XXVI ANDRÉ CHÉNIER
quoique courbé et plié ua moment, n'en a pas moins un désir iiivicible d'être droit et ne s'en redresse pas moins dès qu'il le peut. Pourtant, quand une longue habitude l'a tenu courbé, il ne se redresse plus ; cela fournit un autre emblème :
. . . Trahitur pars longa catense (Perse)*.
Et traîne
Encore après ses pas la moitié de sa chaîne. »
Le troisième chant devait embrasser la politique et la religion utile qui en dépend, la constitution des sociétés, la civilisation enfin, sous l'influence des illustres sages, des Orphée, des Numa, auxquels le poète assimilait Moïse. Les fragments, déjà imprimés, de ÏHermès, se rapportent plus particulièrement à ce chant final : aussi je n'ai que peu à en dire.
a Chaque individu dans l'état sauvage, écrit Chénier, est un tout indépendant ; dans l'état de société, il est partie du tout ; il vit de la vie commune. Ainsi, dans le chaos des poètes, chaque germe, chaque élément est seul et n'obéit qu'à son poids ; mais quaud tout cela est arrangé, chacun est un tout à part, et en même temps une partie du grand tout. Chaque monde roule sur lui-même et roule aussi autour du centre. Tous ont leurs lois à part, et toutes ces lois diverses tendent à une loi conununc et forment l'univers :
Mais ces soleils assis dans leur centre brûlant, Et chacun roi d'un monde autour do lui roulant,
1. Satire V : l'image, dans Perse, esl celle du chien qui, après de violents elTurts, arrache sa chaîne, mais eu tire un lonj; bout après lui.
PAR SAINTE-BEUVE xxvii
Ne gardent point eux-même une immobile place :
Chacun avec son monde emporté dans l'espace,
Us cheminent eux-même : un invicible poids
Les courbe sous le joug d'infatigables lois
Dont le pouvoir sacré, nécessaire, inflexible,
Leur fait poursuivre à tous un centre irrésistible. »
C'étaitune bien grande idée à André que de consacrer ainsi ce troisième chant à la description de l'ordre dans la société d'abord, puis à l'exposé de l'ordre dans le système du monde, qui devenait l'idéal réfléchissant et suprême.
Il établit volontiers ses comparaisons d'un ordre à l'autre : « On peut comparer, se dit-il, les âges instruits et savants, qui éclairent ceux qui viennent après, à la queue étincelante des comètes. »
Il se promettait encore de œ comparer les premiers hommes civilisés, qui vont civiliser leurs frères sauvages, aux éléphants privés qu'on envoie apprivoiser les farouches ; et par quels moyens ces derniers. » — Hasard charmant ! l'auteur du Génie du Chrisfianisme, celui même à qui l'on a dû de connaître d'abord l'étoile poétique d'André et la Jeune Captive % a rempli comme à plaisir la comparaison désirée, lorsqu'il nous a montré les missionnaires de Paraguay remontant les fleuves en pirogues, avec les nouveaux catéchumènes qui chantaient de saints cauliquos :
d. M. de Chateaubriand tenait cette pièce de M"»' de Beaumont, sœur de M. de La Luzerne, sous qui André avait été attaché à l'ambassade d'.\ngleterre : elle-même avait directement connu le poète. — La pièce de la Jeune Captive avait été déjà publiée dans la Décade, le 20 nivôse an III, moins de i^ix mois après la mort du poète; mais ellft y était restée comme enfouie
xxviii ANDRÉ CHÉNIER
Œ Les néophytes répétaient les airs, dit-il, comme des oiseaux privés chantent pour attirer dans les rets de l'oiseleur les oiseaux sauvages. »
Le poète, pour compléter ses tableaux, aurait pai-lé prophétiquement de la découverte du Nouveau-Monde : a 0 Destins, hâtez-vous d'amener ce grand jour qui... qui... ; mais non. Destins, éloignez ce jour funeste, et, s'il se peut, qu'il n'arrive jamais !» Et il aurait flétri les horreurs qui suivirent la conquête. Il n'aurait pas moins présagé Gama et triomphé avec lui (l(!s jiérils amoncelés que lui opposa en vain
Des derniers Africains le cap noir des Tempêtes!
Ou a l'épilogue de V Hermès presque achevé : toute la j)ensée philosophique d'André s'y exhale avec ferveur :
0 mon fils, mon Hermès, ma plus belle espérance ; 0 fruit des longs travaux de ma persévérance, Toi l'objet le plus cher des veilles de dix ans, Qui m'as coûté des soins et si doux et si lents; Confident de ma joie et remède à mes peines; Sur les lointaines mers, sur les terres lointaines, Compagnon bien-aimé de mes pas incertains, 0 mon fils, aujourd'hui quels seront tes destins ? Une mère longtemps se cache ses alarmes ; Elle-même à son fils veut attacher ses armes : Mais quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras Ne peuvent sans terreur l'envoyer aux combats, Dans la France, pour toi, que faut^il que j'espère? Jadis, enfant chéri, dans la maison dun père Qui te regardait naître et grandir sous ses yeux. Tu pouvais sans i)éril, disciple curieux,
PAR SAINTE-BEUVE xxix
Sur tout ce qui frappait ton enfance attentive
Donner un libre essor à ta langue naive.
Plus de père aujourd'hui ! Le mensonge est puissant,
Il règne : dans ses mains luit un fer menaçant.
De la vérité sainte il déteste l'approche :
Il craint que son regard ne lui fasse un reproche,
Que ses traits, sa candeur, sa voix, son souvenir,
Tout mensonge qu'il est, ne le fasse pâlir.
Mais la vérité seule est une, est éternelle ;
Le mensonge varie, et l'homme trop fidèle
Change avec lui : pour lui les humains sont constants,
Et roulent de mensonge en mensonge flottants...
Ici, il y a une lacune ; le canevas eu j)rose y supplée : a Mais quand le temps aura précipité dans l'abîme ce qui est aujourd'hui sur le faîte, et que plusieurs siècles se seront écoulés l'uu sur l'autre dans l'oubli, avec tout l'attirail des préjugés qui appartiennent à chacun d'eux, pour faire place à des erreurs nouvelles...
Le français ne sera dans ce monde nouveau Qu'une écriture antique et non plus un langage ; Oh ! si tu vis encore, alors peut-être un sage, Près d'une lampe assis, dans l'étude plongé, Te retrouvant poudreux, obscur, demi-rongé, Voudra creuser le sens de tes lignes pensantes : 11 verra si du moins tes feuilles innocentes Méritaient ces rumeurs, ces tempêtes, ces cris, Qui vont sur toi, sans doute, éclater dans Paris ;.
alors, peut-être... on verra si..., et si en écrivant, j'ai connu d'autre passion
Que l'araoui des humains et de la vérité ! »
XXX ANDRÉ CHÉXIER
Ce vers final, qui est toute la devise, un pou fastueuse, de la philosophie du xviii« siècle, exprime aussi l'entière inspiration de V Hermès. En somme, on y découvre André sous un jour assez nouveau, ce me semble, et à un degré de passion philosophique et de prosélytisme sérieux auquel rien n'avait dû faire croire, de sa part, jusqu'ici. Mais j'ai hâte d'en revenir à de plus riantes ébauches, et de m'ébattre avec lui, avec le lecteur, comme par le passé, dans sa renommée gracieuse.
Les petits dossiers restants, qui comprennent des plans et des esquisses d'idylles ou d'élégies, pourraient fournir matière à un triage complet ; j'y ai glané rapidement, mais non sans fruit. Ce qu'on y gagne surtout, c'est de ne conserver aucun doute sur la manière de travailler d'André ; c'est d'assister à la suite de ses projets, de ses lectures, et de saisir les moindres fils de la riche trame qu'en tous sens il préparait. Il voulait introduire le génie antique, le génie grec, dans la poésie française, sur des idées ou des sentiments modernes : tel fut son vœu constant, son but réfléchi ; tout l'atteste. Je veux qu'on imite les anciens, a-t-il écrit en tôle d'un petit fragment du poème d'Oppien sur la chasse ^ ; il ne fait pas autre chose ; il se reprend aux anciens de plus haut qu'on n'avait fait sous Racine et Boileau; il y revient comme un jet d'eau à sa source, et par delà le Louis XIV : sans trop s'en douter, et avec plus de goût, il tente de