‹ Œuvres poétiques (volume 2)Chapitre 21 sur 103 · DANS UNE AUTRE VIE · texte numérisé non relu

DANS UNE AUTRE VIE

L'abstnct de Psyché attriste l'Amour son époux et fait un vide dans le ciel. — Éros vient supplier le pire des dieux de mettre un terme aux épreuves et à Texil de l'âme à laquelle il doit s'unir éternellement. — Le dieu médiateur, au moment de la désobéissance de Psyché, avait laissé tomber la première larme versée par un immortel. — // pleure de nouveau, quoique dieu; il a expié lui-même Ut faute de celle qu'il aime en acceptant sa part des douleurs de l'exil. — Les Grâces, ces augustes messagères des suppliants, filles de la Piété, personnification du plus doux attribut de la nature divine, la clémence, les Grâces prient à leur tour pour Psyché. — Elles révèlent le sens de la faute primitive; elles expliquent cette déchéance si amèrement expiée. — Par la première faute, l'homme, se détachant de l'être infini et prenant conscience de lui-même, a passé de l'immobilité dans le mouitment ascensionnel de la vie. — La

douleur était nécessaire à la formation de la personnalité de l'âme humaine, à cette éwlution sublime qui défait ramener l'humanité dans le sein de Dieu, comme un être distinct, comme une nouvelle personne admise à participer à la félicité infinie. — Les dieux, à leur tour, racontent comment ils ont désiré cet hymen du ciel et de la terre figuré par leurs amours avec les filles des hommes. — Lorsque le Père tout-puissant sortit de son repos éternel, il y fut conduit par un motif d'amour, car l'amour est le motif essentiel de l'infini. — L'union de Psyché et d'Eros, de l'homme avec Dieu, est nécessaire, en quelque sorte, pour compléter l'être et parfaire l'infini. — fupiter consent au retour de l'âme dans le ciel, à la réunion des époux mystiques. — Mais l'âme ne saurait remonter dans le ciel par ses propres forces et sans un médiateur divin : Eros descend sur la terre et rapporte dans ses bras Psyché évanouie. — Les noces se célèbrent dans l'Ol\mpe. — Les Muses font entendre le chant nuptial. — Au lieu de la première lampe, pâle et furth'e, un astre immortel inonde de lumière la couche de l'hymen condamné jadis à l'obscurité. — Hymne de Psyché : Bénie la première faute ! felix culpa ! bénie la curiosité aujourd'hui satisfaite par la vérité infinie; béni le désir assouvi dans l'amour éternel. — La mort est bénie, car elle a donné naissance à la résurrection ; la vie de la résurrection est plus belle que la vie d'avant la mort. — De l'hymen d'Eros et de Psyché, la Volupté naquit dans l'Olympe. — Le bonlxur infini est engendré par l'union de l'âme et de l'idéal, par le retour de l'humanité au sein de Dieu. — Les divinités exilées rentrent dans l'Olympe. L'hymne universel célèbre la vie bienheureuse et l'anéantissement du mal.

e^^c t*. <-x?wd+' y j t*tj)

In sommet inconnu même aux regards de l'aigle, Une belle cité dont l'amour est la règle, Où le parlait accord résonne à tous moments. Où la paix en un seul fond tous les éléments, En son immensité riante et constellée, Voit des dieux immortels la sereine assemblée.

Au bord des puits sacrés, sources des grandes eaux, Là, des arbres vivants étendent leurs rameaux ; De leurs fruits lumineux et des parfums qu'ils versent, Jusqu'au fond des vallons les germes se dispersent. Là, les astres errant avant de flamboyer Allument leurs rayons à l'étemel foyer; L'être à flots abondants qui jaillit de ce centre Sans cesse à flots égaux comme à son terme y rentre.

Là, tournent gravement, d'un pas mélodieux,

Les heures mesurant les voluptés aux dieux;

Et les pieds des Saisons dessinent avec elles

Les contours variés des danses éternelles.

Chaque Muse à son tour de ces groupes charmants

Soumet aux rhythmes saints les joyeux mouvements,

Sur trois modes divers régis par les trois Grâces. Un chœur de dieux bondit et chante sur leurs traces ; D'autres lancent au loin ou le disque ou les traits; D'autres, dans les détours des ombrages secrets, De leur amour fécond enivrent les déesses; Et tout, les jeux, les chants, les danses, les caresses, Observant des accords les souriantes lois, De mille bruits réglés ne forme qu'une voix. Parfois jusqu'aux humains la musique suprême Arrive en se voilant à travers quelque emblème, Pour rendre aux cœurs dans l'ombre ici-bas engloutis L'espoir des lieux sacrés dont nous sommes sortis.

Après les jeux finis, et la luttfe' et la course, Et les bains odorants pris à leur tiède source, La splendeur du banquet rappelle au loin les dieux Dans les palais d'airain aux frontons radieux, Où, gravant le récit des saintes origines, Vulcain sculpta dans l'or les histoires divines, Et les lois de l'augure et l'antique Destin Oui règne sur l'Olympe invisible et certain.

A sa place choisie et qui jamais ne change

Aux pieds du souverain, là chaque dieu se range

Dans un cercle, et s'étend sur l'ivoire des lits

Oue la pourpre ondoyante inonde de ses plis.

Des dieux la soif est grande ; il faut, pour y suffire,

Ou'un breuvage immortel des cuves de porphyre

Jaillisse par torrents dans le vase d'Hébé.

Chacun dans le nectar de cette urne tombé

Boit aux coupes d'onyx l'éternelle jeunesse.

Ouand la soif est calmée, avant qu'elle renaisse,

io3

Kecommence le chant; car le chant créateur

Est le devoir des dieux, comme il est leur bonheur.

De son siège plus haut, du ciel centre immobile

D'où rayonne à longs traits une clarté subtile,

Le roi voyait s'unir, sous ses yeux adorés,

Les couples bienheureux par lui-même engendrés.

Sur tous ces fronts divers, pleins d'une même grâce,

Père, il a reconnu les beautés de sa face.

Un sourire charmant, dont l'Olympe a relui,

Du dieu passe à ses fils, et de ses fils à lui.

La terre en a sa part ; la moisson printanière

Sent d'un soleil plus chaud abonder la lumière,

Lui cependant, selon qu'ordonne le Destin,

Se complaît avec eux au glorieux festin ;

Et son jeune échanson lui verse à fantaisie

Le nectar qui fait vivre et la douce ambroisie.

Mais une place est vide au cercle tout-puissant :

Les yeux des immortels semblent chercher l'absent,

Et le festin languit, et la joie est moins vive;

Le roi même, inquiet, demande ce convive;

Car dès que son sourire à l'Olympe est ôté,

Le front de tous les dieux perd sa sérénité.

En de communs transports, c'est lui qui les rallie ;

Par lui l'urne d'Hébé d'ivresse est mieux remplie ;

Il est l'âme du chant; sans lui meurent les jeux;

La douceur des parfums pleut de ses blonds cheveux.

Ouvrant des voluptés les sources recelées,

Il fait épanouir les déesses voilées.

Par lui peuplant la terre, et la mer et le ciel,

La vie émane à flots du père universel;

C'est lui par qui l'on aime et par qui l'on féconde, Ëros, le jeune dieu, charme éternel du monde.

Au banquet des heureux pourquoi manquer ainsi?

Cluel rêve aux bords lointains t'emporte, ou quel souci

T'égare chaque jour, muet et solitaire,

Des sommets de l'Olympe aux vallons de la terre?

Sous nos joyeux lambris, où tu pleures souvent,

On te voit revenir le front pâle et rêvant.

Bien des yeux de déesse en vain t'offrent leur flamme.

De terrestres amours ont-ils blessé ton âme?

De tes ennuis, Ëros, tu peux nous faire aveu;

Quelle mortelle ainsi peut attrister un dieu ?

Mais c'est la destinée, et, tout dieux que nous sommes,

Notre cœur en subit la loi comme les hommes,

Ces mots erraient mêlés au bruit des urnes d'or;

Et le nom de l'Amour retentissait encor,

Quand celui dont les dieux invoquaient la présence

Apparut. Sa douleur commandait le silence.

Il entre, et nul regard n'est cherché par le sien,

Traverse avec lenteur le cercle olympien,

Et marche au roi des dieux, dont l'auguste visage

D'un sourire à son fils a jeté le présage.

Le blond adolescent, sur son arc appuyé,

Pâle, et baissant son front de pleurs mal essuyé,

Lève enfin ses yeux bleus auxquels rien ne résiste,

Et mêlant de soupirs une voix douce et triste :

« O père! n'est-ce pas l'heure d'être clément? D'un regard si rapide, hélas ! et si charmant, Psyché, par tant de pleurs et par tant de constance, N'a-t-elle pas assez expié l'imprudence,

Et payé d'un grand prix, selon vos saints décrets, L'orgueil prématuré d'un dieu vu de trop près ? Des larmes de ce dieu la richesse immortelle N'a-t-elle pas baigné le ciel même pour elle ?

« Ah ! c'est le temps de rendre à ce cœur éprouvé Son époux et l'Olympe, à l'amour réservé. Fidèle à cet hymen qu'elle connut à peine, A travers les douleurs de sa carrière humaine, Son souvenir jamais n'abjura l'idéal.

Pleurant l'amant perdu plus que son propre mal, Sous ses haillons d'esclave ou sa pourpre splendide, Son- cœur en a toujours gardé la place vide; Et les trésors qui font tout homme ambitieux, Sans effleurer son âme, ont passé sous ses yeux.

« Dans l'Olympe avec moi permets donc qu'elle habite, Et que le lit d'hymen, d'où l'épouse est proscrite, De son lin parfumé lui rouvrant les douceurs, Pour nous en ces jardins se dresse entre les fleurs. Qu'elle goûte au nectar que les déesses boivent ; Que la danse et le chant et les jeux la reçoivent ; Sa voix et sa beauté la font digne du ciel : Elle n'y rompra pas l'accord universel.

« Si donc je suis ta vie et ta joie, ô mon père ! Et du grand chœur des dieux le charme nécessaire ; Si leur puissance augmente alors que je souris, Et si l'Amour absent, le ciel même est sans prix, O père ! et vous, ô dieux ! pour que l'Amour vous reste, Recevez à jamais dans l'empire céleste

io6

Cette âme qui m'implore, et qui m'a pour tout bien Car un nœud immortel lia mon être au sien. »

Il dit, et, quoique dieu, supplie avec des larmes.

Trois sœurs aux fronts divers, mais égales en charmes, Parurent après lui. Des tissus clairs et blancs Voilent de plis légers leur sein chaste et leurs flancs, Et chaque mouvement de leurs pas mélodiques Décèle une beauté dans leurs formes pudiques. D'une voix qui se glisse et vibre au fond des cœurs, Voici ce que disaient les Grâces, ces trois sœurs :

« O dieu, père des dieux, qui seul n'as pas d'ancêtres, Rouvre à l'âme ce sein, source et terme des êtres ; Rappelle à nous Psyché ; nous qui vivons en toi, A tes embrassements nous l'offrirons, ô roi I

« Tu la laisseras boire, au bout de ses épreuves, Dans les flots du nectar où toi-même t'abreuves : Car ton cœur est ouvert à notre œil filial : Nous savons le vrai sens de la vie et du mal. L'homme encourut-il donc ta haine et ta vengeance, Lorsqu'au prix des douleurs il conquit la science ; L'ardeur de voir son dieu, ce désir infini, D'un supplice éternel doit-il être puni ?

« Pourquoi donc mettre en eux cette soif de connaître, Et ce besoin d'amour, si tu devais, ô maître ! Frappant l'humble mortel, qui ne peut s'y ravir, Sans cesse l'exciter, et jamais l'assouvir?

L'âme, en suivant sa loi par toi-même donnée, Appela la lumière au sein de l'hyménée. Et qui donc façonna ses veux pour la clarté, Du baiser à sa lèvre apprit la volupté ? Qui donc fit le désir si profond, si sublime, Que le seul infini peut en combler l'abîme ?

« Peut-être elle a touché l'arbre avant la saison Où le fruit du savoir est mur pour la raison ; Son cœur vola trop tôt vers la suprême joie ; Il ne s'est pas du moins égaré dans sa voie. L'épouse fut fidèle, et ses regards si doux N'étaient pas adressés à d'autres qu'à l'époux ; Et sa lampe indiscrète, écartant le mystère, N'a pas brillé du moins sur un lit adultère.

« A son nocturne hymen si bornant ses désirs, Avec son ignorance acceptant ses plaisirs, Elle eût de l'âge d'or gardé la paix oisive, Son âme aurait manqué le but où tout arrive, Mais elle a, franchissant chaque jour un degré, Suivi de tes desseins le mouvement sacré, Et fait sa part aussi dans l'œuvre créatrice. Or le temps est venu que son labeur finisse.

« Donne-lui le bonheur ; elle peut le porter.

Si la seule douleur enseigne à le goûter,

S'il faut conquérir l'être en un combat suprême,

S'il faut avoir lutté pour devenir soi-même,

Elle peut s'arracher à l'épreuve du mal,

Et rentrer sans s'y perdre au sein de l'idéal.

io8

« Comme on doit limiter par les contours du moule

La lave du métal qui bouillonne et qui coule,

Pour imposer à l'or dans l'argile arrêté

La figure d'un dieu, la vie et la beauté ;

S'il faut que la souffrance enveloppe ainsi l'âme,

Qu'une chair misérable enveloppe sa flamme,

Afin de condenser sa vie et son pouvoir,

Pour qu'elle n'aille pas, sans force et sans vouloir,

Dans la vaste nature et ses métamorphoses,

Comme un fluide éther se perdre au sein des choses ;

Si la douleur enfin est le moule sacré

Pour cette humaine essence avec art préparé,

Arrache ta statue à sa prison d'argile :

Le métal dans sa forme est enfin immobile,

O maître ! et près de toi, de ton bras paternel,

Pose ta fille d'or sur un socle éternel I

« Reçois, reçois cette âme ; elle te revient toute : La douleur n'en a pas laissé perdre une goutte.

« Sur un globe imparfait, si c'est pour le finir, Maître, que tu mis l'âme, elle en doit revenir ; L'ouvrage est achevé ; l'ouvrière est assise, Régnant sur la nature à son pouvoir conquise. Vois sa main égalant les merveilles des dieux ; Vois les lions domptés, vois les flots furieux, Les monts portant son joug sur leurs têtes tranquilles, Et la lyre élevant les murailles des villes. Vois le doux olivier, parmi les blés épais, Fleurir sur son passage avec l'antique paix ; Vois serf et maître unis dans la ronde sacrée, Ainsi qu'aux jours heureux de Saturne et de Rhéc.

Vois aux sources du vrai l'homme enfin s'abreuvant, Et l'accord fraternel de tout être vivant. C'est Psyché qui marqua l'univers de ton signe. De l'époux idéal par son cœur elle est digne ; Sous ses doigts patients pétri jusqu'à ce jour, Maître, le monde a pris la forme de l'amour. Pour mériter l'hymen qu'interrompit sa faute, Imaginerais-tu quelque offrande plus haute l

« O père! reçois donc Psyché, la veuve en pleurs. Laisse-nous l'amener, nous, les Grâces ses soeurs ; Nous, tes plus purs rayons; nous, filles du sourire, Du regard complaisant que cette âme a vu luire, Quand du jeune univers tu lui faisais le don, Quand tu jugeais ton œuvre en disant : Tout est bon 1 Nous trois qui, par la main nous tenant sur tes traces, Secouons des parfums en tous lieux où tu passes : Qui doucement vers toi guidons les suppliants ; Qui, des belles vertus, te présentons l'encens ; Nous, de tes dons sacrés les fidèles courrières, Par qui la Pitié sainte et le chœur des Prières Au mode lydien ont cadencé leur chant, Et levé chastement leur voile en t'approchant ; Nous par qui la senteur dans l'arbre s'insinue, Et le tendre penser dans la vierge ingénue ; Nous par qui l'âme aux yeux brille à travers le corps, Par qui tout est rangé sous la loi des accords ; Qui revêtons le bien de la beauté suprême : Nous les trois Charités qu'on admire et qu'on aime ! »

Et de leur coupe pleine oublieux un moment,

Les dieux parlaient aussi pour l'amante et l'amant.

« Ouvrons, ouvrons l'Olympe à la belle mortelle, Et que le lit d'hymen s'y prépare pour elle ; Qu'Eros par ses baisers de l'exil soit guéri ; Quand cet hôte est chagrin le ciel est assombri.

« Quel Dieu ne s'est troublé pour une vierge humaine Qu'il vit porter l'amphore au bord de la fontaine, Ou qu'il surprit sans voile à travers les roseaux, Quand d'un pied rougissant elle effleurait les eaux, Ou quand d'une voix fraîche en ses vives cadences, Sur les gazons en fleur elle réglait les danses ! Qui n'a sous les lauriers, et sous les grands épis, Eveillé d'un baiser deux beaux yeux assoupis, Et dormi dans la grotte, aux voluptés ouverte, Entre deux bras d'albâtre et sur la mousse verte?

« Retenu loin du ciel par d'amoureux liens, Quel dieu n'a pas connu les champs helléniens, Et n'a vu ni Tempe, ni la Crète aux cent villes, Ni l'Arcadie aux bois odorants et tranquilles, Ni le frais Cithéron, ni l'Egypte aux grands blés, Ni les flancs du Taygète en cadence foulés ?

« Que de fois, s'égarant aux terrestres montagnes, Des dieux olympiens les volages compagnes Ont poursuivi d'amour les pasteurs les plus beaux, Sous le hêtre chantant au milieu des troupeaux!

« Que de fois un chasseur, au bord de l'Ërymanthe, Implora sous l'ombrage une céleste amante, Foulant ses javelots et son arc oubliés 1 Les chiens trouvaient en vain le pas des sangliers;

Vainement fleurs et fruits jetés d'entre les saules, Atteignaient le rêveur à ses brunes épaules : Négligeant Amymone et le plaisir certain, Son cœur suivait Diane et le croissant lointain.

« Que de fois, près du puits posant son urne pleine Sur le métier oisif laissant dormir la laine, Seule à travers les bois, et s'écartant des jeux, D'Argos ou de Corinthe une fille aux doux yeux, Lassant de ses mépris des amoureux sans nombre, Rêva d'un jeune dieu qu'elle entrevit dans l'ombre 1

« Les enfants de la terre et les enfants du ciel Se poursuivent ainsi d'un désir mutuel.

« Le nectar coule à flots dans nos coupes divines ; Quel vin pareil mûrit, ô terre ! en tes collines ? Et pourtant, attirés de nos palais d'azur, Nous dirigeons nos chars vers quelque toit obscur! Hors des jardins féconds du céleste domaine, Qui pousse ainsi les dieux parmi la foule humaine, Et, quand le lit d'hymen abonde en voluptés, Leur fait chercher l'amour des terrestres beautés, Soumettre à la douleur leur nature impassible Pour le cœur d'un enfant, quelquefois insensible ; Subir la faim, le froid, tous les travaux du corps : Et, sanglant, traverser le noir séjour des morts?

« Sans doute du Destin, qui régit le ciel même, Cet attrait invincible est une loi suprême. Vers le séjour des dieux l'homme aspire d'en bas, Et vers l'homme en secret les dieux portent leurs pas.

Par un désir pareil nos races attirées Doivent-elles toujours être ainsi séparées ?

■ Sans doute, pour un temps, l'homme triste et banni, Comme nous lui manquons, manque à notre infini; Et votre hymen, Éros, est attendu peut-être, Pour peupler tout le ciel et pour parfaire l'Être. A l'accord idéal du chant olympien, L'homme, pour l'achever, doit réunir le sien, Et lier, de ses mains, en y prenant sa place, Le grand cercle dansant qui tourne dans l'espace.

« Relève donc, Eros, ton front pâle et penché ; Nous voulons partager le ciel avec Psyché. Nous avons comme toi souvent gémi sur elle; Son sort nous est connu, nous savons qu'elle est belle. Sèche tes yeux, Éros; tes pleurs ont tout guéri. Vois, le père des dieux avec nous t'a souri : Car notre esprit est un, nos volontés sont unes, Et les lois du Destin à tous nous sont communes. Par lui souffrit Psyché ; tout ce qu'il fait est bon. Ton hymen attend l'àme et sera son pardon ; Au banquet immortel elle peut prendre place ; Des fleurs neuves au ciel germeront sur sa trace ; Chaque Dieu lui gardant son présent le meilleur La voit avec tes yeux et l'aime avec ton cœur. C'est d'elle que nous vient l'attrait plein de mystère Qui nous invite encore à fréquenter la terre ; Elle que nous cherchons ; c'est toi, bel être humain, Que l'amour chez les dieux conduira par la main.

« A sentir ton retour chez nous la joie est grande : Viens, pour se compléter, l'Olympe te demande.

Ta tâche est accomplie, et Dieu t'ouvre son sein. Ton oeil dans l'idéal peut plonger sans larcin ; Un astre y brille au lieu de la lampe première. Viens connaître l'époux sur un lit de lumière ; Nous nous réjouissons d'entendre dans le ciel Sur vos lèvres chanter un baiser éternel !

« Vers la terre d'épreuve où gît ta pale amante, Toi, vole, ô jeune Éros ! sur sa tête charmante L'extatique désir brisé dans son effort Répand un froid sommeil avant-coureur de mort. Serre-la dans tes bras, vole, et nous la ramène ; Ses roses renaîtront au feu de ton haleine ; Les Grâces, la prenant à la porte des cieux, Au son des lyres d'or feront ouvrir ses yeux. »

JLe père avec amour contemplait sa pensée

En sons harmonieux par ses fils retracée.

Ses décrets éternels par leurs voix ont parlé ;

Et le pardon promis, d'un sourire scellé,

De son front abaissé sur le dieu qui l'implore,

Comme sur un sommet le regard de l'aurore

Tombe, et de ses cheveux agités doucement,

L'ambrosienne odeur pleut à ce mouvement,

Et suit à flots égaux, dans la vaste étendue,

L'onduleuse clarté de ses yeux répandue.

De ces saintes lueurs l'Olympe est radieux ;

Elles ont pénétré le cœur même des dieux,

Et, glissant sur les flancs des hauteurs qu'ils habitent,

Dans la terrestre plaine elles se précipitent,

Portent vers les humains un message d'amour

Et du soleil antique annoncent le retour.

A peine ce sourire où réside la grâce A du dieu père et roi fait flamboyer la face, Le doux mot de pardon sur ses lèvres encor Coule comme le miel versé d'une urne d'or ; Du signe de ce front d'où la splendeur émane L'éther oscille encore en sa mer diaphane ; Et, plus vite qu'un trait de son arc d'or chassé, Déjà vers notre monde Éros s'est élancé,

A l'épouse apportant des voluptés certaines, Et la fin de l'espoir la plus douce des peines.

Au-dessus des cités, des golfes, des déserts,

La flamme de son aile a sillonné les airs.

Telle, au souffle d'Eurus, de pourpre et d'or chargée,

Des monts orientaux jusqu'à la mer Egée,

La nue au sein fécond vole et rougit les flots

A la fois de Samos, d'Icare et de Délos,

Et va, dans la même heure, ouvrir ses flots humides

Et baigner les fruits d'or au fond des Hespérides.

Tel", et plus promptement, vers le cœur plein d'ennui, Vers l'amante éplorée et qui se meurt pour lui, Descend le jeune Éros. Sur la terre émaillée, Psyché gisait encor sans s'être réveillée, Et l'aube au-dessus d'elle ouvrant ses yeux en pleurs Mouillait son corps de marbre en abreuvant les fleurs.

Sur ses deux bras plies l'époux divin l'enlève; Elle dormait toujours de son sommeil sans rêve; Et l'Amour, la gardant pour un réveil plus beau, Non sans mille baisers, porte ce doux fardeau, Par la route éthérée aux hommes interdite, Jusqu'au sommet d'Olympe où l'idéal habite.

D'ineffables accords, quand ils passent le seuil, Des sourires sacrés partout leur font accueil ; Un cortège les suit où la lyre résonne. Déposant l'âme aux pieds de celui qui pardonne, Éros prie, attendant le regard paternel, Le dieu qui fit les cœurs pour en peupler le ciel.

Pale encore est Psyché ; près d'eux agenouillées, Les Grâces, blanches sœurs aux paupières mouillées, Soutiennent son beau corps. Le père souverain, Enveloppant Psyché d'un sourire serein, Touchant du doigt ses yeux, les rouvre ; la jeune âme S'éveille et resplendit dans un cercle de flamme, Voit l'Olympe et les dieux, et sans étonnemènt L'invisible conquis et l'éternel amant.

1-e Père a prononcé l'arrêt clément et juste Qui du toit nuptial ouvre l'asile auguste ; Et les époux, heureux des malheurs oubliés, Ches. les dieux à jamais par l'amour sont liés.

Et les Muses en chœur disaient la chanson tendre, Que le lit de l'hymen se réjouit d'entendre :

« Des longues voluptés l'asile est prêt pour vous; Une lampe sans ombre y sourit aux époux; Ouvrant, sans les troubler, son œil sur leurs caresses, Elle porte un jour calme au fond de leurs ivresses.

« Là, tout désir sans voile est saint par son ardeur. Viens, jeune âme, les dieux ignorent la pudeur: L'homme la connaît seul. Amours, beautés humaines, Redoutent la clarté comme des ombres vaines.

« Là-bas, voir c'est douter, c'est désirer le mieux; L'amour doit s'y garder de l'atteinte des yeux. C'est par l'endroit secret, voilé toujours en elle, Que toute beauté plaît, et qu'elle reste belle. Le soleil n'y paraît que d'ombres entouré. Là, le cœur est puni s'il a trop aspiré.

Aux voluptés sans fin la force se refuse; L'attrait meurt du plaisir, la lèvre aux baisers s'use ; Le corps se meurtrit même aux roses des coussins; Les travaux de l'hymen déforment les beaux seins ; En des yeux alanguis s'éteint la jeune grâce, Et du front qui charmait l'enchantement s'efface. Alors, le cœur s'affaisse et s'enfuit l'idéal, Comme un feu trop subtil pour ce faible métal, Qui dans l'urne fragile allumé par surprise, Sous ses flots jaillissants la fait fondre ou la brise.

« Au pays d'où tu viens, tout désir fort et grand, Toute soif de bonheur, est un mal dévorant ; Une amour combattue, aussi bien qu'assouvie, Ravage également les sources de la vie. Mais dans l'Olympe, oh! viens t'abreuver de ce feu: Il consume un mortel, mais il fait vivre un dieu.

« Viens boire à ce torrent sans fin et sans mesure. S'abstenir fut la loi de l'humaine nature. Mais, ô déesse 1 viens, cœur d'amour altéré, Viens, et plonge en délire au fond du flot sacré !

« L'astre qui luit là-bas sur la terre profonde Flétrit s'il fait éclore, et brûle s'il féconde; L'ombre seule conserve aux zéphyrs de demain La fleur dont l'aube ouvrit les lèvres de carmin. Ainsi les fleurs de l'âme ont besoin du mystère Pour garder plus d'un jour leur éclat solitaire.

« Mais chez les dieux, l'amour, ce soleil infini, Père de la beauté, n'a jamais rien terni.

Page 1