‹ Œuvres poétiques; précédées d'une étude sur André ChénierChapitre 21 sur 232 · XL ANDRÉ CHÉNIER · texte numérisé non relu

XL ANDRÉ CHÉNIER

Dit : Baisez, baisez-vous, colombes innocentes, Vos cœurs sont doux et purs, et vos voix caressantes; Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat, Se plie, et de la neige effacerait l'éclat. »

L'édition de 1833 (tome II, page 339) donne également cette épitaphe d'un amant ou d'un époux, que je reproduis, en y ajoutant les lignes de prose qui éclairent le dessein du poète :

Mes mânes à Clytie. — Adieu, Cl3i.ie, adieu.

EsVce toi dont les pas ont visité ce lieu?

Parle, est-ce toi, Clytie, ou dois-je attendre encore?

Ah ! si tu ne viens pas seule ici, chaque aurore,

Rêver au peu de jours où j'ai vécu pour toi.

Voir cette ombre qui t'aime et parler avec moi,

D"Élysée à mon cœur la paix devient amère,

Et la terre à mes os ne sera plus légère.

Chaque fois qu'en ces lieux un air frais du matin

Vient caresser ta bouche et voler sur ton sein,

Pleure, pleure, c'est moi; pleure, fille adorée;

C'est mon âme qui fuit sa demeure sacrée,

Et sur ta bouche encore aime à se reposer.

Pleure, ouvre-lui tes bras et rends-lui son baiser.

Entre autres manières dont cela peut être placé, écrit Chénier, en voici une : Un voyageur, en passant sur un chemin, entend des pleurs et des gémissements. Il s'avance, il voit au bord d'un ruisseau une jeune femme échevelce, tout en pleurs, assise sur un tombeau, une main appuyée sur la pierre, l'autre sur ses yeux. Elle s'enfuit h l'approche du voyageur qui lit sur la tombe cette épitaphe. Alors il prend des fleurs et de jeunes rameaux, et les répand sur cette tombe

PAR SAINTE-BEUVE xli

en disant : 0 jeune infortunée... (quelque chose de tendre et d'antique); puis il remonte à cheval, et s'en va la tête penchée, et, mélancoliquement, il s'en va

Pensant à son épouse et craignant de mourir.

(Ce pourrait être le voyageur qui conte lui-même à sa laraille ce qu'il a vu le matin *.)

Mais c'est assez de fragments : donnons une pièce inédite entière, une perle retrouvée, la Jeune Locrienne, vrai pendant de la Jeune Tarentine. A son brusque début, on l'a pu prendre pour un fragment, et c'est ce qui l'aura fait négliger : mais André aime ces entrées en matière imprévues, dramatiques; c'est la jeune Locrienne qui achève de chanter :

« Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour ;

« Lève-toi ; pars, adieu ; qu'il n'entre, et que ta vue

« Ne cause un grand malheur, et je serais perdue !

« Tiens regarde, adieu, pars : ne vois-tu pas le jour ? »

— Nous aimions sa naïve et riante folie.

Quand soudain, se levant, un sage d'Italie,

Maigre, pâle, pensif, qui n'avait point parlé.

Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zélé

Du muet de Samos qu'admire Métaponte,

Dit : « Locriens perdus, n'avez-vous pas de honte ?

Des mœurs saintes jadis furent votre trésor.

Vos vierges, aujourd'hui riches de pourpre et d'or,

Ouvrent leur jeune bouche à des chants adultères.

Hélas ! qu'avez-\ous fait des maximes austères

De ce berger sacré que Minerve autrefois

Daignait former en songe à vous donner des lois ? «

Page 1