‹ Œuvres poétiques (volume 3)Chapitre 1 sur 113 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Qui murmurez, tout bas, dans l'ombre, Des accords discrets que j'entends, Terre qui vis, âme qui pense, Soupirs de partout rassembles, Voix fécondes, voix du silence Dont les lieux déserts sont peuplés, Parlez !

Décembre 1864.

L'été frappe à la vitre avec son doigt vermeil : Ouvrez votre maison et votre âme au soleil ! C'est Dieu dans ces clartés, c'est Dieu qui nous invite, Allons sur les hauteurs lui rendre sa visite; Dans l'ombre et dans le bruit nous vivions agités; Montons ! loin des rumeurs et des obscurités. La campagne sourit, lumineuse et tranquille, Et son calme fait honte aux fureurs de la ville; La paix de ces beaux lieux envahit tous les cœurs,

Il n'est, devant ce ciel, ni vaincus, ni vainqueurs. Qu'il est bon d'écouler, au sortir des quiirelles, Ces mille voix des champs, si bien d'accord entre elles ; D'entendre la nature, aux pieds de son auteur, Parler sans interprète et sans contradicteur! C'est là qu'il faut s'enfuir pour se trouver soi-même , Libre de qui vous hait, libre de qui vous aime, Accompagné du juge et du témoin secrets Et docile à subir leurs intimes arrêts.

Venez ! élevons-nous assez loin de la plaine Pour perdre du regard la fourmilière humaine; Et, d'un esprit plus calme, allons sur la hauteur Voir sous ses grands aspects l'œuvre du Créateur. A l'air libre des champs vivons cette journée ; De rayons et de fleurs qu'elle soit couronnée, Et que son souvenir, dans les mois sans soleil, Brille au fond de nos cœurs tout plein de bon conseil. Abrités dans ces bois du souffle de la haine. Faisons sur la montagne une halte sereine; Et qu'enfin déridés par ce printemps joyeux. Nos fronts soient sans nuage aussi bien que les cieux.

Voulez-vous mieux goûter cette nature en fête Et la posséder mieux telle que Dieu l'a faite ; Voir là-haut reverdir vos espoirs triomphants? N'allez pas seul, menez avec vous les enfants.

Gravissons à pas lents, vers ce sommet bleuâtre, Ces coteaux étages comme un amphithéâtre; De la vigne aux sapins, par les prés, les blés verts, Respirons ciiaque site et ses parfums divers.

A chacun des degrés, où l'on reprend haleine, Un plus large tableau correspond dans la plaine. Jusqu'aux monts opposés voyez, vers l'orient, S'étendre et s'éclairer ce pays souriant : Les ruisseaux ombragés de peupliers et d'aunes Courent en noirs rubans parmi les moissons jaunes ; Encadrés de cet or, et, tels que des miroirs, Les étangs argentés brillent près des manoirs; Des chemins blancs, bordés d'une verdure étroite. Du couchant au levant courent en ligne droite, Et, là-bas, à nos pieds, liant la plaine aux monts, Dort une humble cité, berceau que nous aimons.

Montons; les chevriers nous ont tracé la voie Vers ce reste de neige où le soleil flamboie; Dans un pli des forêts, il brille en ce moment Au front du rocher noir, comme un gros diamant. Bien ! nous avons franchi la zone où croît le hêtre ; Sous les sapins géants, les myrtils vont paraître. ■\''oici dans la bruyère un tapis rose doux Tout prêt pour y dormir ou s'y mettre à genoux. Un filet d'eau jaillit sous ces blocs de basalte; La place est bonne, enfants! faisons là notre halte. Déposez vos paniers, cerises et pain bis; A vos fronts empourprés essuyez ces rubis. Nous voilà délassés de notre route ardue; Tous ces jeunes regards dévorent l'étendue; On se tait. Le grillon, les cloches des troupeaux Troublent seuls, par moments, cet immense repos. Tous sont comme enivrés de cette paix splendide Et le groupe ébloui se serre autour du guide.

Enfants! sentez-vous bien, présent à vos côtés, L'hôte qui nous reçoit dans ces lieux enchantés? D'un bonheur qu'il a fait donnons-lui les prémices : Prions! à mieux prier leshauts lieux sont propices. Chaque fois qu'admirant la terre et ses splendeurs, Enivres de clartés, de musique et d'odeurs, Vous atteindrez du pied ces régions sublimes, Souvenez-vous, enfants, de prier sur les cimes. Commençonsparles morts, et demandons pour eux L'active paix du ciel, l'essor des bienheureux; Qu'emportés à jamais dans les sphères bénies Ils volent plus au fond des saintes harmonies; Que dans le sein du Père ils montent chaque jour Plus haut dans la lumière et plus haut dans l'amour. Prions pour les vivants, ceux qui luttent sans trêve ! A la suite des morts que l'esprit les soulève; Que tout combat gagné, toute épreuve ici-bas, Leur soit un échelon vers de plus grands combats; Qu'ils fassent vaillamment la route malaisée; Qu'au seuil de l'infini leur tombe soit creusée. Et, dès avant la mort, sur leur calvaire obscur. Que Dieu, pour leur sourire, entr'ouvre son azur. Maintenant regardez, là-bas, ces champs prospères Enrichis des sueurs et des os de vos pères, Ceschampsd'oùsortiepain qu'ilsontsemépourvous ; Bénissons ce pays, enfants, tous à genoux ! Bénissons et la terre et ceux qui la fécondent, Les blés et les vertus qui sur ce sol abondent. Ces riches sans orgueil et ces pauvres sans fîel ; Bénissons les méchants... s'il en est sous ce ciell Mêlons notre prière aux prières ailées Qui de ces vieux clochers s'élancent par volées;

Afin qu'à son retour l'essaim des oraisons, Chantant sur tous les cœurs et toutes les maisons, Interrompe les deuils sous ces chaumes antiques; Afin que la rosée et le miel des cantiques, Dans chaque goutte d'eau qui pleut sur chaque fleur, Versent, en retombant, un baume à la douleur; Qu'en ces grains de froment une vertu pénètre, Suscite dans les ceps le raisin qui va naître, Pour que chacun récolte, au lieu d'un luxe vain, La joie et la santé dans ce pain et ce vin.

D'un long regard d'amour, parcourez cette plaine, D'espoirs, de souvenirs, d'amitiés toute pleine. Comptez dans ces hameaux, au bord des enclos verts, Les maisons et les cœurs qui vous sont grand ouverts. Voyez-vous fuir au loin, sur toute la contrée, Cette ligne d'argent dans la brume dorée? C'est la Loire. Au milieu des Jardins, sur sas bords. Est une humble chapelle oîi vous avez des morts. Arrêtez-vous : prions, mes amis! c'est la place Oiî tomba votre aïeul, avec dix de sa race; Tous martyrs de leur foi, de modestes héros. Par leurs mâles vertus désignés aux bourreaux. Oubliez d'où partaient les balles fratricides. D'où les vils délateurs, et les juges avides. Et ne vous souvenez de ces morts généreux Que pour aimer la France et la servir comme eux.

Mais trêve aux souvenirs!... la nature est en fêtes; Aux baisers du soleil livrons ces jeunes têtes. Qu'on soit libre et joyeux! Allons, mes bien-aimés, Lisez dans le printemps, les livres sont fermés.

lO LES VOIX DU SILENCE.

Feuilletez dans les prés les blanches marguerites; Sur ces pag:s de fleurs que de leçons écrites! Que d'augustis secrets, murmurés par le vent, Etqu'on atteint sans peine, ici... rien qu'en vivant! Vivez, courez, grimpez ! Suivez la chùvre agile ; Glissez, mes écureuils^ sur ce bouleau fragile; Soyez forts, soyez bons : c'est la meilleure part : Vous deviendrez savants, — si Dieu le veut, — plus tard

Toi, libre pour un jour des assauts de la vie. Quitte la sombre armure où tu t'enveloppais; Assieds-toi! — la nature au repos te convie — Et goiite intimement ton Dieu dans cette paix.

Ouvre à ce pur soleil, sur ces bruyères roses, Ouvre un cœur pur; reviens à tes jeunes saisons. Laisse imprégner tes yeux de la beauté des choses. Et grandir ta pensée avec les horizons.

L'homme ne trouble ici ni les lieux ni toi-même; Là, point d'esprit rebelle et d'hôtes querelleurs. Mets ton âme au niveau de ce calme suprême; Sois docile à ton Dieu comme l'onde et les fleurs.

Bénis la volonté que les astres bénissent, Qui meut tant de soleils dans un même concert; Et qu'en ton propre cœur ses décrets s'accomplissent, Ainsi que tu les vois s'accomplir au désert.

Soumets-toi librement à ses lois souveraines; Courbe ton front de fils sous son bras paternel, Sans opposer jamais, dans tes plus rudes peines, L'obstacle d'un murmure à cet ordre éternel.

Pourquoi, d'un œil chagrin, scruter le fond des âmes Et faire un crime au ciel des vices d'aujourd'hui ? Est-ce à toi de juger si d'autres sont infâmes? Juge ton propre cœur; tu n'as droit que sur lui!

Tu sais bien quecetteombre, oùton regard s'attache, Disparaîtra plus tard dans un flot de splendeurs. 11 sutïit qu'il existe une beauté sans tache Pour absoudre le sort de toutes ces laideurs.

Attends la floraison, tu n'as vu que le germe ; Le fruit sera fidèle à ton pressentiment. Dieu qui sema le grain veut le mener à terme ; Conçut-il l'univers pour un avortement?

L'homme s'agite en vain, débile créature ;

La vérité résiste à ses haines d'un jour;

Il n'a pu réussir à gâter la nature...

Va! tout s'accomplira dans un i[nmense amour.

En ce joyeux désert, prends donc ta part de joie : Cliaque oiseau, chaque fleur, chante un hymne à l'été , Le noir sapin se dore et le rocher flamboie; L'eau brille et te sourit dans sa limpidité.

Savoure, ici, la vie; ailleurs tu la dévores; Et durant que ion corps, doucement rajeuni,

Dansces tièdes parfums, la boit par tous les porcs, Que ton âme à longs traits s'abreuve d'infuii.

Appelle à toi d'en haut, d'en bas, de tout l'espace. Tous ces vagues esprits peuplant l'immensité, Tous ces germes flottants sur la brise qui passe Fais-leur produire en toi la vie et la beauté.

Aspire avidement toutes les harmonies :

Comme un troupeau lâché dans la prairie en fleurs Fatigué de l'étable et des herbes jaunies, Moissonne les clartés, les accords, les couleurs.

Alors, sentant la vie en toi qui surabonde, Sors de ton propre cœur, fuis d'énervants sommeils, Et darde ta pensée aux quatre coins du monde. Et va saisir ton dieu par delà les soleils.

Poursuis dans cet azur une libre carrière; décret au penseur n'y barra le chemin, peux à l'infini nager dans la lumière, Sans y choquer ton aile à nul obstacle humain.

Qu'importe à ton esprit, si dans un coin du globe Quelques valets impurs s'érigent en tyrans? Ton vol sur ces hauteurs à leurs lois se dérobe; Nul d'entre eux n'y salit tes yeux iudifl"érents !

Reviens donc habiter en ce monde paisible Où rien ne trouble l'œil et ne clôt l'horizon. Où tu sens l'impalpable, où tu vois l'invisible, Où Dieu seul t'enveloppe et borne ta raison.

Déjà le soir ! — « Enfants, voire nid vous rappelle ; Rentrons, mes chers petits, sous l'aile maternelle.» — Et là-bas dans les prés, là-haut parmi les bois, Mille échos argentins répondent à ma voix. La jeune bande accourt. — « O mes folles abeilles, Quelle moisson de fleurs à remplir des corbeilles! En voilà pour couvrir tous ceux que vous aimez. Nouez d'un triple jonc ces faisceaux embaumés. Préparez une offrande à l'autel domestique : Chaque cellule aura sa guirlande rustique; Et, devant le berceau du joyeux nouveau-né, Chaque portrait d'aïeul en sera couronné. Marchons ! le soleil baisse et l'âtre se rallume. Là-bas, de ce chalet voyez le toit qui fume; A la voix du berger, voyez ce grand chien roux Ramenant les brebis plus dociles que vous. Les chemins sont pierreux ; avant que la nuit gagne. Tâchons d'atteindre, au moins, Icpied de la montagne. »

On part; les plus petits trottent à qui mieux mieux; Autant que le matin, le soir sera joyeux. Les pâtres, les bouviers à la troupe connue Dans leur rude patois donnent la bienvenue. Tousces pauvres hameaux ont pour nous même accueil : Un groupe curieux sourit sur chaque seuil ; D'un bonsoir amical tout passant nous accoste;

Le salut au salut allègrement riposte.

11 faut, plus dune fois, appelés par nos noms. Conter notre journiie et d'où nous revenons : «Quoi! de si loin! Si grands et si forts à cet âge! C'est qu'ils ont respiré le bon air du village. » Et chez maint laboureur, vieil ami du manoir, Nous goûtons en trinquant le vin et le pain noir. Aimez à vous asseoir à ces tables champêtres; Respect aux laboureurs, enfants, comme aux ancêtres ! C'est le sol nourricier ; c'est sous leurchaumeobscur Qu'avant de naître illustre un sang se garde pur. Quand le temps a vaincu, sans lui demander grâce, C'est là que noblement vient finir une race; Plutôt que de subir sous un joug délesté De serviles honneurs au prix de sa fierté. Mais voici la maison, — inquiète, sans doute ; — La fenêtre est ouverte, on observe la route; Courez ! on nous répond ; on entend nos hourras; Un groupe est sur le seuil, et l'on nous tend les bras : « C'est vous ! il est bien temps ! il fait presque nuit close ! A demain les récits, qu'on soupe et se repose. » Et malgré tout, il faut, maîtres et serviteurs, Recevoir longuement nos baisers et nos fleurs. Le sommeil les a pris, c'est fait, plus un ne bouge, Mais surle blanc chevet, voyez ce front tout rouge! On va jusqu'au matin rêver, revoir encor Les grands bois, les prés verts semés de boutons d'or. Et l'on voyagera dans quelque monde étrange Près du jeune Tobie accompagné d'un ange, Et la nuit tout entière,. en des tableaux charmants. Reproduira du jour les mille enchantements.

lA TREVE DE DIEU.

Toî, retourne au devoir, la trêve est écoulée. Armé de cette paix, rentre dans la mêlée. Sans jamais pardonner aux bassesses du jour. Conserve, en ta colère, un cœur rempli d'amour. Porte toujours présent, parmi la foule impure. Le dieu qui te parlait, dans la sainte nature ; Et, sous le joug commun qui va peser sur toi, Garde à la liberté ton indomptable foi. Tu viens, sur ces hauteurs oîi la vie est si belle, Tu viens de respirer l'esprit qui renouvelle. Et dans l'œuvre de Dieu tu sens, avec transport. Ce qu'elle a de paisible et ce qu'elle a de fort. Demande pour ton cœur non le repos vulgaire, Mais la sérénité dans l'éternelle guerre; Ouvrier toujours calme et toujours agissant, Pareil à la nature aux mains du Tout-Puissant. Tu sais, dans le disert, sous le frêne et l'érable, La source aux froides eaux qui rend invulnérable, Le buisson flamboyant où Dieu se laisse voir. Ce qui donne l'oubli, ce qui donne l'espoir. Va donc, dans le mépris de ces grandeurs d'une heure, Instruit de ce qui passe et de ce qui demeure, Plein de ce large amour qu'on rapporte des champs, Va mériter encor la haine des méchants.

Des montagnes du Forez. Mai 1863.

l6 lES VOIX DU SILF. NCR.

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