‹ Œuvres poétiques; précédées d'une étude sur André ChénierChapitre 40 sur 232 · LE MALADE · texte numérisé non relu

LE MALADE

a Apollon, Dieu sauveur, dieu des savants mystères.

Dieu de la vie, et dieu des plantes solitaires.

Dieu vainqueur de Python, dieu jeune et triomphant,

Prends pitié de mon fils, de mon unique enfant!

Prends pitié de sa mère aux larmes condamnée,

Qui ne vit que pour lui, qui meurt abandonnée,

Qui n'a pas dû rester pour voir mourir son fils;

Dieu jeune, viens aider sa jeunesse. Assoupis,

Assoupis dans son sein cette fièvre brûlante

Qui dévore la fleur de sa vie innocente.

Apollon, si jamais, échappé du tombeau,

Il retourne au Ménale avoir soin du troupeau,

Ces mains, ces vieilles mains orneront ta statue

De ma coupe d'onyx à tes pieds suspendue;

Et, chaque été nouveau, d'un jeune taureau blanc

La hache à ton autel fera couler le sang.

l. Nous admettons la correction de M. Becq de Fonquières (16 el 18 au lieu de 10 el 12, le 10 mars 1787 étant un samedi, et le 12 un lundi).

t. Édition 1819.

Lh bien! mou fils, es-lu toujours impitoyable? Ton funeste silence est-il inexorable?

Enfant, lu veux mourir? Tu veux, dans ses vieux ans, Laisser ta mère seule avec ses cheveux blancs ? Tu veux que ce soit moi qui ferme ta paupière? Que j'unisse ta cendre à celle de ton père? C'est toi qui me devais ces soins religieux, Et ma tombe attendait tes pleurs et tes adieux. Parle, parle, mon fils, quel chagrin te consume? Les maux qu'on dissimule eu ont plus d'amertume. Ne lèveras-tu point ces yeux appesantis?

— Ma mère, adieu; je meurs, et tu n'as plus de fils. Non, tu n'as plus de fils, ma mère bien-ainiée. Je te perds. Une plaie ardente, envenimée, Me ronge; avec effort je respire, et je crois Chaque fois respirer pour la dernière fois. Je ne parlerai pas. Adieu; ce lit me blesse. Ce tapis qui me couvre accable ma faiblesse ; Tout me pèse et me lasse. Aide-moi, je me meurs. Tourne-moi sur le flanc. Ah! j'expire! ô douleurs!

— Tiens, mon unique en fant, mon fils, prends ce breuvage. Sa chaleur te rendra ta force et ton courage. La mauve, le dictame ont, avec les pavots, Mêle leurs sucs puissants qui donnent le repos : Sur le vase bouillant, attendrie à mes larme?, Une Thessalienne a composé des charmes.

Ton corps débile a vu trois retours du soleil Sans connaître Cérès, ni tes yeux le sonuneii. Prends, mon fils, laisse-toi fléchir à ma prière

C'est la mère, ta vieille inconsolable mère Qui pleure ; qui jadis te guidait pas à pas, T'asseyait sur son sein, te portait dans ses bras; Que tu disais aimer, qui t'apprit à le dire; Qui chantait; et souvent te forçait à sourire Lorsque tes jeunes dents, par de vives douleurs, De tes yeux enfantins faisaient couler les pleurs. Tiens, presse de ta lèvre, hélas! pâle et glacée. Par qui celte mamelle était jadis pressée ; Que ce suc te nourrisse et vienne à ton secours. Comme autrefois mon lait nourrit les premiers jours.

— 0 coteaux d'Érymanthel ô vallons! ô bocage!

0 vent sonore et frais qui troublais le feuillage,

Et faisais frémir l'onde, et sur leur jeune scia

Agitais les replis de leur robe de lin!

De légères beautés troupe agile et dansante...

Tu sais, tu sais, ma mère ? aux bords de l'Érymanthe.

Là, ni loups ravisseurs, ni serpents, ni poisons...

0 visage divin! ô fêles! ô chansons!

Des pas enU-elacés, des fleurs, une onde pure,

Aucun lieu n'est si beau dans toute la nature.

Dieux! ces bras et ces flancs, ces cheveux, cespieds nus,

Si blancs, si délicats! je ne te verrai plus!

Oh ! portez, portez-moi sur les bords d'Érymanlhe;

Que je la voie encor, celte vierge dansante!

Oh ! que je voie au loin la fumée à longs flots

S'élever de ce toit au bord de cet enclos...

Assise à tes côtés, ses discours, sa tendresse,

Sa voix, trop heureux père ! enchante la vieillesse.

Dieux I par-dessus la haie élevée en remparts,

Je la vois, à pas lenls, en longs cheveux épars, Seule, sur un tombeau, pensive, inanimée, S'arrêter et pleurer sa mère bien-aimée. Oh! que tes yeux sont doux! que ton visage est beau} Viendras-tu point aussi pleurer sur mon tombeau? Viendras-tu point aussi, la plus belle des belles. Dire sur mon tombeau : Les Parques sont cruelles! » — Ah ! mon fils, c'est l'amour ! c'est l'amour insensé Qui t'a jusqu'à ce point cruellement blessé? Ah ! mon malheureux fils ! Oui, faibles que nous sommes, C'est toujours cet amour qui tourmente les hommes. S'ils pleurent en secret, qui lira dans leur cœur Verra que c'est toujours cet amour en fureur. Mais, mon fils, mais dis-moi, quelle belle dansante, Quelle vierge as-tu vue au bord de l'Érymaulhe? N'es-tu pas riche et beau? du moins quand la douleur N'avait point de ta joue éteint la jeune fleur? Parle. Est-ce cette Eglé, fille du roi des ondes, Ou cette jeune Irène aux longues tresses blondes? Ou ne sera-ce point cette fière beauté Dont j'entends le beau nom chaque jour répété, Dont j'apprends que partout les belles sont jalouses? Qu'aux temples, aux festins, les mères, les épouses. Ne sauraient voir, dit-on, sans peine et sans effroi? Celte belle Daphné?... — Dieux! manière, tais-loi, Tais-toi. Dieux ! Qu'as-tu dit ! Elle est fière, inflexible ; Comme les immortels, elle est belle et terrible ! IMille amants l'ont aimée; ils l'onl aimée en vain. Comme eux j'aurais trouvé quelque refus hautain. Non, garde que jamais elle soit informée... Mais, ô mort! ô tourment! ô mère bien-aiméel

Tu vois dans quels ennuis dépérissent mes jours.

Ma mère bien-aimée, ah! viens à- mon secours :

Je meurs ; va la trouver : que tes traits, que ton âge,

De sa mère à ses yeux offrent la sainte image.

Tiens, prends cette corbeille et nos fruits les plus beaux,

Prends notre Amour d'ivoire, honneur de ces hameaux;

Prends la coupe d'onyx à Corinthe ravie :

Prends mes jeunes chevreaux, prends mon cœur, prends ma vio;

Jette tout à ses pieds; apprends-lui qui je suis;

Dis-lui que je me meurs, que tu n'as plus de fils.

Tombe aux pieds du vieillard, gémis, implore, presse ;

Adjure cieux et mers, dieu, temple, autel, déesse;

Pars ; et si tu reviens sans les avoir fléchis,

Adieu, ma mère, adieu, tu n'auras plus de fils,

— J'aurai toujours un fils ; va, la belle espérance Me dit...» Elle s'incline, et, dans un doux silence, Elle couvre ce front, terni par les douleurs. De baisers maternels entremêlés de pleurs. Puis elle sort en hâte, inquiète et tremblante. Sa démarche est de crainte et d'âge cliancelante. Elle arrive ; et bientôt revenant sur ses pas. Haletante, de loin : a Mon cher fils, tu vivras. Tu vivras. » Elle vient s'asseoir près de la couche : Le vieillard la suivait, le sourire à la bouche. La jeune belle aussi, rouge et le front baissé, Vient, jette sur le lit un coup d'œil. L'insensé Tremble; sous ses tapis il veut cacher sa tête. a Ami, depuis trois jours tu n'es d'aucune fête. Dit-elle ; que fais-tu ? pourquoi veux-tu mourii Tu souffres. On me dit que je peux te guérir.

Vis, et formons ensemble une seule famille : Que mon père ait un fils, et ta mère une fille. »

LE MENDL\NT

C'était quand le printemps a reverdi les prés. La fille de Lycus, vierge aux cheveux dorés, Sous les monts Achéens, non loin de Cérynce,

Errait à l'ombre, aux bords du faible et pur Crathis ; Car les eaux du Crathis, sous des berceaux de frêne, Entouraient de Lycus le fertile domaine.

Soudain, à l'autre bord,

Du fond d'un bois épais, un noir fantôme sort, Tout pâle, demi-nu, la barbe hérissée : 11 remuait à peine une lèvre glacée ; Des hommes et des dieux implorait le secours. Et dans la forêt sombre errait depuis deux jours. Il se traîne, il n'attend qu'une mort douloureuse ; Il succombe. L'enfant, interdite et peureuse, A ce hideux aspect sorti du fond du bois. Veut fuir ; mais elle entend sa lamentable voix. Il tend les bras, il tombe à genoux ; il lui crie Qu'au nom de tous les dieux il la conjure, il prie,

1 . Èililioii 1819. Ce morceau avait paru, par fragments, en ISlfi, il.ins le recueil inlilultî Mélanges littéraires, etc., édité par M. FayciHi'.

BUCOLIQUES oD

Et qu'il n'est point à craindre, el qu'une ardente t'aiui L'aiguillonne et le tue, et qu'il expire cnlin.

a Si, comme je le crois, belle dès ton enfance, C'est le dieu de ces eaux qui t'a donné naissance, Nymphe, souvent les vœux des malheureux humains Ouvrent des immortels les bienfaisantes mains. Ou si c'est quelque front porteur d'une couronne Qui te nomme sa fille et te destine au trône, Souviens-toi, jeune enfant, que le ciel quelquefois Venge les opprimés sur la tête des rois. Belle vierge, sans doute enfant d'une déesse. Crains de laisser périr l'étranger en détresse ; L'étranger qui supplie est envoyé des dieux. » Elle reste. A le voir elle enhardit ses yeux,

et d'une voix encore

Tremblante : œ Ami, le ciel écoute qui l'implore. Mais ce soir, quand la nuit descend sur l'horizon, Passe le pont mobile, entre dans la maison ; J'aurai soin qu'on te laisse entrer sans méfiance. Pour la douzième fois célébrant ma naissance, Mon père doit donner une fête aujourd'hui. Il m'aime, il n'a que moi ; viens t'adresser à lui. C'est le riche Lycus. Viens ce soir ; il est tendre, Il est humain : il pleure aux pleurs qu'il voit répandre, d Elle achève ces mots, et, le cœur palpitant. S'enfuit ; car l'étranger sur elle, en l'écoutant. Fixait de ses yeux creux l'attention avide. Elle rentre, cherchant dans le palais splendide L'esclave près de qui toujours ses jeunes ans. Trouvent un doux accueil et des soins complaisants.

Cette sage affranchie avait nourri sa mère ; Maintenant sous des lois de vigilance austère, Elle et sou vieil époux, au devoir rigoureux Rangent des serviteurs le cortège nombreux. Elle la voit de loin dans le fond du portique, Court, et posant ses mains sur ce visage antique :

<r Indulgente nourrice, écoute ; il faut de toi Que j'obtienne un grand bien. Ma mère, écoute-moi Un pauvre, un étranger, dans la misère extrême. Gémit sur l'autre bord, mourant, affamé, blême... Ne me décèle point. De mon père aujourd'hui J'ai promis qu'il pourrait solliciter l'appui. Fais qu'il entre ; et surtout, ô mère de ma mère I Garde que nul mortel n'insulte à sa misère.

— Oui, ma tille; chacun fera ce que tu veux,

Dit l'esclave en baisant son front et ses cheveux ;

Oui, qu'à ton protégé ta fèlc soit ouverte.

Ta mère, mon élève (inestimable perle !)

Aimait à soulager les faibles abattus :

Tu lui ressembleras autant par tes vertus

Que par tes yeux si doux et tes grâces naïves. »

Mais cependant la nuit assemble les convives :

En habits somptueux d'essences parfumés.

Ils entrent. Aux lambris d'ivoire et d'or formés,

Pend le lin d'Ionie en brillantes courtines ;

Le toit s'égaye et rit de mille odeurs divines.

La table au loin circule, et d'apprêts savoureux

Se charge. L'encens vole en longs flots vapoceux ,

Sur leurs bases d'argent, des formes animées

Élèvent dans leurs mains des torche* enflammées;

Les figures, l'onyx, le cristal, les métaux

En vases hérissés d'hommes ou d'animaux,

Partout sur les buffets, sur la table étincellent ;

Plus d'une lyre est prête ; et partout s'amoncellent

Et les rameaux de myrte et les bouquets de fleurs.

On s'étend sur les lits teints de mille couleurs ;

Près de Lycus, sa fille, idole de la fête.

Est admise. La rose a couronné sa tête.

Mais, pour que la décence impose un juste frein,

Lui-même est par eux tous élu roi du festin.

Et déjà vins, chansons, joie, entretiens sans nombre.

Lorsque, la double porte ouverte, un spectre sombre

Entre, cherchant des yeux l'autel hospitalier.

La jeune enfant rougit. Il court vers le foyer ;

Il embrasse l'autel, s'assied parmi la cendre ;

Et tous, l'œil étonné, se taisent pour l'entendre.

a Lycus, fils d'Ésénon, que les dieux et le temps

N'osent jamais troubler tes destins éclatants!

Ta pourpre, tes trésors, ton front noble et tranquille,

Semblent d'un roi puissant, fidole de sa ville.

A ton riche banquet un peuple convié

T'honore comme un dieu de l'Olympe envoyé.

Regarde un étranger qui meurt dans la poussière

Si tu ne tends vers lui la main hospitalière.

Inconnu, j'ai franchi le seuil de ton palais :

Trop de pudeur peut nuire à qui vit de bienfaits.

Lycus, par Jupiter, par ta fille innocente

Qui m'a seule indiqué ta porte bienfaisante!...

Je fus riche autrefois : mon banquet opulent N'a jamais repoussé l'étranger suppliant. Et pourtant aujourd'hui la faim est mon partage, La faim qui flétrit l'âme autant que le visage, Par qui l'homme, souvent importun, odieux. Est contraint de rougir et de baisser les yeux !

— Étranger, tu dis vrai, le hasard téméraire Des bons ou des méchants fait le destin prospère. Mais sois mon hôte. Ici l'on hait plus que l'enfer Le public ennemi, le riche au cœur de fer, Enfant de Némésis, dont le dédain barbare Aux besoins des mortels ferme son coeur avare. Je rends grâce à l'enfant qui t'a conduit ici. Ma fille, c'est bien fait; poursuis toujours ainsi. Respecter l'indigence est un devoir suprême. Souvent les immortels (et Jupiter lui-même) Sous des haillons poudreux, de seuil en seuil traînés, Viennent tenter le cœur des humains fortunés. »

D'accueil et de faveur un murmure s'élève. Lycus descend, accourt, tend la main, le relève : a Salut, père étranger; et que puissent tes vœux Trouver le ciel propice à tout ce que tu veux ! Mon hôte, lève-loi. Tu parais noble et sage ; Mais cesse avec la main de cacher ton visage. Souvent marchent ensemble Indigence et Vertu ; Souvent d'un vil manteau le sage revêtu, Seul, vit avec les dieux et brave un sort inique. Couvert de chauds tissus, à l'ombre du portique, Sur de molles toisons, en un calme sommeil,

Tu peux, ici dans l'ombre, altendre le soleil. Je le ferai revoir tes foyers, la patrie, Tes parents, si les dieux out épargné leur vie. Car tout mortel errant nourrit un long amour D'aller revoir le sol qui lui donna le jour. Mon hôte, tu franchis le seuil de ma famille A l'heure qui jadis a vu naître ma fille. Salut! Vois, l'on t'apporte et la table et le pain : Sieds-toi. Tu vas d'abord rassasier ta faim. Puis, si nulle raison ne te force au mystère. Tu nous diras ton nom, ta patrie et ton père. »

Il retourne à sa place après que l'indigent S'est assis. Sur ses mains de l'aiguière d'argent Par une jeune esclave une eau pure est versée. Une table de cèdre, où l'éponge est passée, S'approche, et vient offrir à son avide main Et les fumantes chairs sur le disque d'airain. Et l'amphore vineuse, et la coupe aux deux anses, a Mange et bois, dit Lycus; oublions les souffrances. Ami, leur lendemain est, dit-on, un beau jour. »

Bientôt Lycus se lève et fait emplir sa coupe. Et veut que l'échanson verse à toute la troupe : s Pour boire à Jupiter qui nous daigne envoyer L'étranger devenu l'hôte de mon foyer. » Le vin de main en main va coulant à la ronde; Lycus lui-même emplit une coupe profonde, L'envoie à l'étranger. «. Salut, mon hôte, bois. De la ville bientôt tu reverras les toits,

Fussent-ils par delà les glaces du Caucase. » Des mains de réchanson l'étranger prend le vase, Se lève et sur eux tous il invoque les dieux. On boit; il se rassied. Et jusque sur les yeux Ses noirs cheveux toujours ombrageant son visage, De sourire et de plainte il môle son langage.

et Mon hôle, maintenant que sous tes nobles toits De l'importun besoin j'ai calmé les abois, Oserai-je à ma langue abandonner les rênes? Je n'ai plus ni pays, ni parents, ni domaines. Mais écoute : le vin, par toi-même versé. M'ouvre la bouche. Ainsi, puisque j'ai comnicncé Entends ce que peut-être il eût mieux valu taire. Excuse enfui ma langue, excuse ma prière ; Car du vin, tu le sais, la téméraire ardeur Souvent à l'excès même enhardit la pudeur. Meurtri de durs cailloux ou de sables arides, Déchiré de buissons ou d'insectes avides. D'un long jeûne flétri, d'un long clicmin lassé, Et de plus d'un grand fleuve en nageant traversé, Je parais énervé, sans vigueur, sans courage; Mais je suis né robuste et n'ai point passé l'âge. La force et le travail, que je n'ai point perdus. Par un peu de repos me vont être rendus. Emploie alors mes bras à quelques soins rustiques. Je puis dresser au ciuir tes coursiers olympiques. Ou sous les feux du jour, courbé vers le sillon. Presser deux forts taureaux du piquant aiguillon. Je puis môme, tournant la meule nourricière, Broyer le pwr froment en farine légère.

Je puis, la serpe en maiii, piauler et diriger Et le cep et la treille, espoir de ton verger. Je tiendrai la faucille ou la faux recourbée. Et devant mes pas l'herbe ou la moisson tombée Viendra remplir ta grange eu la belle saison ; Afin que nul mortel ne dise en ta maison. Me regardant d'un œil insultant et colère : 0 vorace étranger, qu'on nourrit à rien faire !

— Vénérable indigent, va, nul mortel chez moi N'oserait élever sa langue contre toi.

Tu peux ici rester, même oisif et tranquille. Sans craindre qu'un affront ne trouble ton asile.

— L'indigent se méfie. — Il n'est plus de danger.

— L'homme est né pour souffrir. — Il est né pour changer .

— Il change d'infortune ! — Ami, reprends courage : Toujours un vent glacé ne souffle point l'orage.

Le ciel d'un jour à l'autre est humide ou serein, Et tel pleure aujourd'hui qui sourira demain.

— Mon hôte, en tes discours préside la sagesse. Mais quoi ! la confiante et paisible richesse Parle ainsi. L'indigent espère en vain du sort; En espérant toujours il arrive à la mort. Dévoré de besoins, de projets, d'insomnie,

Il vieillit dans l'opprobre et dans l'ignominie. Rebuté des humains durs, envieux, ingrats. Il a recours aux dieux qui ne l'entendent pas. Toutefois la richesse accueille mes misères; Et puisque ton cœur s'ouvre à la voix des prières, Puisqu'il sait, ménageant le faible humilié, D'indulgence et d'égards tempérer la pitié,

S'il est des dieux du pauvre, ô Lycus! que la vie Soit un objet pour tous et d'amour et d'envie.

— Je te le dis encore, espérons, étranger.

Que mon exemple au moins serve à t'cncourager. Des changements du sort j'ai fait l'expérience. Toujours un même éclat n'a point à l'indigence Fait du riche Lycus envier le destin : J'ai moi-même été pauvre et j'ai tendu la main. Cléotas de Larisse, en ses jardins immenses, Oiïrità mon travail de justes récompenses, a Jeune ami, j'ai trouvé quelques vertus en toi; Va, sois heureux, dit-il, et te souviens de moi. » Oui, oui, je m'en souviens : Cléotas fut mon père; Tu vois le fruit des dons de sa bonté prospère. A tous les malheureux je rendrai désormais Ce que dans mes malheurs je dus à ses bienfaits. Dieux, l'homme bienfaisant est votre cher ouvrage, Vous n'avez point ici d'autre visible image; Il porte votre empreinte, il sortit de vos mains l*our vous représenter aux regards des humains. Veillez sur Cléotas! Qu'une lleur éternelle. Fille d'une âme pure, en ses traits étincelle, ^ue nombre de bienfaits, ce sont là ses amours, Fassent une couronne à chacun de ses jours; Et quand une mort douce et d'amis entourée Recevra sans douleur sa vieillesse sacrée. Qu'il laisse avec ses biens ses vertus pour appui A des fils, s'il se peut, encor meilleurs que lui.

— Hùlo (les malhcuieux, le sort inexorable

Ne prend point les avis do l'homme sccourablc.

Tous, par sa main de fer en aveugles poussés, Nous vivons; et tes vœux ne sont point exaucés. Cléotas est perdu; son injuste patrie L'a privé de ses biens, elle a proscrit sa vie. De ses concitoyens dès longtemps envié, De ses nombreux amis en un jour oublié, Au lieu de ces tapis qu'avait tissus l'Euphrate, Au lieu de ces festins brillants d'or et d'agate Où SCS bûtes, parmi les chants harmonieux. Savouraient jusqu'au jour les vins délicieux. Seul maintenant, sa faim, visitant les feuillages, Dépouille les buissons de quelques fruits sauvages, Ou, chez le riche altier apportant ses douleurs, Il mange un pain amer tout trempé de ses pleurs. Errant et fugitif, de ses beaux jours de gloire Gardant, pour son malheur, la pénible mémoire, Sous les feux du midi, sous le froid des hivers, Seul, d'exil en exil, de déserts en déserts. Pauvre et semblable à moi, languissant et débile, Sans appui qu'un bâton, sans foyer, sans asile. Revêtu de ramée ou de quelques lambeaux. Et sans que nul mortel attendri sur ses maux D'un souhait de bonheur le flatte et l'encourage, Les torrents et la mer, l'aquilon et l'orage, Les corbeaux et des loups les tristes hurlements Répondant seuls la nuit à ses gémissements; N'ayant d'autres amis que les bois solitaires, D'autres consolateurs que ses larmes amères. Il se traîne; et souvent sur la pierre il s'endort A la porte d'un temple, eu invoquant la mort.

— Que m'as-tu dit? La foudre a tombe sur ma tête.

Dieux ! ah ! grands dieux ! partons. Plus de jeux, plus de fc te,

Partons. Il faut vers lui trouver des chemins sûrs ;

Parlons. Jamais sans lui je ne revois ces murs.

Ah! dieux! quand dans le vin, les festins, l'abondance,

Enivré des vapeurs d'une folle opulence,

Celui qui lui doit tout chante et s'oublie et rit.

Lui peut-être il expire, alTamé, nu, proscrit.

Maudissant, comme ingrat, sou vieil ami qui l'aime.

Parle : était-ce bien lui? le connais-tu toi-même?

En quels lieux était-il? où portait-il ses pas?

Il sait où vit Lycus, pourquoi ne vient-il pas?

Parle : était-ce bien lui? parle, parle, te dis-je;

Où l'as-tu vu? — Mon hôte, à regret je t'afflige.

C'était lui, je l'ai vu

Les douleurs de son âme

Avaient changé ses traits. Ses deux lils et sa femme,

A Delphes, confiés au ministre du dieu.

Vivaient de quelques dons offerts dans le saint lieu.

Par des sentiers secrets fuyant l'aspect des villes,

On les avait suivis jusques aux ïhermopyles.

Il en gardait encore un douloureux efl'roi.

Je le connais; je fus son ami comme toi.

D'un môme sort jaloux une môme injustice

Nous a tous deux plongés au môme précipice.

11 me donna jadis (ce bien seul m'est resté)

Sa marriue d'alliance et d'hospitalité.

Vois si lu la connais. » De surprise immobile,

Lycus a reconnu sou propre sceau d'argile;

Ce sceau, don mutuel d'immortelle amitié, Jadis à Cléotas par lui-même envoyé.

Il ouvre un œil avide, et longtemps envisage L'étranger. Puis enfin sa voix trouve un passage. <i Est-ce toi, Cléotas? toi qu'ainsi je revoi? Tout ici t'appartient. 0 mon père! est-ce toi? Je rougis que mes yeux aient pu te méconnaître. Cléotas! ô mon père! ô toi qui fus mon maître, Viens; je n'ai fait ici que garder ton trésor, Et ton ancien Lycus veut te servir eucor. J'ai honte à ma fortune en regardant la tienne. » Et dépouillant soudain la pourpre tyrienne Que tient sur son épaule une agrafe d'argent. Il l'attache lui-même à l'auguste indigent. Les convives levés l'entourent; l'allégresse Rayonne en tous les yeux. La famille s'empresse; On cherche des habits, on réchauffe le bain. La jeune enfant approche; il rit, lui tend la main : a Car c'est toi, lui dit-il, c'est toi qui la première. Ma fille, m'as ouvert la porte hospitalière. »

MNAZILE ET CHLOÉ

CHLOÉ

Fleurs, bocage sonore, et mobiles roseaux Où murmure Zéphyre au murmure des eaux, Parlez, le beau Mnazile est-il sous vos ombrages ?

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