UN STATUAIRE
N'allez plus, ô nochers, pour des œuvres sans gloire, Ravir à l'Orient son or et son ivoire !
Fuyons le Pentélique où sculptaient nos aïeux, Et la blanche Paros, cette mine de dieux. Jetons loin nos ciseaux, outils sacrés naguères, Qui ne traceront plus que des formes vulgaires, Nos marbres encensés trônaient sur les autels: Ceux qui faisaient des dieux feront-ils des mortels !
Grèce, où l'amour des dieux, chaleur douce et bénie, Comme un fruit de ton sol fait mûrir le génie, Grèce, Olympe terrestre où respirent encor Mille habitants du ciel parés de jaspe et d'or, Qui pourra retrouver, une fois abattues, Le moule harmonieux d'où sortaient tes statues? Nos fils à l'idéal s'essayeront en vain ; Les hommes ont brisé leur modèle divin.
Vous fuirez les regards des ouvriers profanes, O Nymphes qui veniez en des nuits diaphanes, Vous tenant par la main, formant des pas en rond, Les cheveux dénoués et des fleurs sur le front, Sans que rien lui voilât vos beautés ingénues, Devant l'artiste saint poser chastes et nues.
Sèche, ô pâle ouvrier, autour des blocs pesants;
Recommence vingt fois tes calculs épuisants;
Avec l'esprit d'en haut que ta main rivalise;
Cherche avec quel ciseau le beau se réalise ;
Tâche de remplacer l'amour à force d'art,
Ou, las de méditer, invoque le hasard.
Que l'orgueil soit ton guide ; insulte aux vieux mystères,
Et ris des visions que copiaient tes pères;
En un sombre atelier mange ton pain amer.
Ah! tu ne verras plus des vagues de la mer, Sur la rive sacrée à tes pas interdite, Sortir, le front riant, l'amoureuse Aphrodite; Moins blanche qu'eux l'écume errait sur ses beaux pies Gardant ses doux attraits de ses deux bras plies, Belle comme jamais ne l'eût offerte un rêve, Nous la vîmes ainsi de nos yeux sur la grève ; Et nous avons tracé dans un marbre enchanté Votre empreinte idéale, ô Grâce ! ô Volupté !
Si le dieu, supplié jusqu'en son sanctuaire, Ne .veut pas révéler sa face, ô statuaire, Si ton cœur ne tressaille aux approches du beau, Si l'or d'un homme impur a payé ton ciseau, Si pour donner son être à la pierre choisie, Sans attendre l'esprit, tu suis la fantaisie; Jamais devant ton œuvre exposée au saint heu, Les peuples ne diront tremblants: Voilà le dieu!
Si l'Olympe est un mot, si, d'un signe de tête, Nul dieu n'en fait tomber la vie et la tempête, Assis sur son grand aigle et la foudre en ses mains, Et ne joue à son gré des dieux et des humains; Si jamais une vierge aux allures hautaines Du beau sceptre de l'art ne vint douer Athènes; Si devant toi jamais ils n'ont paru tous deux, Aux confins du réel agrandis à tes yeux, Lui, flamboyant d'éclairs que sa droite balance, Elle, portant l'égide et le casque et la lance; Pourquoi ne peut-on voir ton Zeus et ta Pallas, Sans tomber à genoux, ô divin Phidias?
Vous que nul dieu n'ira visiter dans vos veilles, Mortels pour qui l'Olympe a perdu ses merveilles, Dans l'atmosphère humaine en vain vous glanerez Pour unir en faisceau des rayons séparés; Les éléments du beau, réunis par contrainte, Manqueront sous vos doigts de la céleste empreinte ; Peut-être atteindrez-vous un fini glacial, Mais jamais la beauté, mais jamais l'idéal!
Une voix chante, ô Merl et gronde sous tes lames,
Une flamme en jaillit, le soir, au choc des rames.
Un caprice inconnu règne au fond de tes eaux,
Tu berces tour à tour ou brises les vaisseaux ;
Ton immense regard s'assombrit ou s'éclaire,
On dirait que tu sens l'amour et la colère.
La terre et toi luttez ; tu bats son vieux rempart ;
Vous avez toutes deux votre existence à part.
Sous tes grands bras d'athlète ou tes beaux seins de femme,
Corps mobile et sans borne, oh ! n'as-tu pas une âme?
Mille esclaves, ô Merl peuplent tes flots sacrés,
En toi la vie abonde à ses mille degrés,
Et comme chez un roi, dans tes profonds domaines,
Des trésors inouïs bravent les mains humaines.
Sur tes plaines d'azur volent des coursiers blancs Dont les crins écumeux battent les larges flancs; Leur foule en hennissant t'adore et t'accompagne, Quand tu viens sur ton char haut comme une montagne, Des troupeaux monstrueux paissent dans tes forêts, Nul chasseur ne les suit dans tes antres secrets;
Là tu dors dans ta force après tes jours d'orages. L'homme cueille en tremblant la nacre sur tes plages, Dérobe le corail à tes murs de granit, Mais nul n'a vu les bords où ton palais finit, L'esprit seul peut plonger plus loin que ta surface ; Sur ton front éternel nul sillon ne fait trace ; A ton empire il n'est ni termes ni mib'eu; Qu'es-tu, vieil Océan, si tu n'es pas un dieu?
Et toi que rien ne heurte en ta route azurée, Toi dont les pas égaux mesurent la durée, Feu voyageur, Soleil! qui t'a donné l'essor? Si tu n'as ni coursiers, ni char, ni rênes d'or, Si tu n'es pas d'un dieu l'étincelant quadrige Quelle force t'entraîne, et quel bras te dirige? Chaque terre a sa part de tes dons enflammés ; Mais il est des pays qui sont tes bien-aimés. Ah ! si tu restes sourd au culte qu'on t'adresse, D'où vient cette beauté dont se pare la Grèce, Et pourquoi sur son front, de tes baisers couvert, Germe avec tant de fleurs un laurier toujours vert?
Nourrice aux larges flancs, aux tempes crénelées, Ton char à deux lions roulait dans les vallées ; Tous les êtres vivants, par toi multipliés, Venaient boire à ton sein et jouer sur tes pies; Mais, ô Terre! ô Cybèle! ô mère qu'on délaisse! L'homme aime mieux t'avoir esclave que déesse, Et trouve, hélas! plus doux tes dons de chaque jour S'il les doit à sa force et non à ton amour! Sèvre ce rude enfant qui brise sa lisière, Et boit mêlé de sang le lait qu'offre sa mère !
Tarisse ta mamelle et ton flanc dévasté, O Terre, c'en est fait de ta divinité !