aiguillon de plus.

L'auguste poésie, éclatante interprète.

Se couvrira de gloire en forçant leur retraite,

Cette reine des cœurs, à la touchante voix,

A le droit, en tous lieux, de nous dicter son choix.

Sûre de voir partout, introduite par elle.

Applaudir à grands cris une beauté nouvelle,

Et les objets nouveaux que sa voix a tentés

Partout, de bouche en bouche, après elle chantés.

Elle porte, à travers leurs nuages plus sombres,

Des rayons lumineux qui dissipent leurs ombres,

Et rit quand, dans son vide, un auteur oppressé

Se plaint qu'on a tout dit et que tout est pensé.

Seule, et la lyre en main, et de fleurs couronnée.

De doux ravissements partout accompagnée.

Aux lieux les plus déserts, ses pas, ses jeunes pas,

Trouvent mille trésors qu'on ne soupçonnait cas.

Sur l'aride buisson que son regard se pose,

Le buisson à ses yeux rit et jette une rose.

Elle sait ne point voir, dans son juste dédain.

Les fleurs qui trop souvent, courant de main en main,

Ont perdu tout l'éclat de leurs fraîcheurs vermeilles;

Elle sait même encore, ô charmantes merveilles !

Sous ses doigts délicats réparer et cueillir

Celles qu'une autre main n'avait su que flétrir ;

Elle seule connaît ces extases choisies.

D'un esprit tout de feu mobiles fantaisies.

Ces rêves d'un moment, belles illusions,

D'un monde imaginaire aimables visions.

Qui ne frappent jamais, trop subtile lumière,

Des terrestres esprits l'œil épais et vulgaire.

Seule, de mots heureux, faciles, transparents,

Elle sait revêtir ces fantômes errants ;

Ainsi des hauts sapins de la Finlande humide,

De l'ambre, enfant du ciel, distille l'or fluide.

Et sa chute souvent rencontre dans les airs

Quelque insecte volant qu'il porte au fond des mers;

De la Baltique enfin les vagues orageuses

Roulent et vont jeter ces larmes précieuses

Où la fière Vistule, en de nobles coteaux.

Et le froid Niémen expirent dans ses eaux.

Là les arts vont cueillir cette merveille utile, '

Tombe odorante oij vit l'insecte volatile ;

Dans cet or diaphane il est lui-même encor.

On dirait qu'il respire et va prendre l'essor.

Qui que tu sois enfin, ô toi, jeune poète. Travaille, ose achever cette illustre conquête. De preuves, de raisons, qu'est-il encor besoin ■ Travaille. Un grand exemple est un puissant témoin. Montre ce qu'on peut faire eu le faisant toi-même. Si pour toi la retraite est un bonheur suprême; Si chaque jour les vers de ces maîtres fameux Font bouillonner ton sang et dressent les cheveux; Si tu sens chaque jour, animé de leur âme, Ce besoin de créer, ces transports, cette flamme, Travaille. A nos censeurs c'est cà toi de montrer Tous ces trésors nouveux qu'ils veulent ignorer. Il faudra bien les voir, il faudra bien se taire Quand ils verront enfin cette gloire étrangère De rayons inconnus ceindre ton front brillant. II. 4.

Aux antres de Paros le bloc étincelant N'est aux vulgaires yeux qu'une pierre iosensible. Mais le docte ciseau, daus son sein invisible, Voit, suit, trouve la vie, et l'âme, et tous ses traits. Tout l'Olympe respire en ses détours secrets. Là vivent de Vénus les beautés souveraines; Là des muscles nerveux, là de sanglantes veines Serpentent; là des flancs invaincus aux travaux, Pour soulager Atlas des célestes fardeaux. Aux volontés du fer leur enveloppe énorme Cède, s'amollH, tombe; et de ce bloc informe J'aillissent, éclatants, des dieux pour nos autels : C'est Apollon lui-même, honneur des immortels; C'est Alcide vainqueur des monstres de Némée ; C'est du vieillard troyea la mort envenimée '; C'est des Hébreux errants le chef, le défenseur -: Dieu tout entier habite en ce marbre penseur. Ciel ! n'entendez-vous pas de sa bouche profonde Éclater cette voix créatrice du monde?

Oh ! qu'ainsi parmi nous des esprits inventeurs De Virgile et d'Homère atteignent les hauteurs ! Sachent dans la mémoire avoir comme eux un temple. Et sans suivre leurs pas imiter leur exemple; Faire, en s'éloignant d'eux avec un soin jaloux, Ce qu'eux-mème ils feraient s'ils vivaient parmi nous.' Que la nature seule, en ses vastes miracles, Soit leur Fable et leurs dieux, et ses lois leurs oracles;

Page 1