UN ADOLESCENT
Dans le champ paternel que l'Ilissus arrose, Lorsque je vis Myrtho cueillant le laurier-rose, L'amour ne chantait pas encore dans son cœur; Elle me désolait avec son air moqueur; Près d'elle sans rougir m'attirait sur les gerbes. Quand elle avait couru tout le soir dans les herbes Et trouvé quelque nid, rien ne lui manquait plus; Elle avait cependant ses quinze ans révolus, Et, sans qu'une étincelle allât jusqu'à son âme, L'enfant, elle jouait sous mes regards de flamme! J'immolai deux chevreaux dans le temple d'Ëros, Et le dieu réveilla ce marbre de Paros. Myrtho m'avait quitté pour le Thébain Ëvandre; Ni larmes ni présents n'obtenaient un mot tendre; Ses yeux, muets pour moi, parlaient à l'étranger; Quel caprice ou quel philtre avait pu la changer? Et moi, de son erreur pour la guérir plus vite, J'apporte une colombe à l'autel d'Aphrodite, Et le soir Myrtho vient s'offrir à mes baisers En tremblant à son tour de les voir refusés.
Si l'arc d'Éros se brise, et si tu meurs, déesse, Si tu ne prêtes plus aux femmes de la Grèce Ta magique ceinture et lui son carquois d'or, Quel charme le printemps nous garde-t-il encor? Quel dieu fera chanter les nids sous les charmilles Et mettra le désir au cœur des jeunes filles,
Et comment éclôront sur un sol attristé Les deux célestes fleurs, l'amour et la beauté? Meure l'Olympe entier si nous sauvons les roses Les vieillards pleureront les dieux vieux et moroses Moi, j'avais froid au cœur devant ces rois grondants; Ah ! prenne qui voudra leur foudre et leurs tridents ! Mais, ô vertes Pales, ô Muses, ô Charités, Prétresses aux doux yeux dont nous suivons les rites, Nymphes au chant liquide, ô reines des forêts Qui des amants heureux protégez les secrets, Cypris au sein de neige, à l'haleine de flamme, Éros, ô bel archer si doux à percer l'âme, O vous par qui l'on aime, ô chœur mélodieux, Ne survivrez-vous pas à cette mort des dieux?
« Homme, si, las d'amour, la soif du vrai t'altère, Bois à la même source où s'abreuva ton père; N'y creuse pas le sable en cherchant d'où vient l'eau Pour que le flot abonde et jaillisse en ruisseau: L'onde se troublerait, et sous ta main dé^ue Peut-être en la sondant tu fermerais l'issue. »
Nos vieillards nous l'ont dit, et nous avons ri d'eux! Et te voilà tarie, ô source des aïeux!
Insensés qui fouillez les racines des roses, Respirez le parfum sans nul souci des causes! Quand vous aurez levé tous les voiles sacrés Des flancs de la nature avec art déchirés,
Quand vos doigts toucheront les germes de la vie, Que du ventre au tombeau votre œil l'aura suivie, Que le monde en débris vous aura laissé voir Les intimes ressorts qui le faisaient mouvoir, Quand ton œuvre d'orgueil enfin sera complète, Que nous restera-t-il, ô science? un squelette!
Nous avions une mère et nous buvions son lait, Une mère au front pur et dont l'œil nous parlait; Par de molles chansons pleines de rêverie, Elle nous endormait sur sa robe fleurie; Des corbeilles de fruits étaient sur ses genoux, Nos frères les oiseaux partageaient avec nous; Elle avait le secret d'être féconde et belle Et de rester la même étant toujours nouvelle. Mais l'orgueil et l'ennui nous prirent sur ses bras. — O Nature! pardonne à tes enfants ingrats. — Nous avons immolé, sans crainte, sans mémoire, Au tourment de chercher le doux repos de croire; Le chant intérieur en nous n'a plus chanté Et nous ne t'avons plus, sainte naïveté!
LE POETE
Un chœur au fond des bois invite le poète; Pan l'attire d'un signe, et l'emporte à sa fête. Un chant alternatif de rire et de sanglots Sort de tous les rameaux, jaillit de tous les flots, Quand l'homme va toucher l'arbuste ou la fontaine, Il voit fuir en dansant quelque forme lointaine ; Des fleurs et des gazons que foule un pied pensif, De la mousse où l'on dort s'échappe un cri lascif;
ET POÈMES. l6>
Au bord de l'antre obscur glisse une tête blonde ;
Des yeux fascinateurs nous attirent sous l'onde ;
Le feuillage palpite, et crie à nos côtés ;
La montagne répond aux mots qu'on a jetés ;
Le sol fume et mugit, l'eau pleure, les troncs saignent ;
Partout ce sont des voix qui chantent ou se plaignent ;
Le monde est plein de dieux cachés sous mille noms,
C'est ce chœur qui nous parle, et que nous comprenons !
Et vous deviez nous fuir, peuple aux danses joyeuses, Dryades dont l'œil noir brille au creux des yeuses, Nymphes aux seins rougis des baisers des Sylvains, Adieu l'antre prophète et les arbres devins 1 Adieu les songes d'or qui peuplent les vieux aunes, Les meutes d'Artémis et le sirynx des Faunes ! Un deuil silencieux va peser sur nos champs ; Car les dieux ne sont plus qui conduisaient les chants ! A qui conterons-nous nos souffrances secrètes Et qui nous répondra dans les saintes retraites !
Si la nature est vide, et si les dieux sont morts ; S'il ne nous reste plus ici-bas que leurs corps ; Si les mers, les forêts n'ont rien qui sente et veuille Quand la vague se gonfle et quand tremble la feuille ; Si les flammes des soirs, la pluie et les zéphirs. Ne sont pas des regards, des pleurs et des soupirs ; Si l'homme, dans la source où son âme est trempée, Peut plonger en tous sens sans trouver la Napée ; Si tout enfin, les cieux, les vents, les mers, les nuits, Au lieu d'avoir des voix, n'ont plus rien que des bruits; Qu'écoutons-nous encor? Sur nos lyres muettes Penchons-nous pour pleurer et pour mourir, poètes !
LE CHŒUR
Heureux le toit caché dens l'ombre et vert de mousse, Où l'homme est à l'abri de l'ardeur qui nous pousse, Adore sans orgueil les Lares paternels, Son fleuve, sa forêt, les astres éternels, Et la nuit qui le berce, et l'aube qui l'éveille, Et les riches saisons qui comblent sa corbeille, Et tous ces dieux amis, ces esprits familiers Errant dans la nature avec lui par milliers ! Jamais l'homme n'est seul dans ces douces vallées, D'hôtes chers et sacrés son cœur les voit peuplées ; Tout lui parle, il comprend, il répond en tout lieu : Chaque être qui l'entoure est son frère ou son dieu ! Dans le sentier paisible où sa marche est bornée, Comme l'eau suit son cours, il suit sa destinée ; Son joug facile ou dur ne l'a pas révolté : Il meurt sans avoir craint et sans avoir douté !
Mais si, las d'adorer, il sonde la nature ; S'il chérit moins la paix qu'il ne hait l'imposture ; Si, pour voir ses dieux nus dans leurs antres secrets, Il trouble leur sommeil de ses pas indiscrets ; Pour les faire parler, s'il veut les mettre aux chaînes ; S'il creuse leurs ruisseaux, et s'il fend leurs vieux chênes, Alors des eaux, de l'air, des fleurs, de toutes parts, Comme des vols d'oiseaux s'en vont les dieux épars ;. Et, trompé comme nous dans son attente avide, Il s'assied, l'œil en pleurs, seul en face du vide. Dans ce morne royaume il cherche avec effroi Après les dieux tombés quel est le dernier roi 1