XX ANDRÉ CHÉNIER
iMais voici le génie d'expression qui se retrouve : <t Des opinions puissantes , un vaste échafaudage politique et religieux, ont souvent été produits par une idée sans fondement, une rêverie, un vain fantôme,
Comme on feint qu'au printemps, d'amoureux aiguillons La cavale agitée erre dans les vallons, Et. n'ayant d'autre époux que l'air qu'elle respire. Devient épouse et mère au souffle du Zéphire. »
J'abrège les indications sur cette portion de son sujet qu'il aurait aimé à étendre plus qu'il ne convient à nos directions d'idées et à nos désirs d'aujourd'hui; on a peine pourtant, du moment qu'on le peut, à ne pas vouloir pénétrer familièrement dans sa secrôle pensée :
<c La plupart des fables furent sans doute des emblèmes et des apologues des sages (expliquer cela comme Lucrèce au livre III). C'est ainsi que l'on fit tels et tels dieux... mystères... initiations. Le peuple prit au propre ce qui était dit au figuré. C'est ici qu'il faut traduire une belle comparaison du poète Lucilc, conservée par Laclance {Inst. div., liv. I, cbap. xxii) :
Ut pueri infantes credunt signa omnia ahena
Vivere et esse homines, sic istic {pour isti) omnia ficta
Vera putant (*)...
Sur quoi le bon Lactance, qui ne pensait pas se faire son procès à lui-même, ajoute avec beaucoup de sens,
i. Comme les enfants prennent les statues d'airain an sérieiu et croient que ce sont des hommes vivants, ainsi les superstitieux prennent pour vérités toutes les chimères.
PAR SAINTE-BEUVE xxi
que les enfants sont plus excusables que les hommes faits : Illi enim simulacra homines pulant esse, hi Deos^. T>
Ce second chant devait renfermer, du ton lugubre d'un Pline l'Ancien, le tableau des premières misères, des égarements et des anarchies de Thumanitè commençante. Les déluges, qu'il s'était d'abord proposé de mettre dans le premier chant, auraient sans doute mieux trouvé leur cadre dans celui-ci :
a Peindre les différents déluges qui détruisirent tout... La mer Caspienne, lac Aral et mer Noiic réunis... l'éruption par l'Heliespont... Les hommes se sauvèrent au sommet des montagnes :
Et vêtus inventa est in montibus anchora summis.
(Ovide, Met., liv. XV.)
La ville d'Ancyre fut fondée sur une montagne où l'on trouva une ancre. » Il voulait peindre les autels de pierre, alors posés au bord de la mer, et qui se trouvent aujourd'hui au-dessous de son niveau, les mem-
< . Car ils ne prennent ces images que pour des hommes, et les autres les prennent pour des Dieux. — L'opposition entre ces pensées d'André et celles que nous ont laissées Vauvenargues ou Pascal, s'offre naturellement à l'esprit; lui-même il n'est pas sans y avoir songé, et sans s'être posé l'objection. Je trouve celte note encore : « Mais quoi? tant de grands hommes ont cru tout cela... Avez-vous plus d'esprit, de sens, de savoir?... Non; mais voici une source d'erreur bien ordinaire : beaucoup d'hommes, invinciblement attachés aux préjugés de leur enfance, mettent leur gloire, leur piété, à prouver aux autres un système avant de se lu prouver à eux-rairaes. Ils disent : Ce système, je ne veux point l'examiner pour moi. 11 est vrai, il est incontestable, et, de manière ou d'autre, il faut (jue je le