XVI ANDRÉ CHÉNIER
Mais la Révolution vint ; dix années, fin de l'époque, s'écoulèrent brusquement avec ce qu'elles promettaient, et abîmèrent les projets ou les hommes ; les trois Hermès manquèrent : la poésie du xviip siècle n'eut pas son BufTon. Delille ne fit que rimer gentiment les Trois Règnes.
Toutes les notes et tous les papiers d'André Chénier, relatifs à son Hermès, sont marqués en marge d'un delta ; un chiffre, ou l'une des trois premières lettres de l'alphabet grec, indique celui des trois cliants auquel se rapporte la note ou le fragment. Le poème devait avoir trois chants, à ce qu'il semble : le premier sur l'origine de la terre, la formation des animaux, de l'homme; le second sur l'homme en particulier, le mécanisme de ses sens et de son intelligence, ses erreurs depuis l'état sauvage jusqu'à la naissance des sociétés, l'origine des religions ; le troisième sur la société politique, la constitution de la morale et l'invention des sciences. Le tout devait se clore par un exposé du système du monde selon la science la plus avancée.
Voici quelques notes qui se rapportent au projet du premier chant et le caractérisent :
a II faut magnifiquement représenter la terre sous l'emblème métaphorique d'un grand animal qui vit, se meut et est sujet à des changements, des révolutions, des dérangements dans la circulation de son sang. y>
«■ Il faut finir le chant I" par une magnifique description de toutes les espèces animales et végétale? naissant; et, au printemps, la terre prœgnans; et,
PAR SAINTE-BEUVE xvii
dans les chaleurs de l'été, toutes les espèces auimales et végétales se livrant aux feux de l'amour et transmettant à leur postérité les semences de vie confiées à leurs entrailles. »
Ce magnifique et fécond printemps, alors, dit-il,
Que la terre est nubile et brûle d'être mère,
devait être imité de celui de Virgile au livre II des Géorgiques : Tum Pater omnipotens, etc., quand Jupiter,
De sa puissante épouse emplit les vastes flancs.
Ces notes d'André sont toutes semées ainsi de beaux vers tout faits, qui attendent leur place.
C'est là, sans doute, qu'il se proposait de peindre a toutes les espèces à qui la nature ou les plaisirs {per Veneris res) ont ouvert les portes de la vie ».
<t Traduire quelque part, se dit-il, le magnum crcscendi immissis certamcn habcnis. »
Il revient, en plus d'un endroit, sur ce système naturel des atomes, ou, comme il les appelle, des organes secrets vivants, dont l'infinité constitue
L'Océan éternel où bouillonne la vie.
<r Ces atomes de vie, ces semences premières, sont toujours en égale quantité sur la terre et toujours en mouvement. Us passent de corps en corps, s'alambiquent, s'élaborent, se travaillent, fermentent, se subtilisent dans leur rapport avec le vase où ils sont
xvm ANDRÉ CHÉNIER
actuellement contenus. Ils entrent dans un végétal : ils en sent la sève, la force, les sucs nourriciers. Ce végétal est mangé par quelque animal ; alors ils se transforment en sang et en cette substance qui produira un autre animal et qui fait vivre les espèces.... Ou, dans un chêne, ce qu'il y a de plus subtil se rassemble dans le gland.
« Quand la terre forma les espèces animales, plusieurs périrent par plusieurs causes à développer. Alors d'autres corps organisés (car les organes vivants secrets meuvent les végétaux, minéraux^ et tout) héritèrent de la quantité d'atomes de vie qui étaient entrés dans la composition de celles qui s'étaient détruites, et se formèrent de leurs débris. »
Qu'une élégie à Camille ou l'ode à la Jeune Captive soient plus flatteuses que ces plans de poésie physique, je le crois bien ; mais il ne faut pas moins en reconnaître et en constater la profondeur, la portée poétique aussi. En retournant à Empédocle, André est de plus ici le contemporain et comme le disciple de Lamarck et de Cabanis 2.
Il ne l'est pas moins de Boulanger et de tout son siècle par l'explication qu'il tente de l'origine des religions, au second chant. Il n'en distingue pas même le nom de celui de la superstition pure, et ce qui se
1. C'est pent-être anmattx qu'il a voulu dire; mais je copie.
2. Qu'on ne s'étonne pas trop de voir le nom d'André ainsi mêlé à des idées physiologiques. Parmi les physiologistes, il en est un qui, par le brillant de son génie et la rapidité de son destin, fut comme l'André Cliénier de la science ; et, dans la liste des jeunes illustres diversement ravis avant l'âge, je dis volontiers : Vauvenargiies, Barnave, André Hoche et Biehat.
PAR SAINTE-BEUVE xix
rapporte à cette partie du poème, dans ses papiers, est volontiers marqué en marge du mot flétrissant (Sti<7iSi/.i^ovLciC). Ici l'on a peu à regretter qu'André n'ait pas mené plus loin ses projets ; il n'aurait en rien échappé, malgré toute sa nouveauté de style, au lieu commun d'alentour, et il aurait reproduit, sans trop de variante, le fond de d'Holbach ou de V Essai sur les préjugés :
Œ Tout accident naturel dont la cause était inconnue, un ouragan, une inondation, une éruption de volcan, étaient regardés comme une vengeance céleste.
Œ L'homme égaré de la voie, effrayé de quelques phénomènes terribles, se jeta dans toutes les superstitions, le feu, les démons... Ainsi le voyageur, dans les terreurs de la nuit, regarde et voit dans les nuages des centaures, des lions, des dragons, et mille autres formes fantastiques. Les superstitions prirent la teinture de l'esprit des peuples, c'est-à-dire des climats. Rapide multitude d'exemples. Mais l'imitation et l'autorité changent le caractère. De là souvent un peuple qui aime à rire ne voit que diable et qu'enfer. »
Il se réservait pourtant de grands et sombres tableaux à retracer : a Lorsqu'il sera question des sacrifices humains, ne pas oublier ce que partout on a appelé les jugements de Dieu, les fers rouges, l'eau bouillante, les combats particuliers. Que d'hommes dans tous les pays ont été immolés pour un éclat de tonnerre ou telle autre cause !...
Partout sur des autels j'entends mugir Apis, Bêler le dieu d'Ammon, aboyer Anubis. »