II
Quand un rameau languit, son regard le relève; Il v .verse à la fois la chaleur et la sève ; Et l'arbre en un matin ouvre tous ses bourgeons Sans crainte de tarir aux futures saisons.
« Sans réserve et sans voile ici les cœurs se livrent ; Sans lasser les époux, leurs bonheurs les enivrent; Rien ne redoute en vous le doigt ni le flambeau ; Le millième baiser pour vous sera nouveau.
< L'amant vient revêtu de sa seule lumière
Vers la couche de pourpre, où, montant la première,
L'amante de ses bras qu'elle dénoue enfin,
Sur les pieds d'or du lit laisse tomber le lin.
« Ah! tu peux à présent rassasier ta vue De la divine forme autrefois entrevue.
Approche-toi, Psyché, de ton céleste amant; Qu'il soit ton seul spectacle et ton seul vêtement. Toi, jeune Éros, répands tes parfums et l'enivre, Elle qui vit par toi, comme elle te fait vivre ; Et que le soleil vrai, saint, fécond, immortel, Ravonnant sur ta couche, ô couple aimé du ciel! Sur ton amour unique aux douceurs variées, Fasse germer l'émail des fleurs multipliées. Mêlez-vous l'un à l'autre, et pour l'éternité, Sur un lit radieux, ô vous, Amour, Beauté! »
Hors du cercle des dieux, dont les graves sourires Les suivent longuement avec la voix des lyres, Glissent les deux époux vers les toits retirés due leur garde l'Hymen au fond des bois sacrés.
Se tenant par la main, ils vont: les hautes branches S'inclinent pour toucher à leurs épaules blanches.
Tels on voit s'enfoncer à travers les roseaux Deux cygnes amoureux balancés sur les eaux ; Tels s'effacent au loin ces deux corps pleins de grâces Dans les arbustes verts refermés sur leurs traces ; Et la grande foret, ouvrant sa profondeur, Du couple nuptial a voilé la splendeur.
Quel mode de la lyre, et quelle voix humaine
Dira du lit d'hymen où ton dieu te ramène,
O Psyché ! la douceur et les ravissements,
Après l'exil souffert, les discours des amants,
La sainte volupté déliant leurs ceintures,
L'intime fusion des divines natures,
Et par les nœuds riants des baisers infinis
L'Amour et la Beauté dans la lumière unis?
Celui-là pourrait seul en retracer quelque ombre
Dont la bouche, abondante en puissances sans nombre,
Saurait fondre et mêler, dans l'or de ses chansons,
A la fois des clartés, des parfums et des sons,
Et dérobant au ciel la forme inaccessible,
Rendre à chacun des sens la parole visible.
Mais quel artiste ainsi montre à l'homme charmé,
L'idéal tout entier dans son verbe enfermé?
Celui-là, qui de l'être écrivant le poème,
Dans l'espace rempli vit en son œuvre même.
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V/r, les Heures, portant deux vases inégaux Qui versent aux mortels et les biens et les maux, Autour du genre humain tournaient dans la durée D'un pas sombre ou brillant par elle mesurée; Et l'ivresse d'hymen, si rapide chez nous, Coulait intarissable aux célestes époux; Et dans leur âme encor vierge après ces délices, L'amour éternisait la douceur des prémices.
Sans qu'un instant jamais de la main ou des yeux L'époux quittât l'épouse, en ces bois merveilleux, Où l'ombrage odorant luit de leurs auréoles, Souvent ils s'en allaient, échangeant leurs paroles. L'Olympe recueillait leur souffle dans ses fleurs, Et le bruit de leur voix dans ses oiseaux chanteurs.
A travers les clartés d'une existence neuve, Psyché revoit les temps du deuil et de l'épreuve; Le présent s'embellit de tous les maux passés, Des tableaux de l'exil à l'époux retracés ; Et l'âme, alors, planant d'une sphère plus haute, Rend grâce du bonheur à la première faute.
« Oh ! comme ton regard, séchant mes yeux en pleurs, A tari vite en moi la source des douleurs !
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Comme il a dissipé la nuit et ses mensonges,
Et fait fuir tous mes maux dans le pays des songes 1
« Laisse de tes rayons mon cœur enveloppé! Des neiges de l'exil pauvre oiseau tout trempé, Frileux, et tout meurtri par les vents et les grêles, Ce doux soleil essuie et réchauffe mes ailes.
« Regarde-moi toujours! C'est à travers tes yeux Que coule en mon esprit la lumière des cieux; C'est par leurs rayons seuls que s'allume la flamme Pour s'élancer vers toi du foyer de mon âme.
« Reste sous mes regards, comme moi sous les tiens! Si ta vie est ma vie, et si tu m'appartiens, Laisse errer sur ton sein mes yeux que tu ranimes; Ouvre-moi de ton cœur les asiles intimes. Posséder tout l'Olympe, être immortel et roi, Être heureux, ô mon Dieu ! ce n'est que voir en toi I
« Mais moi, pour satisfaire à ta vue éternelle, Me suis-je assez parée, et rendue assez belle? Suis-je pour quelque chose au moins dans ton bonheur? T'ai-je payé celui que tu mets dans mon cœur? Pour valoir à tes yeux, pour gagner quelques charmes, Je recommencerais et la vie et mes larmes!
« Bénie entre les nuits, celle où mon jeune instinct M'arma de ce flambeau voulu par le Destin, Troubla de ses lueurs nos voluptés obscures, Et conquit l'avenir en bravant les augures ;
Et, même entre tes bras, me lassant du plaisir, D'un hymen plus parfait mit en moi le désir!
« Si le bonheur des sens eût dompté ton amante, De l'ivresse du corps et de l'ombre contente ; Si, pour un temps, mon cœur de ton âme altéré, Du miel de tes baisers n'avait été sevré, Psyché ne connaîtrait qu'à travers les ténèbres Son dieu toujours voilé par des terreurs funèbres; Et, d'un étroit jardin faisant son univers, N'eût jamais vu l'Olympe et ses palais ouverts! Jamais, en toi plongeant, ce cœur qui te pénètre Ne' se fût à loisir enivré de ton être !
« T'admirer longuement, jouir de nos amours Sans qu'ils soient divisés par des nuits ou des jours; Jk»re avec toi du ciel l'extase ardente et pure, Sans que le Temps avare à nos cœurs la mesure : N'être avec toi qu'un dieu!... je le dois à l'orgueil Qui, dans l'antique nuit, de mon âme ouvrit l'œil; Et, las de tout plaisir que le soleil n'éclaire, Accepta la douleur au prix de la lumière.
« Peut-être un cœur plus humble et par les sens guidé, Satisfait de l'époux à demi possédé, Sans chercher de l'amour l'entière plénitude, De l'ombre et du sommeil eût gardé l'habitude. Mais un esprit plus fier habita dans mon sein, Et tu choisis Psyché pour un plus grand dessein. Goûter dans l'ignorance une volupté molle, C'est le lot du troupeau des êtres sans parole,
De l'argile pétrie, en qui ne vit nul feu ; Il fallait autre chose à l'amante d'un dieu 1
« J'ai bien maudit ma lampe et la clarté nouvelle, Car en moi la douleur s'introduisit par elle. L'heure où je l'allumai reçut un nom fatal; La science passa pour la mère du mal, Et de l'orgueil sacré la terre fit un crime. Mais, pour le ciel conquis, pour notre hymen sublime, Pour le flot de splendeur qui m'inonde aujourd'hui, Je bénis cet orgueil, car tout est né de lui!
« Désirs, brûlants désirs de sentir, de connaître,
Par qui Psyché monta vers les sources de l'être;
Orgueil, ô Volupté! soif des biens infinis,
Vous, blasphémés jadis, enfin, soyez bénis !
Du triste genre humain le malheur vous accuse;
Mais le désir demeure, et la souffrance s'use.
Désirs, vous êtes saints ; car saint est votre but ;
Et l'Olympe, après tout, vous doit payer tribut.
A travers tous les maux, l'homme est né pour vous suivre;
Avant vous j'existais, et vous m'avez fait vivre!
« Dans la première nuit je ramperais encor, Orgueil et Volupté, sans vos deux ailes d'or.
« Jouissant du bonheur de l'aveugle matière, L'hymen ne m'eût montré que sa forme grossière; J'ignorerais encor ses secrets les plus doux, Et je ne verrais pas que j'ai dieu pour époux ! Par vous, ô saints désirs, sur la terre inféconde, Un éclair descendu révèle un meilleur monde.
Tout ce qui vit, par vous arrive au port caché. Par vous, le seuil des dieux s'est ouvert à Psyché ; Et l'amant idéal, cédant à votre audace, A l'amante mortelle a dévoilé sa face. »
Entre les jeux, souvent, les baisers, le repos, Mêlant le discours grave et les tendres propos, Comme sur l'oranger aux branches étoilées Avec l'or des fruits mûrs les jeunes fleurs mêlées, A la langue du ciel empruntant ses doux sons, L'épouse se parait d'abondantes chansons.
Déployant sur son cœur les caresses divines, Comme de chauds rayons sur les vertes collines, L'époux lui répondait, et versait à son tour Le chaste enivrement des paroles d'amour.
Non, jamais au printemps, quand la vierge encor pure,
S'abreuve de l'espoir qu'exhale la nature,
Et des premiers aveux, avec l'air plein d'encens,
Aspire la musique à travers tous ses sens;
Même à l'heure où, laissant tomber ses bras pudiques
Eperdue, elle cède aux prières magiques;
Où tous les sons divins, voix des flots, bruit du vent,
Tout semble avoir passé dans la voix de l'amant,
Jamais femme ici-bas n'ouït choses pareilles
A la voix, ô Psyché ! qui charmait tes oreilles !
Leur extase ainsi coule en paisibles discours, Comme un flot non troublé, mais qui parle en son cours : Et chaque heure embellit ce fleuve au bord sonore Des mille fleurs sans nom que le ciel voit éclore.
Tantôt des voluptés les asiles lointains Abritent leur amour; ou, dans les gais festins, Parmi les immortels qui cherchent leur sourire, Ils échangent tous deux et la coupe et la lyre ; Ou la flûte conduit leurs pas entrelacés Sur les modes divers à la danse tracés.
Tantôt penchés ensemble au bord des sources vives, Ils tiennent sur les flots leurs âmes attentives; Des nids et des bourgeons surprenant les secrets, Ils écoutent germer les célestes forêts.
Convive du nectar, à l'Amour même unie,
Psyché revêt des dieux la nature infinie.
Tous ses jours , mesurés comme on mesure au ciel ,
Ne forment qu'un instant, mais il est éternel.
Sans s'épuiser jamais aux plaisirs qu'elle goûte
Des biens déjà sentis la volupté s'ajoute;
Et, des fleuves d'en haut merveilleux réservoir,
Son cœur toujours rempli, peut toujours recevoir.
\~fR, selon les destins, Psyché devint féconde, Et l'épouse d'Éros mit une fille au monde, Enfant donnée aux cieus pour en charmer la paix, Mais cachée aux mortels sous des voiles épais. Sans jamais l'entrevoir, nous aspirons vers elle ; Du peuple des vivants, c'est la soif éternelle, L'attrait par qui tout être au but est excité; Mais l'homme n'en sait rien que son nom: Volupté! Nom qu'usurpent chez nous d'éphémères ivresses! Nul n'en goûte ici-bas les suprêmes caresses; Elle habite un Olympe à l'abri du désir; On n'en voit rien que l'ombre à travers le plaisir. L'amour seul, aux instants d'extase la plus pure, En révèle à nos cœurs l'idée encore obscure.