ÉdilioD
Et, villageois tranquille, ayant pour tout emploi Dormir et ne rien faire, inutile poète, Goûter le doux oubli d'une vie inquiète ? Vous savez si toujours, dès mes plus jeunes ans, Mes rustiques souhaits m'ont porté vers les champs; Si mon coeur dévorait vos champêtres histoires, Cet âge d'or si cher à vos doctes mémoires, Ces fleuves, ces vergers, Éden aimé des cieux Et du premier humain berceau délicieux; L'épouse de Booz, chaste et belle indigente. Qui suit d'un pas tremblant la moisson opulente ; Joseph, qui dans Sichem cherclie et retrouve, hélas I Ses dix frères pasteurs qui ne l'attendaient |)as ; Uachel, objet sans prix qu'un amoureux courage N'a pas trop acheté de quinze ans d'esclavage. Oh ! oui, je veux un jour, en des bords retirés, Sur un riche coteau ceint de bois et de prés, Avoir un humble toit, une source d'eau vive, Qui parle, et dans sa fuite et féconde et plaintive, Nourrisse mou verger, abreuve mes troupeaux. Là, je veux, ignorant le monde et ses travaux. Loin du superbe ennui que l'éclat environne. Vivre comme jadis, aux champs de Rahylone, Ont vécu, nous dit-on, ces pères des hunuains Dont le nom aux autels remplit nos fastes saints; Avoir amis, enfants, épouse belle et sage; Errer, un livre en main, de bocage en bocage ; Savourer sans remords, sans crainte, sans désirs, Une paix dont nul bien n'égale les plaisirs. Douce mélancolie ! aimable mensongère, Des antres, des forêts léesse lutélaire.
Qui vient d'une insensible et charmante langueur Saisir l'ami des champs et pénétrer son cœur, Quand, sorti vers le soir des grottes reculées, II s'égare à pas lents au penchant des vallées. Et voit des derniers feux le ciel se colorer, Et sur les monts lointains un beau jour expirer. Dans sa volupté sage, et pensive, et muette. Il s'assied, sur son sein laisse tomber sa tète. Il regarde à ses pieds, dans le liquide azur Du tleuve qui s'étend comme lui calme et pur, Se peindre les coteaux, les toits et les l'euillages, Et la pourpre en festous couronnant les nuages. Il revoit près de lui, tout à coup animés. Ces fantômes si beaux à nos pleurs tant aimés, Dont la troupe immortelle habite sa mémoire. Julie, amante faible et tombée avec gloire ; Clarisse, beauté sainte où respire le ciel, Dont la douleur ignore et la haine et le fiel. Qui souffre sans gémir, qui périt sans murmure ; Clémentine adorée, âme céleste et pure, Qui, parmi les rigueurs d'une injuste maison, Ne perd point l'innocence en perdant la raison < : IMàiies aux yeux charmants, vos images chéries Accourent occuper ses belles rêveries ; Ses yeux laissent tomber une larme. Avec vous Il est dans vos foyers, il voit vos traits si doux. A vos persécuteurs il reproche leur crime. Il aime qui vous aime, il liait qui vous opprime. Mais tout à coup il pense, ù mortels déplaisirs !
*. Allasion a. VlIéloUe lie Rousseau, à Clarisse Ilarlowe et à Grandisson de Richardson
Que ces touchants objets de pleurs et de soupirs Ne sont peut-être, hélas ! que d'aimables chimères, De l'âme et du génie enfants imaginaires. Il se lève, il s'agite à pas tumultueux; En projets enchanteurs il égare ses vœux. Il ira, le cœur plein d'une image divine, Chercher si quelques lieux ont une Clémentine, Et dans quelque désert, loin des regards jaloux, La servir, l'adorer et vivre à ses genoux.