A LE BRUN
Qu'un autre soit jaloux d'illustrer sa mémoire ; Moi, j'ai besoin d'aimer : qu'ai-je besoin de gloire, S'il faut, pour obtenir ses regards complaisants, A l'ennui de l'étude immoler mes beaux ans; S'il faut, toujours errant, sans lien, sans maîtresse,
l. Édition 1819. Le lilrc a élé ajouté par les éditeurs. On trouvera l'épître de Le Brun à. laquelle André Chéaier répond, dans l'Appendice, îi la fin du tome second des poésies.
Étouffer dans moa cœur la voix de la jeunesse.
Et sur un lit oisif, consumé de langueur.
D'une nuit solitaire accuser la longueur?
Aux sommets où Phébus a choisi sa retraite,
Enfant, je n'allai point me réveiller poète;
Mon cœur, loin du Permesse, a connu dans un jour
Les feux de Calliope et les feux de l'amour.
L'amour seul dans mon âme a créé le génie :
L'amour est seul arbitre et seul dieu de ma vie;
En faveur de l'amour quelquefois Apollon
Jusqu'à moi volera de son double vallon.
Mais que tous deux alors ils donnent à ma l)ouche
Cette voix qui séduit, qui pénètre, qui touche;
Cette voix qui dispose à ne refuser rien.
Cette voix des amants le plus tendre lien.
Puisse un coup d'œil flatteu r, provoquant mon hommage,
A ma langue incertaine inspirer du courage!
Sans dédain, sans courroux, puissé-je être écouté!
Puisse un vers caressant séduire la beauté !
Et si je pjiis encore, amoureux de sa chaîne,
Célébrer mon bonheur ou soupirer ma peine;
Si je puis par mes sons touchants et gracieux
Aller grossir un jour ce peuple harmonieux
De cygnes dont Vénus embellit ses rivages
Et se plaît d'égayer les eaux de ses bocages,
Sans regret, sans envie, aux vastes champs de l'air
Mes yeux verront planer l'oiseau de Jupiter.
Sans doute, heureux celui qu'une palme certaine Attend victorieux dans l'une ou l'autre arène; Qui, tour à tour convive et de Gnide et des cieux,
Des bras d'une maîtresse enlevé chez les dieux,
Ivre de volupté, s'enivre encor de gloire,
Et qui, cher à Vénus et cher à la victoire,
Ceint des lauriers du Pinde et des fleurs de Paphos,
Soupire rélégie et chante les héros.
Mais qui sut à ce point, sous un ?stre i)ropice,
Vaincre du ciel jaloux l'inflexible avarice?
Oui put voir en naissant, par un accord nouveau.
Tous les dieux à la fois sourire à son berceau?
Un seul a pu franchir cette double carrière :
C'est lui qui va bientôt, loin des yeux du vulgaire,
Inscrire sa mémoire aux fastes d'Hélicon,
Digne de la nature et digne de Bufl"on.
Fortunée Agrigente, et toi, reine orgueilleuse,
Rome, à tous les combats toujours victorieuse.
Du poids de vos grands noms nous ne gémirons plus
Par l'ombre d'Empédocle étions-nous donc vaincus?
Lucrèce aurait pu seul, aux flambeaux d'Épicure,
Dans ses temples secrets surprendre la nature?
La nature aujourd'hui de ses propres crayons
Vient d'armer une main qu'éclairent ses rayons.
C'est toi qu'elle a choisi; toi, par qui l'Hippocrcac
Mêle encore son onde à l'onde de la Seine;
Toi, par qui la Tamise et le Tibre en courroux
Lui porteront encor des hommages jaloux;
Toi, qui la vis couler plus lente et plus facile
Quand ta bouche animait la flûle de Sicile;
Toi, quand l'amour trahi te fit verser des pleurs,
Qui l'entendis gémir et pleurer tes douleurs ^