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est déjà celui de la chute du troue, lui pai'aît pouvoir ôtre le point de départ d'une Restauration idéale dont il trace un tableau chimérique et embelli. Le poète se retrouve ici avec son illusion. Mais non, c'est encore l'homme de cœur et le valeureux citoyen qui, sans se soucier du succès et bravant le péril, ne peut étouffer le cri de ses entrailles. Il suppose à tous ceux qui pensent comme lui autant de courage qu'à lui : «Que tous les citoyens dont les sentiments sont conformes à ceux que contient cet écrit (et il n'est pas douteux que ce ne soit la France presque entière) rompent enfin le silence. Ce n'est pas le temps de se taire... Élevons tous ensemble une forte clameur d'indignation et de vérité. »
C'est cette forte clameur qui manqua et qui manquera toujours en pareille circonstance, quand les choses en seront venues à ces extrémités ; car, ainsi que lui-même le remarque tout à côté, « le nombre dos personnes qui réfléchissent et qui jugent est infiniment petit ». Vindolence parisienne est de tout temps connue ; et si des peuples anciens élevèrent des temples et des autels à la Peur, on peut dire (c'est Chénier qui parle à la date de 92) que jamais cette divinité œ n'eut de plus véritables autels (pfclle n'en a dans Paris ; que jamais elle ne fut honorée d'un culte plus universel ».
La politique d'André Chénier dans son ensemble se déduirait donc pour nous très-nettement en ces termes : Ce n'est point une action concertée et suivie, c'est une protestation individuelle, logique de forme, lyrique de source et de jet, la [)rotestalion d'un hon-
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nêle homme qui brave à la fois ceux qu il réfute, et ne craint pas d'appeler sur lui le glaive.
La journée du 10 août vint mettre fin à la discussion libre. André Chénier, retiré de la polémique, se réfugia dans l'indignation solitaire et darjs le mépris silencieux. Une lettre de lui, écrite à la date du 2S octobre 1792, nous le montre désormais « bien déterminé à se tenir toujours à l'écart, ne prenant aucune part active aux affaires publiques, et s'altachant plus que jamais, dans la retraite, à une étude approfondie des langues antiques. » Sa santé s'était altérée ; il allait de temps en temps passer à Versailles des semaines vouées à la méditation, à la rêverie, à la poésie. Un amour délicat l'avait repris et le consolait des autres tristesses par sa blessure même. 11 en a célébré l'objet dans des pièces adorables, sous le nom de FannyK Mais, suivant moi, la plus belle ^s'il fallait choisir), la plus complète des pièces d'André Chénier, est celle qu'il composa vers ce temps, et qui commence par celte strophe :
0 Versaille, ô bois, ô portiques !
Marbres vivants, berceaux antiques, Par les dieux et les rois Elysée embelli,
A ton aspect dans ma pensée.
Gomme sur l'herbe aride une fraîche rosée,
Coule un peu de calme et d'oubli.
Qu'on veuille la relire tout entière. On y voit, dans un
1. C'était (car le temps permet aujourd'hui de soulever le voilée, c'était Mme Laurent Le Coulteux, née Pourrai, sœur da Mme Hocquard, et qui habitait alors à Luciennes
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rliythme aussi neuf qu'harmonieux, le sentiment de la nature et de la solitude, d'une nature grande, cultivée et même pompeuse, toute peuplée de souvenirs de grandeur auguste et de deuil, et comme ennoblie ou attristée d'un majestueux abandon. Il y a là l'Élégie royale dans toute sa gloire, puis, tout à côté, le mystère d'un réduit riant et studieux couronné de rameaux, et propice au rêve du poète, au rêve de l'amant. Car il aime, il revit, il espère; il va chanter comme autrefois, et la source d'harmonie va de nouveau abonder dans son cœur et sur ses lèvres. Mais, tout à coup, devant les yeux Ini repasse l'image des horreurs publiques, et alors le sentiment vertueux et stoïque revient dominer le sentiment poétique et tendre. L'homme juste et magnanime se réveille, et la vue des innocents égorgés corrompt son bonheur. Tel est, dans cette admirable pièce. Tordre et la suite des idées, dont chacune revêt tour à tour son expression la plus propre, l'expression hardie à la fois, savante et naïve.
Enfin, pour achever de dessiner cette noble figure d'un poète honnête homme et homme de cœur qui, dans la plus horrible révolution moderne, comprit et pratiqua le courage et la vertu au sens antique des Thucydide et des Aristole, des Tacite et des Thraséas, il ne faut que transcrire cette page testamentaire trouvée dans ses papiers, et où il s'est peint lui-même à nu devant sa conscience et devant l'avenir :
Il est las de partager la honte de cette foule immense qui en secret abhorre autant que lui, mais qui approuve
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et encourage, au moins par son silence, des hommes atroces et des actions abominables. La rie ne vaut pas tant d'opprobre. Quand les tréteaux, les tavernes et les lieux de débauche vomissent par milliers des législateurs, des magistrats et des généraux d'armée qui sortent de la boue pour le bien de la patrie, il a, lui, une autre ambition, et il ne croit pas démériter de sa patrie en faisant dire un jour : Ce pays, qui produisit alors tant de prodiges d'imbécillité et de bassesse, pi-oduisit aussi un petit nombre d'hommes qui ne renoncèrent ni à leur raison ni à leur conscience ; témoins des triomphes du vice, ils restèrent amis de la vertu et ne rougirent point d'être gens de bien. Dans ces temps de violence, ils osèrent parler de justice ; dans ces temps de démence, ils osèrent examiner ; dans ces temps de la plus abjecte hypocrisie, ils ne feignirent point d'être des scélérats pour acheter leur repos aux dépens de l'innocence opprimée ; ils ne cachèrent point leur haine à des bourreaux qui, pour payer leurs amis et punir leurs ennemis, n'épargnaient rien, car il ne leur en coûtait que des crimes; et un nommé A. G. (André Chénier) fut un des cinq ou six que ni la frénésie générale, ni l'avidité, ni la crainte, ne purent engager à ployer le genou devant des assassins couronnés, à toucher des mains souillées de meurtres, et à s'asseoir à la table où l'on boit le sang des hommes.
Quelle que soit la ligne politique qu'on suive (et je ne prétends point que celle d'André Chéiiïer soit strictement la seule et la vraie), cette manière d'être et de sentir en temps de révolution, surtout quand elle est finalement confirmée et consacrée par la mort, sera toujours réputée moralement la plus héroïque et la plus belle, la plus digne de toutes d'être proposée aux respects des hommes.
A ceux qui lui demandaient ce qu'il avait fait peu-
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dant la Terreur à la Convention, Sieyès se contentait de répondre : J'ai vécu. Il sera toujours plus digne et plus beau de répondre à celte question, avec l'àme d'André Chénier : Et moi, j'ai mérité de mourir !
Lundi, 19 mai 1851.