‹ Œuvres poétiques; précédées d'une étude sur André ChénierChapitre 23 sur 232 · Page · texte numérisé non relu

Page

PAR SAINTE-BEUVE xuii

La paix seule aguerrit mes pieuses morsures, Et mes fureurs servent les lois.

Contre les noirs Pythons et les Hydres fangeuses,

Le feu, le fer, arment mes mains; Extirper sans pitié ces bétes venimeuses,

C'est donner la vie aux humains.

Sur un petit feuillet, à travers une quantité d'abréviations et de mots grecs substitués aux mots français correspondants, mais que la rime rend possibles à retrouver, on arrive ^ lire cet autre ïambe écrit pendant les fêtes théâtrales de la Révolution après le 10 août ; l'excès des précautions indique déjà l'approche de la Terreur :

Un vulgaire assassin va chercher les ténèbres

Il nie, il jure sur l'autel ; Mais, nous, grands, libres, fiers, à nos exploits funèbres,

A nos turpitudes célèbres.

Nous voulons attacher un éclat immortel.

De l'oubli taciturne et de son onde noire

Nous savons détourner le cours.

Nous appelons sur nous l'éternelle mémoire.

Nos forfaits, notre unique histoire, Parent de nos cités les brillants carrefours.

0 gardes de Louis, sous les voûtes royales

Par nos ménades déchirés, Vos têtes sur un fer ont, pour nos bacchanales.

Orné nos portes triomphales.

Et ces bronzes hideux, nos monuments sacrés.

Tout ce peuple hébété que nul remords ne touche. Cruel même dans son repos,

XLiv ANDRÉ CHÉNIER

Vient sourire aux succès de sa rage farouche,

Et, la soif encore à la bouche, Ruminer tout le sang dont il a bu les Ilots.

Arts dignes de nos yeux ! pompe et magnificence

Dignes de notre liberté.

Dignes des vils tyrans qui dévorent la France,

Dignes de l'atroce démence Du stupide David qu'autrefois j'ai chanté !

Depuis l'aimable enfant au bord des mers, qui joue de la double flùle aux dauphins accourus, nous avons louché tous les tons. C'est peut-être au lendemain même de ce dernier ïambe rutilant, que le poète, en quelque secret voyage à Versailles, adressait celte ode heureuse à Fanny :

Mai de moins de roses, l'automne De moins de pampres se couronn,', Moins d'épis flottent en moissons.

Que sur mes lèvres, sur ma lyre, Fanny, tes regards, ton sourire, Ne font éclore de chansons.

Les secrets pensers de mon âme Sortent en paroles de flamme, A ton nom doucement émus :

Ainsi la nacre industrieuse Jette sa perle précieuse.

Honneur des sultanes d'Ormuz.

Ainsi, sur son mûrier fertile.

Le ver du Galhay mêle et file Sa trame étincelante d'or.

Viens, mes Muses pour ta panne De leur soie immortelle et pure Versent un plus riclie trésor.

PAR SAIXTE-BEUVE

Les perles de la poésie Forment, sous leurs doigts d'ambroisie, D"uû collier le brillant contour.

Viens, Fanny : que ma main suspende Sur ton sein cette noble offrande...

La pièce reste ici interrompue; pourtant je m'imagine qu'il n'y manque qu'un seul vers, et possible à deviner; je me figure qu'à cet appel flatteur et tendre, au son de cette voix qui lui dit : Viens, Fanny s'est approchée eu elTet, que la main du poète va poser sur son sein nu le coilier de poésie, mais que tout d'un coup les regards se troublent, se confondent, que la poésie s'oublie, et que le poète comblé s'écrie, ou plutôt murmure en finissant :

Tes bras sont le collier d'amoui* !

Il résulte, pour moi, de celle quantité d'indications et de glanures que je suis bien loin d'épuiser, il doit résulter pour tous, ce me semble, que, mainlenaut que la gloire de Chéoier est établie et permet, sur son compte, d'oser tout désirer, il y a lieu véritablement

Page 1