CHANSON DES SYLPHES
A l'heure où le ciel se colore Des premières roses du jour.
Où le cœur s'éveille et s'ignore, Tâchez d'éterniser l'aurore.
Restez au matin de l'amour.
A l'heure où le flot, sur la grave, S'enile et meurt sous un rayon d'or; Où la fleur s'ouvre et se soulève, Où l'esprit n'est plus dans le rêve Sans être dans la vie encor;
Où l'avenir a des mirages, Où l'horizon riche et lointain Se prête aux plus folks images; Où l'oeil bâtit dans les nuages, Où l'âme arrange le destin ;
Restez dans l'aube, à l'heure fraîche Où la fleur garde son velours.
Laissez son duvet à la pêche :
Fi du glouton qui se dépêche De la fléirir sous ses doigts lourds!
N'abri^gez pas la saison verte Où nul frelon n'a dérobé Le miel de la rose entr'ouverte; Où dans la vigne encor désene Nul fruit des rameaux n'est tombé;
Où, pur de tout désir profane, L'amour est sauvé des douleurs.
Et peut, d'une aile diaphane, Toucher au lis sans qu'il se fane, S'y poser sans courber ses fleurs;
Où, dans son indécise enfance, On ne sait de quel nom charmant
Pudeur, amitié, confiance, Sous cette robe d'innocence Baptiser ce doux sentiment;
Où l'on se cherche sans mystère,
Où l'on se rencontre sans peur;
Où, chaque soir, dans sa prière,
L'un peut dire à Dieu: C'est mon frère,
Quand l'autre lui dit : C'est ma sœur.
A l'heure où le ciel se colore Des premières roses du jour, Où le cœur hésite et s'ignore.
Tâchez d'éterniser l'aurore.
Restez au matin de l'amour.