‹ Œuvres poétiques; précédées d'une étude sur André ChénierChapitre 137 sur 232 · ÉJilioD · texte numérisé non relu

ÉJilioD

Amis, pardonnez-lui ; que jamais vos injures

N'osent lui reprocher ma mort et ses parjures :

Je ne veux point pour moi que son cœur soit blessé,

Ni que pour l'outrager mon nom soit prononcé.

Ces amis m'étaient chers; ils aimaient ma présence.

Je ne veux qu'être seul, je les fuis, les offense,

Ou bien, en me voyant, chacun avec effroi

Balance à me connaître et doute si c'est moi.

Est-ce là cet ami, compagnon de leur joie,

A déjeunes désirs comme eux toujours en proie.

Jeune amant des festins, des vers, de la beauté ?

Ce front pâle et mourant, d'ennuis inquiété.

Est celui d'un vieillard appesanti par l'âge.

Et qui déjà d'un pied touche au fatal rivage.

Sans doute, Lycoris, oui, j'ai fini mon sort

Quand tu ne m'aimes plus et souhaites ma mort.

Amis, oui, j'ai vécu ; ma course est terminée.

Chaque heure m'est un jour, chaque jour une année;

Les amants malheureux vieillissent en un jour.

Ah! n'éprouvez jamais les douleurs de l'amour :

Elles hâtent encor nos fuseaux si rapides ;

Et, non moins que le temps, la tristesse a des rides.

Quoi, Gallus ! quoi ! le sort, si près de ton berceau.

Ouvre à tes jeunes pas ce rapide tombeau?

Hélas! mais quand j'aurai subi ma destinée.

Du Léthé bienfaisant la rive fortunée

Me prépare un asile et des ombrages verts :

Là, les danses, les jeux, les suaves concerts.

Et la fraîche naïade, en ses grottes de mousse,

S'écoulant sur des fleurs, mélancolique et douce.

Là, jamais la beauté ne pleure ses attraits :

i% ÉLÉGIES

Elle aime, elle est constante, elle ne ment jamais ; Là tont choix est heureux, toute ardeur mutuelle, Et tout plaisir durable, et tout serment fidèle. Oue dis-je.' on aime alors sans trouble ; et les amants, Ignorant le parjure, ignorent les serments.

Venez me consoler, aimables héroïnes.

0 Léthé I fais-moi voir leurs retraites divines; Viens me verser la paix et l'oubli de mes maux. Ensevelis au fond de les dormantes eaux Le nom de Lycoris, ma douleur, mes outrages. Un jour peut-être aussi, sous tes riants bocages, Lycoris, quand ses yeux ne verront plus le jour. Reviendra tout en pleurs demander mon amour; Me dire que le Styx me la rend plus sincère. Qu'à moi seul désormais elle aura soin de plaire; Que cent fois, rappelant notre antique lien. Elle a vu que son cœur avait besoin du mien. Lycoris à mes yeux ne sera plus charmante : Pourtant... 0 Lycoris! 6 trop funeste amante! Si tu l'avais voulu, Gallus, plein de sa foi. Avec toi voulait vivre et mourir avec loi.

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