‹ Œuvres poétiques; précédees d'une notice sur l'auteur et accompagnées de notes par le bibliophile JacobChapitre 42 sur 94 · LXX II · texte numérisé non relu

LXX II

Veille, où que soit que ton pié te déplace. Terreur de mort t'einmuraille en un rond, Ta foi perdue à coup te face front, La palle peur grimpe dessus ta face;

L'ire du ciel, réclair et la menace, L'écrollement, et le tonnerre pronî, Meuve dans toi an long discord profond. Un dur regret qui le cueur te tirasse ;

Le tendre dur, le doux te soit amer, Les élemens ne te veuillent aimer.

Creux ténébreux te soient vaine retraitte,

Jusques à tant que, sachant le tort tien.

Aies noiié et refet le lien

De l'amitié, par tes propos defette.

// me souvient [si tu ne m'as otée

La souvenance) un jour qu'en un laurier

Tu entaillas ce vers encor' entier,

Et en l'écorce est ta lettre notée :

Quand tu verras, Seine, que l'Amalthée Lairra Buttet, pour ailleurs s'allier, Quittant bien loin ton Paris famillier.

Retire a coup ta belle onde argentée.

Tu le devais, ô inconstante! écrire Dessus le vent : l'arbre ne pourrait dire Si grand reproche à bon droit contre toi.

0 Seine, ô Seine, écarte ta belle onde, Fui-fen fui-t'en au dernier coin du monde : Elle a rompu vilainement sa foi.

l'amalthee

Songe divin, qui tant as de pouvoir Qu'en me trompant avec la nuit obscure, Celle qui loin na de moi soin ni cure Douce de prés me fais toucher et voir;

Sus mon gyron tu la me viens assoir, Et de tels mots piteuse elle m'asseure : « Bien, mon loial, si fortune t'est dure, Atten un peu, prend confort et espoir. »

Et qu'attendra mon espoir dommageable Le bien qui tard lui seroit favorable ^ Songes d'amans sont decevans et faux.

Soient faux ou non, Dieu te gard, sainte image Ainsi tousjours ta faveur m'accourage :

Tousjours sois-tu le confort de mes maux.

Si quelque fois, Madame, par méprise, Ce livre mien quelqu'un vous faisait voir, Jouant aux champs le matin ou le soir, • Après souper, qu'on Ut et qu'on devise,

Laissés au moins que quatre vers il Use : Mes passions vous feront assavoir Qu'à tresgrand tort vous avés fet douloir L'amant loial, qui sus toutes vous prise.

Pensés adonq : « Quand, plein d'ennui étrange, Buttet traçait cette euvre à ma louange, Le pauvre gars d'amour étoit lancé, n

Lors de mes vers, qui vous font immortelle {Bien que îousjours vous me soies cruelle) , Assés par vous serei récompensé !

8o l'amalthée

Bien que n'aianî outragé la lumière De tes vertus, ta cruelle beauté Donne l'assaut à ma grand' loiauté, Prenant à tort mon ame prisonnière.

Je ne sauroi tourner visage arrière, Comme un couard, du combat écarté :

Ains mes désirs ensuivront ma bonté, Qui au devant portera la bannière.

Je me ren tien ; mais si ne veu-je pas Que je sois veu si débile aux combas, Que sans honneur je coure en guerre telle.

Et ne me chaut à la parfin de choir Sous ta rigueur, mais que je face voir Que je suis mort en bien juste querelle.

SONNETS Si

Amour, si quelque dueil pov oit ton cueur serrer. Maintenant lu devrais faire une étrange pleinte : Ton Dubellai est mort, ta grand' gloire est éteinte; Qui fera plus ton los parmi la France errer i'

Las ! laisse-moi, ne vien de rechef enferrer D'untrait mon paune cueur :vavoirlatroupe sainte Des Grâces, qui, d'ennui aiant la face teinte. Pleurent dessus son corps que l'on veut enterrer.

Mais n'ois-tu pas les cris de ta dolente mère ? Va voir ses grands regrets, et permets-moi de faire Deuxtr istes vers trempés aux ruisseauxde mes yeux

Qui soient ainsi gravés dessus sa tombe dure : NecherchésDubellai en cette sépulture:

Les NEUF Muses VIVANT l'ont EMPORTÉ AUX CIEUX.

82 l'amalthée

Ce n'est en vain qu'on me voit animer, Lesbe, aux François ta docte lyre croche : Le mesme sort, las! à grand tort m'approche, Qui fit en ducil ta Sapphon consummer.

Impatiente, hélas ! de trop aimer Cellui qui tint son amour à reproche.

Se ruant bas d'une pendante roche.

De son trépas fit coulpable la mer.

Ah! je voi bien, je voi bien, quoi qu'il tarde. Qu'amour cruel pareil guerdon me garde : Nymphe, par toi ton amant périra.

Fiere beauté, plus que Phaon cruelle, Puis qu'as juré tousjours m'estre rebelle, La seule mort bien tôt me guérira.

SONNETS 8j

Je t'ai aimé trop impatiemment ; Mais cet amour où mon dur sort m'obstine D'une pitié, non de mort, étoit dine; D'une faveur, non d'un élongnement.

Je t'ai aimé, ah ! trop perfettement,

Et t'aime encor'j tant ton œil mon cueur mine,

Obstiné moi qui l'amour féminine

Ne pensai pas sujette au changement.

Et toutefois par ces larmes je jure.

Par ta main dextre {et si quelque foi dure

Encor au monde), à jamais t'aimerei.

Seule tu fus ma douce ardeur première.

Seule seras et première et dernière, Et après mort tien encor' je serei.

i?4 l'amalthée

Appelles-tu estre vice d'aimer?

L'oses-tu croire!' ô exécrable injure!

Le tout-mouvant envers sa créature Autre qu'il est peus-îu bien estimer?

Tout par Amour nous volons confirmer, Et rien sans lui ne nait, ne vit, ne dure : Sans cet Amour un chaos en nature Pront à l'instant feroit tout abimer.

Du haut en bas, de l'un à l'autre bout, Amour commande. Amour gouverne tout.

Et sans Amour ce monde ne fut onq'.

Si donq' tous corps qui sont, qui vont, qui viennent, Par Amour seul s'entrelient et tiennent, Et pourquoi, las! ne veux-tu aimer donq'?

Bien que fortune, ou quelque astre contraire, Sans foffenser, las! de moi fa détret, f atteste Amour onq' n'arracher le trait Qui dans mon cueur fa peu si bien attraire,

D'estre ton serf, c'est ma plus grande gloire : 0 de vertu exemplaire et pourtrait!

Et aime mieux par un si doux attrait Mourir ainsi que d'autre avoir victoire.

Las! si ton œil, si ta main, si ta bouche. Ne me veut voir, ne me parle, et ne touche ; Si ton oreille est fermée à mes cris.

Et si l'amour, la foi et la constance Mérite avoir un brin de recompense, Cruelle, au moins écoute mes écris.

86 l'amâlthée

Que me fuis-tu^ Mille Nymphes me cherchent, Les Muses m'ont apporté leurs presens, J'ai de Venus les verds myrtes plaisans, J'ai de Phebus les lauriers qui ne sèchent.

Cruelle, au moins si tels biens ne t'allèchent, Si mon amour, si mes soucis pesans, Pren, pren pitié de ces miens jeunes ans, Qui comme l'herbe au soleil se desechent.

Mais que me vaut tant estre de dueil plein? Si mon erreur ne prophétise en vain.

Si d'Appollon sont les fureurs certeines,

Un jour viendra qu'après mon mal passé,

Sur ton giron doucement renversé.

Tes doux baisers me pairont de mes peines.

Si plus ta vas plegnant après ta belle Sainte, Mon Desautels, pour qui doux me serait l'exil. Aux Scytes, aux Indois, aux sept gorges du Nil, Ecoute comme Amour a ma force contreinte.

Quand je vi Dubellai premier faire sa pleinte. Puis son docte Tyard pris d'un œil si gentil. Je me moquei d'Amour et de son trait subtil, Et vous estimei tous ne gémir que par feinte.

Mais ce Dieu, se riant de si jeune constance. Bandes on petit arc, et, d'un trait de vengeance, En décochant, me dit : « Fuiras-tu mon effort? »

Dépuis, plus que tous vous j'ai vécu misérable, Car vous avés encor le baiser favorable. Et je n'ai autre bien que le seul déconfort.

Père tonnant, pren ta foudre mutine :

Qu'est-ce que plus ton bras vangeur attend? Encor' encor' la malheureuse entend, Maugré les Dieux, rompre une amour divine.

Le chiens d'enfer éteignent leur famine De son tetas qui infâme lui pand, Ou l'entortille en horrible serpant Dés le nombril, comme étoit Mellusine.

De sesforfets en ce point condamnée, A Pluton soit par Cerbère traînée; Puis, recevant son juste paiement,

Pren-la, pren-la, Tisiphone, et la fesse Tant qu'elle crie : « Hclas! je le confesse! i. Lors double-lui plus severe torment.

Et bien, soitfet^jjuisqu'il voirs plait^ Madame; Je vous Idirrei, en suivant mes malheurs, J'irei à mort tiré par mes douleurs :

Aussi, de vivre es-tu lasse, pauvre amel

Ah! si jamais quelque pitié f enflamme, Si onq' à gré tu eus tant de labeurs, Pour dernier don au moins reçoi ces pleurs, Ains que la mort m'abbate sous la lame.

Et ce pendant, comme cil qui tout perd^ T'aiant perdu, dans un lieu plus désert, Obliant tout, je vai ma fin attendre;

Là serei tien, tant que je pourrci voir

Ce haut soleil : deut-on mon sang épandre,

Autre sur moi n'aura jamais poroir.

9© LAMALTHÉE

Horloge heureux, dont le départ je pleure. Sentant venir ma prochaine douleur, Puis qu'or' il faut, par destin ou malheur, Que ton thesor à moi plus ne demeure,

Las ! feras-tu jamais approcher l'heure Qui brisera la tant dure rigueur D'une qui onq' ne laissera mon cueur?

Non, quand le Ciel mandera que je meure!

Or, à Dieu donq' puis qu'il faut déplacer : Ah! que ne puis-je ores te dépecer!

Un brin de toi me seroit allégeance.

Mais, ne pouvant t'oter ce que tu as.

De ton riban je cernerei mon bras, Aiant de toi à jamais souvenance.

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