ÉROS
« Étouffe cette envie, ô Psyché ! si tu m'aimes ; Espère et te résigne, ou crains des maux extrêmes. Mais viens, ouvre tes bras ; goûtons jusqu'au matin, Cette part de bonheur que permet le destin. » Comme un chant de cigale éteint sous une gerbe,
A travers le baiser expira leur doux verbe :
Et sur le lit de pourpre, aux pieds d'argent sculpté,
Dans l'ombre commença l'hymne de volupté,
Soupirs, cris étouffés, syllabes inouïes,
Fleurs sonores d'amour, dans l'ombre épanouies.
La curieuse ardeur des regards impuissants,
Abandonnant l'esprit a passé dans les sens,
L'inconnu l'aiguillonne : avide et provocante,
Psyché donne à l'époux des baisers de bacchante,
Et cherche avec fureur, trompant le vrai désir,
Cet infini caché qu'elle n'a pu saisir.
Ah ! la volupté même a sa pudeur divine,
Quand le corps règne ainsi, c'est que l'ame décline;
Que le souffle idéal est là-haut remonté !
Tu meurs avec l'amour, ô fleur de chasteté !
Adieu la sainte ivresse, où le réel s'oublie.
Au calice des sens on boit jusqu'à la lie,
Et dans l'épais breuvage où n'est plus l'eau du ciel,
De la première goutte on cherche en vain le miel ;
Le cœur n'y goûte plus la tendresse et l'extase,
Et la lèvre en vain s'use aux bords amers du vase.
Or le sommeil qui suit le plaisir prodigué Versait ses lourds pavots sur l'amant fatigué. Mais Psyché veille, hélas 1 Qui peut enchaîner l'âme, Pour assoupir le doute, où cueillir un dictame ? Quel lit sait endormir les désirs de l'orgueil Et l'ardeur de savoir?... Pas même le cercueil !
Des bras de son époux, dont l'étreinte amollie Sous son adroite main doucement se délie,
Psyché glisse, et du lit descend d'un pied furtif. Elle écoute ; son souffle en son sein est captif, Et, sur l'épais tapis muet contre la dalle, Elle sort à pas lents et sans bruit de la salle. Elle brave l'effroi des dédales obscurs, Et dans l'ombre, guidée en s'appuyant aux murs Jusqu'à l'endroit secret où son arme est fermée, Elle y prend le poignard et la lampe allumée. Longuement elle hésite aux approches du lit ; Son cœur bat, son regard se trouble ; elle pâlit. Elle va donc le voir 1 Elle craint, elle espère, N'ose encor sur l'époux projeter sa lumière. Elle se penche enfin... Et qui frappe ses yeux î L'Amour!... le dieu puissant, et beau parmi les dieux !. A peine elle aperçoit sa face inattendue, Toute force lui manque ; elle tremble, éperdue. L'œil mortel ne saurait porter tant d'idéal. Sous le poids fléchissant, vers le lit nuptial, Ses genoux ont frémi... La lampe vacillante A versé sur l'époux une goutte brûlante. Le dieu, de son repos brusquement réveillé, Profané par les yeux, et par l'huile souillé, Se dresse avec courroux, voit l'amante coupable, Et, cachant sa pitié, de cet arrêt l'accable :
« Ah I ce regard détruit le bonheur de tous deux ! Tu romps entre nos cœurs les invisibles nœuds, Et ta lampe grossière éteint la pure flamme Par qui l'âme d'en haut pénétrait dans ton âme. Mon front te restera caché comme autrefois,
Et tu perds mes baisers, mes caresses, ma voix. Je ne descendrai plus dans ta nuit solitaire ; Tu n'auras plus l'amour, mais toujours le mystère. Le secret de mon nom, dans mon sommeil surpris, Du divin idéal ne t'aura rien appris.
Ce vallon, ce palais d'où t'exile ta faute, Avec toi, condamnés, n'ont plus un dieu pour hôte. Marche dans la douleur; chez les pâles humains, Tes pieds nus traceront de pénibles chemins ; La faim enchaînera, dans les travaux serviles, La blancheur de tes mains et tes ailes mobiles. Pour t'aider à porter l'exil austère et lourd, Tu criras vers l'époux ; mais l'époux sera sourd. La nuit entre nous deux épaissira ses ombres, Et tes rêves s'iront heurter à des murs sombres, Sans trouver hors du doute une issue à tes pas ; Car ton flambeau d'orgueil brûle et n'éclaire pas. »
L'immuable destin a dicté ces menaces
A ce cœur pacifique où résident les grâces.
Mais toujours une larme, aux yeux du triste amant,
A chaque mot cruel, jaillit et le dément ;
Et si Psyché tremblante eût pu voir ce visage,
Si de ses sens l'effroi n'eût pas troublé l'usage,
Des tourments à souffrir et de l'arrêt porté,
Devant tant de douleur, son âme aurait douté.
Mais trop faible à sentir d'une bouche si chère
Ces traits inattendus lancés par la colère,
Mourante, elle s'affaisse et tombe aux pieds du dieu.
Et lui ! Comme son cœur saigne â quitter ce lieu !
Qu'il voudrait y laisser sa parole meilleure!...
Le destin a parlé... L'Amour fuit... mais il pleure!
Et, douce, entre les pleurs que sa pitié versa, Sur le sein de l'épouse une larme glissa... Germe consolateur, graine du ciel tombée Dans le sillon récent par cette âme absorbée, Et qui devait porter, en ce champ de douleur, Sous la ronce et l'épine une immortelle fleur. C'est toi, belle espérance, ô fleur que rien n'arrache 1 O le plus vrai témoin de ce dieu qui se cache, Souvenir qu'à Psyché l'époux lègue en partant, Moisson lente à mûrir, mais que l'amour attend !