‹ Œuvres poétiques; précédées d'une étude sur André Chénier (volume 2)Chapitre 42 sur 173 · LEGISLATION · texte numérisé non relu

LEGISLATION

Avec l'explication du mécanisme de l'esprit humain... là gît... là, l'esprit des lois... là, dorment... Les lois... Ce sont elles qui sont rois : les rois sont leurs ministres.

Descends, œil éternel, tout clarté, tout lumière !

Viens luire dans son âme, éclairer sa paupière,

Pénétrer avec lui dans le cœur des humains ;

De ce grand labyrinthe ouvre-lui les chemins.

Qu'il aille interroger ses plus sombres retraites.

Voir de tous leurs pensers les racines secrètes.

Fais, de leurs passions, à ses doctes efforts,

Tenter, étudier, compter tous les ressorts.

Qu'un charme, en ses discours, flatte, entraîne, ravisse.

Fais régner sur les cœurs sa voix législatrice,

Pour qu'il les puisse instruire à vivre plus heureux :

Les unir de liens qui semblent nés pour eux ;

Étayer leur faiblesse et diriger leur force ;

De l'honnête et du beau leur présenter l'amorce.

Car si pour magistrats les lois ont des bourreaux.

Si leur siège sanglant est sur des échafauds,

La crainte sur les cœurs n'a qu'un pouvoir fragile.

Et qu'espérer de grand chez un peuple servile,

Lâche, à se mépriser en naissant façonné,

Avili par ses lois dès l'instant qu'il est né?

Par ses lois ! Le poison, que son trépas va suivre,

Infecte l'aliment qui dût le faire vivre.

Toujours un grand supplice en amène un plus grand.

Plus la loi fait d'efforts, plus son pouvoir mourant

S'éteint. L'empire fuit dès que Thémis farouche N'a que flammes, gibets, tortures à la bouche. Elle lutte, OQ résiste, et ce fatal combat Use l'àme du peuple et les lois de l'État. Sous une loi de sang un peuple est sanguinaire. Quand d'un crime léger la mort est le salaire, Tout grand forfait est sûr. Débile à se venger, La loi ne prévient plus même un crime léger. La balance est en nous. Le pouvoir d'un caprice N'a point fondé les droits, la raison, la justice : Ils sont nés avec l'homme et ses premiers liens. Tel crime nuit aux mœurs, aux droits des citoyens. Trouble la paix publique, outrage la nature ; A ce modèle inné que la loi les mesure : Que le coupable ingrat soit exclu de jouir Des mêmes biens communs qu'il osait envahir ; Qu'à tous les yeux, aux siens, par une loi certaine, La nature du crime en indique la peine. Clairvoyantes alors, les lois dans le danger N'apportent point au mal un remède étranger. La peine, du forfait compagne involontaire, N'est qu'un juste équilibre, un talion sévère Que n'épouvante point le scélérat puissant. Que n'ensanglante point la mort de l'innocent.

La loi, dans les esprits, se glisse, s'insinue. Les fait penser comme elle et fascine la vue. Ce qu'elle dit supplice est supplice tout prêt ; Ce qu'elle nomme un prix est un prix en eCfet. Je veux qu'aux citoyens, la justice vengée, L'honneur d'avoir bien fait, la patrie obligée,

Les regards du sénat, des enfants, des aïeux, Soient un triomphe cher qui les élève aux cieux. Je veux que leur bourreau soit la honte ennemie ; Leurs peines, le mépris; le blâme, l'infamie; Que l'arbre, le rocher, le ciel, les éléments, Appelés à témoin de la foi des serments, Soient les juges secrets qui, dans l'âme parjure. Portent d'un long tourment l'implacable morsure. Mais cet état surtout porte empreint sur le front Du père de ses lois l'esprit vaste et profond. Où par intérêt même on devient magnanime ; Où la misère marche à la suite du crime ; Où par la faim, la soif, le vice est combattu; Où l'on ne vit heureux qu'à force de vertu.

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