‹ Œuvres poétiques; précédées d'une étude sur André Chénier (volume 2)Chapitre 26 sur 173 · Le Moïse de Michel-Ange · texte numérisé non relu

Le Moïse de Michel-Ange

Que leurs vers, de Tétliys respectant le sonimci!,

N'aillent plus dans ses flots rallumer le soleil ;

De la cour d'Apollon que l'erreur soit banuie,

Et qu'enfin Calliope, élève d'Uranie,

Montant sa lyre d'or sur un plus noble ton,

En langage des dieux fasse parler Newton !

Ohl si je puis, un jour!... Mais quel est ce murmure?

Quelle nouvelle attaque et plus forte et plus dure?

0 langue des Français ! est-il vrai que ton sort

Est de ramper toujours, et que toi seule as tort?

Ou si d'un faible esprit l'indolente paresse

Veut rejeter sur toi sa honte et sa faiblesse ï

Il n'est sot traducteur, de sa richesse enflé,

Sot auteur d'un poème ou d'un discours sifflé,

Ou d'un recueil ambré de chansons à la glace.

Qui ne vous avertisse, eu sa fière préface.

Que si son style épais vous fatigue d'abord,

Si sa prose vous pèse et bientôt vous endort,

Si son vers est gêné, sans feu, sans harmonie,

Il n'en est point coupable : il n'est pas sans génie ;

Il a tous les talents qui font les grands succès ;

Mais enfin, malgré lui, ce langage français.

Si faible en ses couleurs, si froid et si timide,

L"a contraint d'être lourd, gauche, plat, insipide.

Mais serait-ce Le Brun, Racine, Despréaux

Qui l'accusent ainsi d'abuser leurs travaux?

Est-ce à Rousseau, BuCFon qu'il résiste infidèle?

Est-ce pour Montesquieu, qu'impuissant et rebelle,

Il luit? Ne sait-il pas, se reposant sur eux.

Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux,

Creusant dans les détours de ces âmes profondes,

S'y teindre, s'y tremper de leurs couleurs fécondes?

Un rimeur voit partout un nuage, et jamais

D'un coup d'oeil ferme et grand n'a saisi les objets;

La langue se refuse à ses demi-pensées,

De sang-froid, pas à pas, avec peine amassées ;

Il se dépite alors, et, restant en chemin,

Il se plaint qu'elle échappe et glisse de sa main.

Celui qu'un vrai démon presse, enflamme, domine,

Ignore un tel supplice : il pense, il imagine;

Un langage imprévu, dans son àme produit,

Naît avec sa pensée, et l'embrasse et la suit;

Les images, les mots que le génie inspire.

Où l'univers entier vit, se meut et respire.

Source vaste et sublime et qu'on ne peut tarir.

Eu foule en son cerveau se hâtent de courir.

D'eux-même ils vont chercher un nœud qui les rassemble;

Tout s'allie et se forme, et tout va naitre ensemble.

Sous l'insecte vengeur envoyé par Junon,

Telle lo tourmentée, en l'ardente saison,

Traverse en vain les bois et la longue campagne,

Et le fleuve bruyant qui presse la montagne;

Tel le bouillant poète, en ses transports brûlants.

Le front échevelé, les yeux étincelants.

S'agite, se débat, cherche en d'épais bocages

S'il pourra de sa tête apaiser les orages

Et secouer le dieu qui fatigue son sein.

De sa bouche à grands flots ce dieu dont il est plein

Bientôt en vers nombreux s'exhale et se déchaîne;

Leur sublime torrent roule, saisit, entraîne.

Les tours impétueux, inattendus, nouveaux,

L'expression de flamme aux magiques taoleaux Qu'a trempés la nature en ses couleurs fertiles, Les nombres tour à tour turbulents ou faciles; Tout porte au fond du cœur le tumulte ou la paix; Dans la mémoire au loin tout s'imprime à jamais. C'est ainsi que Minerve, en un instant formée, Du front de Jupiter s'élance tout armée. Secouant, et le glaive, et le casque guerrier. Et l'horrible Gorgone à l'aspect meurtrier.

Des Toscans, je le sais, la langue est séduisante :

Cire molle, à tout peindre habile et complaisante.

Qui prend d'heureux contours sous les plus faibles mains.

Quand le Nord, s'épuisant de barbares essaims,

Vint, par une conquête en malheurs plus féconde,

Venger sur les Romains l'esclavage du monde,

De leurs affreux accents la farouche âprcté

Du latin en fous lieux souilla la pureté :

On vit de ce mélange étranger et sauvage

Naître des langues sœurs, que le temps et l'usage,

Par des sentiers divers guidant diversement.

D'une lime insensible ont poli lentement;

Sans pouvoir en entier, malgré tous leurs prodiges.

De la rouille barbare effacer les vestiges.

De là du castillan la pompe et la fierté.

Teint encor des couleurs du langage indompté

Qu'au Tage transplantaient les fureurs musulmanes.

La grâce et la douceur sur les lèvres toscanes

Fixèrent leur empire, et la Seine à la fois

De grâce et de fierté sut composer sa voix.

Mais ce langage, armé d'obstacles indociles,

Laite et ne veut plier que sous des mains habiles. Est-ce un mal? Eh! plutôt rendons grâces aux dieux; Un faux éclat longtemps ne peut tromper nos yeux, Et notre langue même à tout esprit vulgaire De nos vers dédaigneux fermant le sanctuaire. Avertit dès l'abord quiconque y veut monter, Qu'il faut savoir tout craindre et savoir tout tenter, Et, recueillant affronts ou gloire sans mélange, S'élever jusqu'au faîte ou ramper dans la fange.

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