HARMODIUS, ARISTOGITON, LE CHŒUR
Salut, ami! salut, vieillards graves et sages! J'ai vu nos exilés, j'apporte leurs messages; Dans la pieuse Athène, heureux d'un prompt retour, Je viens prendre ma part des fêtes de ce jour; Je viens suivre avec vous la sainte Théorie. Qu'ils sont doux, les sentiers et l'air de la patrie ? Si court que fut l'exil, qu'il est bon de revoir La place où les voisins s'assemblent chaque soir,
304 IIARMODIUS.
Le seuil des dieux connus!... et, fût-elle opprimée, Qu'il est bon d'habiter sa ville bien aimée !
ARISTOGITOX.
Il est meilleur encor d'en sortir, comme toi, Pour susciter partout des vengeurs à sa loi, D'y revenir armé de force et de courage, Avec la liberté pour présent de voyage.
H ARM od lus.
Ce don sacré, les dieux le retiennent encor; Il faut le conquérir comme la Toison d'or; On l'obtient par la lutte et la persévérance : Mais aux lutteurs, du moins, j'apporte l'espérance.
LE CHŒUR
Quel oracle a parlé? quels furent ses discours? Quelle cité puissante a promis son secours? Quels vaillants citoyens s'armeront pour ta cause?
II ARMODI U S.
Apollon lumineux, qui connaît toute chose,
Et la sainte Pythie, ont répété trois fois:
« Sparte aux Athéniens rendra leurs justes lois. »
J'ai vu l'illustre ville aux mœurs simples et rudes,
Où l'Etat ne suit pas les folles multitudes,
Pour passer de leurs mains sous le joug des tyrans.
Là régnent, sous deux rois, les vieillards et les grands.
Ils offrent leurs soldats; l'armée aura pour guides
SCEKE II. JO>
Leur vaillant Cléoniène et nos Alcméonides.
Si, ce soir, dans Athène on ose un coup de main,
Nos proscrits eu vainqueurs y rentreront demain.
ARISTOGITON
Qu'ils viennent vaillamment y reprendre leur place. Mais soumis à nos lois et sans orgueil de race, Sans imposer Lycurgue à nos Athéniens, Sans donner trop d'empire aux riches citoyens. Sparte a ses rudes mœurs que l'Attique repousse : Nos droits sont plus égaux, notre humeur est plus douce, Le sang le plus obscur nous reste précieux, Et l'esclave lui-même est un homme à nos yeux.
Sans admettre en sa loi des rigueurs qu'elle écarte, Athènes gagnerait aux exemples de Sparte, Peut-être! et, parmi nous, l'État, moins agité, Verrait plus longuement fleurir la liberté, Si des grands, des vieillards, l'expérience habile Pouvait mieux prévaloir sur ce peuple mobile. Je te sais favorable à ses prétentions ; Soyons justes pour lui sans trop d'illusions... Mais achevons, ami, notre œuvre commencée; Nous avons tous les deux une même pensée : Voir les Athéniens tous libres à la fois, Rétabir de Solon les lois, les saintes lois, Renverser Hippias et sa race funeste...
Soyons libres d'abord! les dieux feront le reste.
ARISTOGITOX.
Travaillons en commun, hommes de tous les rangs! Moi, du parti contraire, en haine des tyrans, Je tends ma main loyale aux fiers Alcméonides. Par eux, nous avons Sparte et ses fils intrépides : Et, tous Grecs, nous vaincrons ces étrangers impurs, Ces Thraces qu'Hippias entasse dans nos murs. Est-on prêt? Les bannis passent-ils la frontière, Et s'arme-t-on dans Sparte, ou si l'on délibère?
Lente et sage, et fidèle au plan déterminé, Sparte attend un signal par nous-mêmes donné, Et veut au moins, avant de nous prêter main-forte, Q.u' Athènes ait frémi sous le joug qu'elle porte, Et que des citoyens, fussent-ils peu nombreux. Dénoncent les tyrans et se lèvent contre eux. Sais-tu si nos amis, bienvenus dans la ville, Ont un peu remué cette foule servile ? Le peuple est-il, au fond, du côté des tyrans? Les riches sont-ils tous trembleurs, indifférents? Enfin, par nous conquise et par nous présentée. La liberté, ce soir, serait-elle acceptée?
ARISTOGITOX.
Va ! la foule est toujours du côté du vainqueur ; Elle accepte son sort de quelques gens de cœur, Et, par un coup hardi rompant son équilibre, Comme on la fait esclave on peut la faire libre.