‹ Œuvres poétiques; précédées d'une étude sur André ChénierChapitre 29 sur 232 · A LOUIS DAVID, PEINTRE · texte numérisé non relu

A LOUIS DAVID, PEINTRE

Reprends ta robe d'or, ceins ton riche bandeau,

Jeune et divine poésie :

Quoique ces temps d'orage éclipsent ton flambeau , Aux lèvres de David, roi du savant pinceau, ^-^ujj*^

Porte la coupe d'ambroisie. La patrie, à son art indiquant nos beaux jours, A confirmé mes antiques discours :

1. Les deux premières pièces seules ont été publiées du rivant de l'auteur.

2. Publié eu 1791 avec le nom de l'auteur, chez Bleuet, rue Dauphine.

Voici la lettre d'envoi de l'auteur à M. Le Brun, donnée par M. Gabriel de Chénier :

« L'auteur de ce poërae, en l'envoyant à M. Le Brun, n'est pas sans quelque inquiétude pour son amour-propre. Il n'est pas assez sûr de lui-même pour se présenter le front levé devant un jugé aussi éclairé, et qui a certes acquis le droit d'être difficile. Il espère cependant qu'il lira cet ouvrage avec quelque bienveillance. M. Le Brun y pourra remarquer, du moins, le désir de bien faire et de se rapprocher ua peu de culte belle poésie grecque, que l'auteur a cherché à imiter

Quaiul je lui répétais que la liberté mâle

Des arts est le génie heureux ; Que nul talent n'est fils de la faveur royale; Qu'un pays libre est leur terre natale.

Là, sous un soleil généreux, Ces arts, fleurs de la vie et délices du monde,

Forts, à leur croissance livrés,

Atteignent leur grandeur féconde.

La palette olTre l'âme aux regards enivrés. Les antres de Paros de dieux peuplent la terre ; L'airain coule et respire. En portiques sacrés

S'élancent le marbre et la pierre.

Toi-même, belle vierge à la touchante voix,

Nymphe ailée, aimable sirène, Ta langue s'amollit dans le palais des rois, Ta hauteur se rabaisse, et d'enfantines lois

Oppriment ta marche incertaine.

Ton feu n'est que lueur, ta beauté n'est que fard. MÀa*

La liberté du génie et de l'art

même dans la forme des strophes. Il voudrait bien n'être pas resté entièrement au-dessous do ce noble genre lyrique, que M. Le Bran a fait revivre dans toute sa grandeur et sa majesté. Il n'oublie pas de comjjler, parmi les études qui lui ont élé le plus utiles pour développer en lui le peu d'instinct poétique que la nature a pu lui donner, la lecture souvent répétée des odes et des autres sublimes poésies que M. Le Brun lui a communiquées autrefois, et dont le recueil, glorieux pour notre lan;,'>je et pour notie siècle, est trop longtemps envié aux regards du public. Il le prie d'agréer ses Irès-sincères ciitniilimenls.

< Ce mercredi 2 mars 1791. »

Touvre tous les trésors. Ta grâce auguste et ficre

De nature et d'éternité Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front ceint de lumière Touche les cieux. Ta flamme agite, éclaire,

Dompte les cœurs. La liberté, Pour dissoudre en secret nos entraves pesantes,

Arme ton fraternel secours.

C'est de tes lèvres séduisantes Qu'invisible elle vole, et par d'heureux détours Trompe les noirs verrous, les fortes citadelles, Et les mobiles ponts qui défendent les tours,

Et les nocturnes sentinelles.

ni

Son règne au loin semé par tes doux entretiens

Germe dans l'ombre au cœur des sages.

Ils attendent son heure, unis par tes liens, Tous, en un monde à part, frères, concitoyefis.

Dans tous les lieux, dans tous les âges. Tu guidais mon David à la suivre empressé :

Quand, avec toi, dans le sein du passé. Fuyant parmi les morts sa patrie asservie,

Sous sa main, rivale des dieux, La toile s'enflammait d'une éloquente vie; Et la ciguë, instrument de l'envie.

Portant Socrate dans les cieux; El le premier consul, plus citoyen que père.

Rentré seul par son jugement,

Aux pieds de sa Rome si chère Savourant de son cœur le glorieux tourment;

L'obole mendié seul appui d'un grand homme ; El l'Albaiii terrassé dans le mâle serment, Des trois frères sauveurs de Rome K

Un plus noble serment d'un si digne pinceau

Appelle aujourd'hui l'industrie.

Marathon, tes Persans et leur sanglant tombeau Vivaient par ce bel art. Un sublime tableau

Naît aussi pour notre patrie.

Elle expirait : son sang était tari ; ses flancs

Ne portaient plus son poids. Depuis mille ans, A soi-même inconnue, à son heure suprême,

Ses guides tremblants, incertains.

Fuyaient. Il fallut donc, dans le péril extrême, De son salut la charger elle-même.

Longtemps, en trois races d'humains, Chez nous l'homme a maudit ou vanté sa naissance

Les ministres de l'encensoir.

Et les grands, et le peuple immense, Tous à leurs envoyés confieront leur pouvoir. Versailles les attend. On s'empresse d'élire ; On nomme. Trois palais s'ouvrent pour recevoir

Les représentants de l'empire.

D'abord pontifes, grands, de cent litres ornés, Fiers d'un règne antique et farouche,

1. Le poëlo désigne l;i Afnrt de Sacrale, le Retour de Brulus dans f\iyers, Bélisaire et le Serment des l/uraces, tabloaux de Davi'l.

De siècles ignorants à leurs pieds prosternés, De ricliesses, d'aïeux vertueux ou prônés.

Douce Égalité, sur leur bouche, A ton seul nom pétille un rire acre et jaloux.

Ils n'ont point vu sans effroi, sans courroux. Ces élus plébéiens, forts des maux de nos pères,

Forts de tous nos droits éclaircis, De la dignité d'homme, et des vastes lumières Qui du mensonge ont percé les barrières.

Le sénat du peuple est assis.

Il invite en son sein, où respire la France,

Les deux fiers sénats; mais leurs cœurs

N'ont que des refus. Il commence :

Il doit tout voir; créer l'État, les lois, les mœurs. Puissant par notre aveu, sa main sage et profonde Veut sonder notre plaie, et de tant de douleurs

Dévoiler la source féconde.

On tremble. On croit, n'osant encor lever le bras.

Les disperser par l'épouvante.

Ils s'assemblaient; leur seuil méconnaissant leurs pas Les rejette. Contre eux, prête à des attentats,

Luit la baïonnette insolente.

Dieu! vont-ils fuir? Non, non. Du peuple accompagnés,

Tous, par la ville, ils errent indignés : Comme Latone enceinte, et déjà presque mère,

Victime d'un jaloux pouvoir.

Sans asile flottait, courait la terre entière, Pour mettre au jour les dieux de la lumière.

Au loin fut un ample manoir

Où le réseau noueux, eu élastique égide, Arme d'un bras souple et nerveux, Repoussant la balle rapide.

Exerçait la jeunesse en de robustes jeux.

Peuple, de tes élus cette retraite obscure

Fut la Délos. 0 murs! temple à jamais fameux I Berceau des lois! sainte masure!

N'allons pas d'or, de jaspe, avilir à grands frais

Cette vénérable demeure; Sa rouille est son éclat. Qu'immuable à jamais Elle règne au milieu des dômes, des palais.

Qu'au lit de mort tout Français pleure. S'il n'a point vu ces murs où renaît son pays.

Que Sion, Delphe, et la Mecque, et Sais Aient de moins de croyants attiré l'œil fidèle.

Que ce voyage souhaité Récompense nos fils. Que ce toit leur rappelle Ce tiers état à la honte rebelle,

Fondateur de la liberté :

Comme en hâte arrivait la troupe courageuse,

A travers d'humides torrents

Que versait la nue orageuse; Cinq prêtres avec eux; tous amis, tous parents, S'enibrassant au hasard dans cette longue enceinte; Tous jurant de périr ou vaincre les tyrans;

De ranimer la France éteinte;

De ne se point quitter que nous n'eussious des lois

Qui nous feraient libres et justes.

Tout un peuple, inondant jusqu'aux faîtes des toits, De larmes, de silence, ou de confuses voix

Applaudissait ces vœux augustes. 0 jour! jour triomphant! jour saiut! jour immortel!

Jour le plus beau qu'ait fait luire le ciel Depuis qu'au fier Clovis Bellone fut propice !

0 soleil! ton char étonné S'arrêta. Du sommet de ton brûlant solstice * Tu contemplais ce divin sacrifice !

0 jour de splendeur couronné !

Tu verras nos neveux, superbes de ta gloire,

Vers toi d'un œil religieux

Remonter au loin dans l'histoire.

Ton lustre impérissable, honneur de leurs aïeux, Du dernier avenir ira percer les ombres. Moins belle la comète aux longs crins radieux

Enflamme les nuits les plus sombres.

Que faisaient cependant les sénats séparés?

Le front ceint d'un vaste plumage, Ou de mitres, de croix, d'hermines décorés, Que tentaient-ils d'efforts pour demeurer sacrés?

Pour arrêter le noble ouvrage?

1. Le serment du Jeu de paume eut lieu le 20 juin, jour du soUtice d'élo.

s LE JEU DE PAUME

Pour u'èlre point Français? pour conimander aux lois?

Pour ramener ces temps de leurs exploits, Où ces tyrans, valets sous le tyran suprême,

Aux cris du peuple indiflférents, Partajjeaient le trésor, l'État, le diadème? Mais l'équité dans leurs sanhédrins même

Trouve des amis. Quelques grands, Et des dignes pasteurs uue troupe fidèle,

Par ta céleste main poussés,

Conscience, chaste immortelle.

Viennent aux vrais Français, d'attendre enfin lassés, Se joindre, à leur orgueil abandonnant des prêtres D'opulence perdus, des nobles insensés

Ensevelis dans leurs ancêtres.

Bientôt ce reste môme est contraint de plier.

0 raison ! divine puissance !

Ton souffle impérieux dans le même sentier Les précipite tous. Je vois le fleuve entier

Rouler en paix son onde immense, Et dans ce lit commun tous ces faibles ruisseaux Perdre à jamais et leurs noms et leurs eaux. 0 France ! sois heureuse entre toutes les mères.

Ne pleure plus des fils ingrats.

Qui jadis s'indignaient d'être appelés nos frères; Tous revenus des lointaines chimères,

La famille est toute en les bras.

Mais que vois-je? ils feignaient? Aux bords de noire Sel ne

Pourquoi ces belliqueux ajtprêts?

Pourcjiini vers notre cité reine

LE JEU DE PAUiME 9

Ces camps, ces étrangers, ces bataillons français Traînés à conspirer au trépas de la France ? De quoi rit ce troupeau d'eunuques du palais? Riez, lâche et perfide engeance !

D'un roi facile et bon corrupteurs détrônés.

Riez; mais le torrent s'amasse.

Riez ; mais du volcan les feux emprisonnés Bouillonnent. Des lions si longtemps enchaînés

Vous n'attendiez plus tant d'audace !

Le peuple est réveillé. Le peuple est souverain.

Tout est vaincu. La tyrannie eu vain, Monstre aux bouches de bronze, arme pour cette guerre

Ses cent yeux, ses vingt mille bras, Ses flancs gros de salpêtre, où mugit le tonnerre : Sous son pied faible elle sent fuir sa terre.

Et meurt sous les pesants éclats Des créneaux fulminants, des tours et des murailles

Qui ceignaient son front détesté.

Déraciné dans ses entrailles.

L'enfer de la Bastille, à tous les vents jeté, Vole, débris infâme et cendre inanimée; Et de ces grands tombeaux, la belle Liberté,

Altière, étincelante, armée,

Sort. Comme un triple foudre éclate au haut des cieux

Trois couleurs dans sa main agile Flottent en long drapeau. Son cri victorieux

Tonne. A sa voix, qui sait, comme la voix des dieux,

En homme transformer l'argile, La terre tressaillit. Elle quitta son deuil.

Le genre humain d'espérance et d'orgueil Sourit. Les noirs donjons s'écroulèrent d'eux-mêmes.

Jusque sur les trônes lointains Les tyrans ébranlés, en hâte à leurs fronts blêmes, Pour retenir leurs tremblants diadèmes,

Portèrent leurs royales mains.

A son souffle de feu, soudain de nos campagnes

S'écoulent les soldats épars

Comme les neiges des montagnes.

Et le fer ennemi tourné vers nos remparts. Comme aux rayons lancés du centre ardent d'un verre, Tout à coup à nos yeux fondu de toutes paris,

Fuit et s'échappe sous la terre.

Il renaît citoyen ; en moisson de soldats

Se résout la glèbe aguerrie.

Cérès même et sa faax s'arment pour les combat*?. Sur tous ses iils jurant d'affronter le trépas

Appuyée au loin, la patrie Drave les rois jaloux, le transfuge imposteur,

Des paladins le fer gladiateur, Des ZoUes verbeux l'hypocrite délire.

Salut, peuple français ! ma main Tresse pour toi les fleurs que fait naître la lyre. Reprends tes droits, rentre dans ton empire.

Par toi sous le niveau divin

La fière Égalité range tout devant elle.

Ton choix, de splendeur revêtu.

Fait les grands. La race mortelle Par toi lève son front si longtemps abattu. Devant les nations, souverains légitimes, Ces fronts dits souverains s'abaissent. La vertu

Des honneurs aplanit les cimes.

0 peuple deux fois né ! peuple vieux et nouveau !

Tronc rajeuni par les années !

Phénix sorti vivant des cendres du tombeau ! Et vous aussi, salut, vous, porteurs du flambeau

Qui nous montra nos destinées!

Paris vous tend les bras, enfants de notre choix !

Pères d'un peuple, architectes des lois ! Vous qui savez fonder, d'une main ferme et sûre,

Pour l'homme un code solennel, Sur tous ses premiers droits sa charte antique et pure, Ses droits sacrés, nés avec la nature,

Contemporains de l'Éternel *.

VoQs avez tout dompté. Nul joug ne vous arrête.

Tout obstacle est mort sous vos coups.

Vous voilà montés sur le faîte.

Soyez prompts à fléchir sous vos devoirs jaloux. Bienfaiteurs,il vous reste un grand compte ànous rendre; Il vous reste à borner et les autres et vous;

Il vous reste à savoir descendre.

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