‹ Œuvres poétiques (volume 3)Chapitre 11 sur 113 · APRÈS BATAILLE · texte numérisé non relu

APRÈS BATAILLE

Le voilà qui chevauche à travers la forôt, Vigilant, le cœur haut et la lance en arrêt

^O LES VOIX DU alLENCE.

II va dans l'inconnu des bois, des chemins sombres, Fuyant tout ce qui luit, scrutant les lieux pleins d'ombres, Devinant sous les fleurs la guêpe ou le poison, Craignant l'œil trop ami qui brille hors de saison. Il ne veut rien toucher que du bout de s:s armes, Résolu d'être aveuglii et sourd à tous les charmes, Tant qu'aux sûres clartés d'un infaillible amour Son cœur n'aura pas vu s'ouvrir la blanche Tour, Sans risquer de confondre, en cueillant quelque ivraie. La beauté décevante avec la beauté vraie.

Il va; les noirs esprits, l'éprouvant de leurs coups, Cachés so'js mille aspects, rôdent comme des loups.

«Chevalier, voismes fleurs. » murmure ici labranche. « Vois mon duvet soyeux, » lui dit l'hermine blanche. (1 Cueille mes raisins mûrs, » ajoute un cep grimpant.

— «Je flaire le poison et je vois le serpent, »

« Guerrier, sous ce beau frêne, après ta rude course, Vois ma fraîcheur, et bois de mes eaux,» dit la source, M Chevalier, » dit le lac qu'il côtoie en chemin, <i Descends, je te convie aux délices du bain. »

— (I Mon sang et ma sueur, c'est mon bain sous l'armure. » Un miel coule du chêne et la ruche murmure :

'( Prends ce rayon doré. »

— (i Ton miel est vite aigri ; Le pain et le calice en partant m'ont nourri.»

« Gucri-ier, qui cours si vite aux nobles entreprises. Cueille, en passant, au bord du panier, ces cerises. « « Ami, voici ma cruche et goiite de ce lait. » M Ami, voici mes fleurs, prends celle qui te plaît. »

— (1 Je ne veux rien de vous, dames et pastourelles ; Passez! j'accepterais si vous étiez moins belles. L'enfant au chapelet, vous qui ne m'offrez rien, Recevez le salut d'un chevalier chrétien. »

C'étaient, à chaque pas, tentations pareilles, Complot malicieux des fruits, des fleurs vermeilles. Mais, toujours attentif, à travers vaux et monts Le guerrier déjouait les ruses des démons; Tous, il les devinait sous leurs multiples formes; Tous il les écartait, lutins, dragons énormes, Ou de sa bonne lance ou d'un signe de croix. Nuit et jour, sans sommeil, il marchait par les bois: Ni la rose en berceaux sur les tapis de mousses. Ni les fines odeurs, ni les paroles douces, Rien n'arrêtait ce preux pour l'idéal armé. Fors le devoir d'aller en aide à l'opprimé.

Là-bas, dans ce vallon, quels soupirs lamentables Percent l'épais rideau des ifs et des érables? Ce Soleil est si pur, cjs lieux sont si charmants! Quel bruit de pleurs mêlés à des ricanements? Suspends, bon chevalier, ton voyage et ton rêve; Pour tous les malheureux tu dois tirer le glaive. Il court, il a piis, seul, libre de sou cheval, Le sentier tortueux qui plonge au fond du val. Sur un tertre moussu d'où filtre uno fontaine,

^a LES VOIX DU SILENCE.

Les pieds scellés au roc par une étroite chaîne, Une femme est debout, presque enfant, et se tord Dans les convulsions d'un impuissant effort. Trois nains velus, dontl'arc a pourflcche une aiguille, De mille et mille traits percent la pauvre fille; Et six dogues atlVeux, noirs, hérissés, grondants, Sont découplés contre elle et lui montrcntlesdents. Sa mort est sûre, horrible. Une méchante fée, Sur un dragon assise et de serpents coiffée, Mélusine, ivre, heureuse au spectacle du mai, Excite encor les chiens de son rire infernal. L'enfant est du village, elle a jupon de bure; Sa coiffe de linon cache un peu sa figure; Ses bras et ses pieds nus, son cou brun et vermeil Ont reçu largement les baisers du soleil. Pour seul bijou, formant sa parure discrète, Un rosaire de buis pend sur sa gorgerette. Elle appelle en pleurant et prie avec ferveur. Criant : « Merci de nous, Jésus mon doux sauveur ! A moi, bon chevalier! » Il écoute, il s'élance, 11 frappe, et c'est assez du bâton de sa lance : Les molosses hurlants, les nains, vils ennemis, Sont broyés sous ses pieds comme un tas de fourmis. Alors d'un bras plus fier, tirant sa bonne lame, Il va, l'oeil enflammé, droit à l'horrible dame; D'un seul coup le dragon,.prct à prendre son vol. Tombe; un épieu sanglant l'a cloué sur le sol. Le brave osera plus; la sombre enchanteresse Sent sur son front ridé la pointe vengeresse: L'affreux charme est rompu ; le monstre, en un moment, Disparaît sous la terre avec un hurlement : Et le pieux guerrier sur son armure noire

LA TOUR d'ivoire. 4J

D'un grand signe de croix assurait sa vicloire.

Or la douce capdve et le bon chevalier, Couple uni de hasard et déjà familier.

Près de la source, au pied du frên; qui l'ombrage. Devisaient, car tous deux parlaient même langage ; Et, des esprits impurs craignant les noirs desseins, Tousdeux priaient la Vierge et vénéraient les Saints.

— (lAinsiquc vous m'aidez, seigneur, que Dieu vous aide. »

— (( A vos chagrins, enfant, que Dieu donne un remède. »

— «Chevalier, que vos coups soient toujours aussi sûrs. »

— « Belle enfant, que vos yeux soient toujours aussi purs. »

— ((Combien je voustrouvai bon, vaillant, secourable ! »

— ((Mon vœu me lie au faible, à tous ceux qu'on accable! »

— ((Je n'étais rien pour vous qu'une fille des champs Aux projets inconnus et peut-être méchants ; Que saviez-vous de moi? »

— « Vous portez le rosaire Vous parlez d'une voix si suave et si claire; Et j'ai vu quelque part, dire où, je ne le puis, Entre ces fines mains ce chapelet de buis. »

— (( Peut-être au bord des prés où je filais ma laini ? n

— « Ou peut-être au balcon de quelque châtelaine. »

— (t Sur le char des faneurs? »

— « Ou sur un palefroi. »

— >( Ou chez un biàcheron?»

— « Peut-être chez le roi.

Je ne sais ; mais déjà ces beaux yeux, ce me semble, M'ont souri dans un monde où nous étions ensemble. Je revois vaguement, comme un rêve lointain, Briller ce front discret dans un groupe hautain;

Je retrouve en mon cœur un écho qui me reste, Parmi d'altières voix, de cette vois modeste. »

— « Je n'ai jamais porte que ces simples habits ; Vous ne m'avez pu voir qu'au milieu des brebis. Vos yeux, votre bonté, vous trompent, je le gage; Vous êtes de la cour et je suis du village. »

— «Au village, à la cour, sous ces bois chevelus. Ni mes yeux ni mon cœurne s'y tromperontplus; Et je ne risque plus, quoique oublié, peut-être. D'oublier cette enfant ou de la méconnaître. »

— « Passât-il sans me voir, dédaigneux ou rêveur, Moi, pourrais-je, un seul jour, oublier mon sauveur ?

— « Rien ne vous cacherait, ni s^rge ni dentelle. »

— Il Je vous devinais bon... »

LA TOUR d'ivoire. 45

— « Moins que VOUS n'êies belle. .»

— « Seigneur, quand ces méchants m'ont prise en trahison , Je portais le goûter aux gens delà moisson.

Voyez, là, sous ce chêne entouré de pervenches, La cruche et le panier couvert de nappes blanches; Il faut, après bataille, au chevalier errant. Mieux que le fruit sauvage et que l'eau du torrent ; Ce repas de ma main n'est pas œuvre savante. Acceptez-le, pourtant, de votre humble servante. Je vous atteste, au moins, que nul méchant sorcier N'y mêla de poison, si le pain est grossier; Que mes fraises, mes noix et le lait de mes chèvres Ne se changeront pas en crapauds sous vos lèvres.»

— H Soit dit, rieuse enfant, c'est un festin de roi; Mais venez partager vos fraises avec moi. »

Et tous deux, sans façon, ainsi que sœur et frère, Sans souci des géants, des nains, du sort contraire. Assis près de l'eau vive où se mirent leurs yeux, Epuisent le panier en un goûter joyeux. Le rire épanouit ces deux franches ligures, Car la douce gaîté convient aux âmes pures.

— M Maintenant, » fit le preux, m je me dois souvenir Que d'autres nécromans pourraient bien survenir; Chère petite sœur, je veux, quoi qu'il arrive. Jusqu'au toit de son pire escorter ma captive. »

— M Nenni, mon doux seigneur, il ne m'est pas permis; Grâce à vous, dans ces bois je n'ai plus d'ennemis ;

4<î E5V0IXDU SILENCE

Vous avez pour longtemps écarté Mélusine; La ferme de mon pJre est d'ailleurs si voisine! Je crains les médisants et les propos jaloux Autant que les sorciers et bien plus que les loups. Adieu! votre chemin vers le château des fées Sur ces roches, là-haut, de noirs sapins coilfées Monte, et le mien descend le long di ce ruisseau; Allez à vos combats, je vais à mon troupeau. «

— « Déjà vous m'éloigncz, ingrate, je demeure! »

— (( Déjà vous commandez et voukzqucjepleure? »

— « Je suis le plus prudent et je veux vous servir. »

— (( Moi, je suis la plus faible, on me doit obéir. »

— (1 J'obéis ; mais qu'au moins, sans laisser de rancune. J'emporte un souvenir de ma bonne fortune.

Je prends du bout des doigts, sans toucher au corset Ce bouquet de trois fleurs noué par un lacet. »

— « Je ne les donnais pas, vous les avez su prendre ! Gardez-les, » reprit-elle ; et d'une voix plus tendre : « Je voudrais vous laisser pour les jours de malheurs Un talisman plus fort que ces trois pauvres fleurs ; Mais vous aurez aussi ma meilleure prière;

Je la dis, chaque soir, la main sur ce rosaire. »

— «Donnez prière et fleur, » fit le bon chevalier, « Tout, rose et marguerite et brin de violier, J'en fais mou talisman, et, dans chaque aventure.

LA TOUR d'ivoire.

Je porterai toujours ces fleurs sous mon armure. »

— « Mes vœuxau ciel, mes vœux s'élèverontpour vous. »

— «Le ciel les entendra, l'écho m'en sera doux. »

— «Que Dieu vous paye, un jour, cette bonne œuvre en gloire »

— « J'ai remporté pour vous ma plus douce victoire, Soyez sage, toujours! »

— M Vous, toujours triomphant !

Adieu, bon chevalier! »

— « Adieu, la belle enfant ! »

Chacun suivit à part son destin et sa route; Ainsi fait-on souvent, hélas! quoi qu'il en coiîte. Mais d'un rêve pareil troublés et palpitants. Tous deux pour compagnon ils avaient le printemps. L'air s'emplissait pour eux de baume et d'harmonies; Ils allaient escortés par tous les bons génies; Les sylphes répétaient, légers, tendres, moqueurs, La chanson qui tout bas se chantait dans ces cœurs.

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