‹ Œuvres poétiques (volume 2)Chapitre 27 sur 103 · ELEUSIS · texte numérisé non relu

ELEUSIS

Uc haut des blancs parvis de Cérès Ëleusine, Le peuple s'écoulait jusqu'à la mer voisine. Des adieux se mêlaient aux clameurs des nochers; Les tentes se pliaient au loin sur les rochers; Trois vaisseaux couronnés de fleurs, de bandelettes, Les jeux étant finis, emportaient les athlètes. Par un chemin antique, assis dans leurs grands chars, Gravement revenaient les riches, les vieillards, Et les vierges d'Attique aux corbeilles fleuries Marchaient par la campagne en longues théories.

Quand nul ne resta plus du vulgaire joyeux, Dont les rites divins ne frappent que les yeux, Des hommes désireux d'enseignements austères, Et par de saints travaux préparés aux mystères,

Se levant tout à coup au bord des bois sacrés, Du temple, avec lenteur, franchirent les degrés. Ils marchaient deux à deux, vêtus de laine blanche, Les pieds nus et le front ceint d'une verte branche. Tous avaient dans l'eau pure, à l'ombre des forêts, Plongé trois fois leur corps en invoquant Cérès ; Tous avaient bu la veille aux amphores prescrites, Et muni de flambeaux leurs mains de néophytes. Ils étaient différents d'âges et de pays, Mais un désir pareil les avait réunis; Et tels que des oiseaux qui, des bouts d'une plaine, Viennent s'abreuver tous à la même fontaine, Pour y remplir leurs cœurs de sagesse altérés, Aux sources d'Eleusis ils s'étaient rencontrés.

Comme un écho veillant sous le fronton antique, Une voix leur jeta la formule mystique. Alors s'ouvrit le temple immense et ténébreux ; Son souffle glacial fit dresser leurs cheveux, Et sur le seuil, vêtu d'une pourpre flottante, Le rameau d'or en main, parut l'hiérophante.

L HIEROPHANTE.

Pourquoi vos pas hardis troublent-ils les saints lieux? Hommes, dans leur repos laissez dormir les dieux! Quel orgueil, ô mortels que la glèbe réclame, Fait tomber de vos mains la charrue et la rame ? Du joug des vils besoins sous qui tout front blanchit, Du servage commun quel droit vous affranchit? Tandis que vous perdez les jours en vœux superbes, Vos champs au lieu d'épis ont de mauvaises herbes ;

Nul n'amasse pour vous les fruits ou les toisons ; Vous trouverez la faim rôdant vers vos maisons. Cette terre en est-elle à ses moissons suprêmes? Manque-t-elle à vos socs, et l'onde à vos trirèmes?, Avez-vous donc tari tous les puits des déserts, Et jusqu'aux pics neigeux labouré l'univers? Vos soleils sont-ils morts, fait-il froid dans vos âmes ? N'avez-vous nulle part des enfants et des femmes? Le monde offre à vos mains mille biens superflus: Prenez l'or ou l'amour; que vous faut-il de plus?

LE CHŒUR

Les dieux nous ont fait naître en d'heureuses contrées' Riches d'astres, de fleurs, de sources azurées. Là ne manquent jamais ni la rosée au ciel, Ni le lait aux troupeaux, ni dans les bois le miel. Sans cesse en ces beaux lieux tiédis par les zéphyre Les prés ont des parfums et les yeux des sourires. C'est là qu'aux pieds du chêne ou des platanes verts Nous avons de vieux toits par la mousse couvert s, Des puits sous les palmiers plantés par nos ancêtres ; Le pampre et le laurier embrassent nos fenêtres ; Dans nos sillons, si peu que les creuse l'airain, Nous cueillons chaque été dix épis pour un grain . Là, comme en nos jardins et nos cieux pleins de flam mes, C'est toujours le printemps dans le cœur de nos femmes, Et les douces saisons remplissent chaque jour Nos corbeilles de fruits et nos âmes d'amour. S'il est un homme heureux, il vit sur ces rivages ! Et nous, sans qu'une larme ait baigné nos visages, Nous avons fui : ces biens nous sont presque odieux ;

Quelque chose de plus nous est dû par les dieux.

Quand le cœur aux désirs éternels est en proie,

L'amour est sans douceur, et l'exil a sa joie.

Nous cherchons! les glaciers, les sables et les mers

Sont pour nous sans terreurs : tous les pains sont amers ;

Nul hôte n'est béni s'il n'est sage et prophète!

Ce bien rude à trouver dont nous sommes en quête,

Ce n'est l'or, ni l'amour, ni le sceptre: à Jason

Nous n'eussions de Colchos disputé la toison ;

Pour suivre jusqu'au bout la voix qui nous entraine,

Nous aurions laissé fuir le navire d'Hélène ;

Et, les bras étendus vers un plus saint trésor,

Passé sans les cueillir devant les pommes d'or.

Le fruit mystérieux dont l'espoir nous altère

Ne mûrit pas peut-être au soleil de la terre;

S'il naissait sous un flot, sur un roc élevé,

Partout où l'homme atteint, oh ! nous l'aurions trouvé!

Nous avons fouillé tout, laissant partout nos traces,

Aux sables d'Idumée, aux bois sombres des Thraces ;

Notre bouche a pressé les fruits mûrs du lotos,

Et bu la neige vierge au sommet de l'Athos.

Les peuples nous ont dit: Frappez aux sanctuaires!

Nous avons de cent dieux levé les vieux suaires,

Interrogé les voix de cent autels divers;

Les caveaux de Memphis pour nous se sont ouverts ;

De Delphe et d'Erythrée, au fond des noirs asiles,

Nous avons sans effroi vu chanter les sibylles;

Notre oreille attentive a pu saisir le nom

Que Phcebus fait redire au magique Memnon;

A Thèbes, des vieux sphinx interrogeant la face,

Nous y lûmes des mots que le simoun efface;

Les chênes de Dodone ont parlé devant nous.

Et dans Persépolis, humblement à genoux,

Nous avons vu briller, sans percer nos nuages, Le foyer éternel qu'alimentent les Mages 1 Notre esprit cherche encor le bien qui l'a tenté. Est-il ici? Tu sais lequel!... La Vérité 1

l'hiérophante.

Tant que vos sens craindront le toucher de la flamme, Hommes ! la vérité n'est pas faite pour l'âme. Si les dieux n'en voilaient les rayons trop ardents, Ce flambeau brûlerait les yeux des imprudents; Si la terre approchait du dieu qui la féconde, Un éclair de son char aurait dissous le monde. Nul, dans ce feu, ne prend les charbons à son gré; Ce qu'il faut à chaque âge est là-haut mesuré. La lampe surgira ; mais malheur au profane Qui brise avant le temps son urne diaphane! N'entrez pas au saint lieu pour en sonder les murs Et creuser sous l'autel. Dans les trépieds obscurs Craignez de réveiller quelques clartés funèbres, Mortels ! et rendez grâce aux dieux de vos ténèbres !

le chœur.

La vérité, c'est l'air que respire l'esprit, L'aliment créateur dont l'âme se nourrit; C'est l'haleine des dieux, c'est leur sang qui circule: Mais ce n'est point un feu qui tue, un vent qui brûle. O prêtre! à t'écouter, c'est un fleuve d'enfer Où l'homme ne saurait tomber sans étouffer 1 O science ! ô science ! ô lac tiède et fluide Qui baigne les jardins de l'Olympe splendide,

Mer immatérielle aux flots mélodieux,

Où plonge en s'abreuvant l'heureux peuple des dieux 1

Sur leurs longs cheveux d'or d'où ton onde ruisselle

Quand l'àme voit de loin jaillir une étincelle,

Comme un cygne attiré par le reflet des eaux,

En rêve ayant déjà son nid dans tes roseaux,

Elle part; et, volant vers ces sources si belles,

Donne pour y monter tout l'essor à ses ailes:

Car c'est là qu'elle trouve un breuvage, un lit pur,

Là qu'elle lave, enfin, sa blancheur dans l'azur,

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