‹ Œuvres poétiques; précédées d'une étude sur André ChénierChapitre 132 sur 232 · ÉcJilion · texte numérisé non relu

ÉcJilion

Eût redit tes doux sons sans murmure écoutés. T'en allais-tu chercher la muse des cités ; Cette muse, d'éclat, de pourpre euvironnée. Qui, le glaive à la main, du diadème ornée, Vient au peuple assemblé, d'une dolente voix, Pleurer les grands malheurs, les empires, les rois? Que n'étais-tu fidèle à ces muses tranquilles Qui cherchent la fraîcheur des rustiques asiles. Le front ceint de lilas et de jasmins nouveaux. Et vont sur leurs attraits consulter les ruisseaux? Viens dire à leurs concerts la beauté qui te brûle. Amoureux, avec l'àme et la voix de TibuUe, Fuirais-tu les hameaux, ce séjour enchanté Qui rend plus séduisant l'éclat de la beauté? L'amour aime les champs, et les champs l'ontvu naître. La fille d'un pasteur, une vierge champêtre. Dans le fond d'une rose, un matin du printemps,

Le trouva nouveau-né

Le sommeil entr'ouvrait ses lèvres colorées.

Elle saisit le bout de ses ailes dorées,

L'ôta de son berceau d'une timide main.

Tout trempé de rosée, et le mit dans son sein.

Tout, mais surtout les champs sont restés son empire.

Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire;

Là de plus beaux soleils dorent l'azur des cieux ;

Là les prés, les gazons, les bois harmonieux.

De mobiles ruisseaux la colline animée.

L'âme de mille fleurs dans les zéphyrs semée ;

Là parmi les oiseaux l'amour vient se poser;

Là sous les antres frais habite le baiser.

Les muses et l'amour ont les mêmes retraites.

L'astre qui fait aimer est l'astre des poètes. Bois, écho, frais zéphyrs, dieux champêtres et doux, Le génie et les vers se plaisent parmi vous. J'ai choisi parmi vous ma Muse jeuue et chère; Et, bien qu'entre ses sœurs elle soit la dernière. Elle plaît. Mes amis, vos yeux en sont témoins. Et puis une plus belle eût voulu plus de soins; Délicate et craintive, un rien la décourage. Un rien sait l'animer. Curieuse et volage. Elle va parcourant tous les objets flatteurs Sans se fixer jamais, non plus que sur les fleurs Les zéphyrs vagabonds, doux rivaux des abeilles. Ou le baiser ravi sur des lèvres vermeilles. Une source brillante, un buisson qui fleurit. Tout amuse ses yeux; elle pleure, elle rit. Tantôt à pas rêveurs, mélancolique et lente, Elle erre avec une onde et pure et languissante; Tantôt elle va, vient, d'un pas léger et sûr. Poursuit le papillon brillant d'or et d'azur, Ou l'agile écureuil, ou dans un nid timide Sur un oiseau surpris pose une main rapide. Quelquefois, gravissant la mousse du rocher, Dans une touffe épaisse elle va se cacher, Et sans bruit épier sur la grotte pendante Ce que dira le faune à la nymphe imprudente, Qui, dans cet antre sourd et des faunes ami. Refusait de le suivre, et pourtant l'a suivi. Souvent même, écoutant de plus hardis caprices, Elle ose regarder au fond des précipices, Où sur le roc mugit le torrent effréné Du droit sommet d'un mont tout à coup déchaîné.

Elle aime aussi chanter à la moisson nouvelle, Suivre les moissonneurs et lier la javelle. L'Automne au front vermeil, ceint de pampres nouveaux, Parmi les vendangeurs l'égaré en des coteaux; Elle cueille la grappe, ou blanche, ou purpurine : Le doux jus des raisins teint sa bouche enfantine; Ou, s'ils pressent leurs vins, elle accourt pour les voir. Et son bras avec eux fait crier le pressoir.

Viens, viens, mon jeune ami; viens, nos muses t'attendent;

Nos fêtes, nos banquets, nos courses te demandent;

Viens voir ensemble et l'antre et l'onde et les forêts.

Chaque soir une table aux suaves apprêts

Assoira près de nous nos belles adorées;

Ou, cherchant dans le bois des nymphes égarées,

Nous entendrons les ris, les chansons, les festins;

Et les verres emplis sous les bosquets lointains

Viendront animer l'air, et, du sein d'une treille.

De leur voix ai'gentine égayer notre oreille.

Mais si, toujours ingrat à ces charmantes sœurs.

Ton front rejette encor leurs couronnes de fleurs,

Si de leurs soins pressants la douce impatience

N'obtient que d'un refus la dédaigneuse offense;

Qu'à ton tour la beauté dont les yeux t'ont soumis

Refuse à tes soupirs ce qu'elle t'a promis;

Qu'un rival loin de toi de ses charmes dispose;

Et, quand tu lui viendras présenter une rose,

Que l'ingrate étonnée, en recevant ce don,

Ne t'ait vu de sa vie et demande ton nom.

Ah 1 portons dans les bois ma triste inquiétude. 0 Camille ! l'amour aime la solitude.

Ce qui n'est point Camille est un ennui pour moi. Là, seul, celui qui t'aime est encore avec loi. Que dis-je? Ah! seul et loin d'une ingrate chérie, Mon cœur sait se tromper. L'espoir, la rêverie, La belle illusion la rendent à mes feux, Mais sensible, mais tendre, et comme je la veux : De ses refus d'apprêt oubliant l'artifice, Indulgente à l'amour, sans fierté, sans caprice, De son sexe cruel n'ayant que les appas. Je la feins quelquefois attachée à mes pas; Je l'égaré et l'entraîne en des routes secrètes. Absente, je la tiens en des grottes muettes... Mais [)résente, à ses pieds m'attendent les rigueurs. Et, pour des songes vains, de réelles douleurs. Camille est un besoin dont rien ne me soulage ; Rien à mes yeux n'est beau que de sa seule image. Près d'elle, tout, comme elle, est touchant, gracieux; Tout est aimable et doux, et moins doux que ses yeux. Sur l'herbe, sur la soie, au village, à la ville. Partout, reine ou bergère, elle est toujours Camille, Et moi toujours l'amant trop prorapt à s'enflammer. Qu'elle outrage, qui l'aime, et veut toujours l'aimer.

r Edition {810.

ÉLÉGIES i89

J'ai suivi les conseils d'une triste sagesse. Je suis donc sage enfin; je n'ai plus de maîtresse. Sois satisfait, mon cœur. Sur un si noble appui Tu vas dormir en paix dans ton sublime ennui. Quel dégoût vient saisir mon âme consternée, Seule dans elle-même, hélas! emprisonnée? Viens, ô ma lyre ! ô toi mes dernières amours (Innocentes du moins); viens, ô ma lyre, accours. Chante-moi de ces airs qu'à ta voix jeune et tendre Les lyres de la Grèce ont su jadis apprendre. Quoi ! je suis seul? 0 dieux! où sont donc mes amis? Ah! ce cœur qui, toujours à l'amitié soumis, D'étendre ses liens fit son besoin suprême. Faut-il l'abandonner, le laisser à lui-même ? Où sont donc mes amis ? Objets chéris et doux ! Je soufTre, ô mes amis! Ciel ! où donc êtes-vous? A tout ce qu'elle entend, de vous seuls occupée, De chaque bruit lointain mon oreille Irappée Écoute, et croit souvent reconnaître vos pas; Je m'élance, je cours, et vous ne venez pas !

Ah! vous accuserez votre absence infidèle, Quand vous saurez qu'ainsi je souffre et vous appelle. Que je plains un méchant! Sans doute avec effroi 11 porte à tout moment les yeux autour de soi ; Il n'y voit qu'un désert; tout fuit, tout se relire.

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