LE TALISMAN
Des pins sont clair-semés sur les bruyères sèches, Noirs au fond d'un ciel rouge, aigus comme des flèches. Des pics, à l'horizon fermé de toute part, Des sommets dentelés déchirent le regard. Voyez, dans ce ravin ou, sur la roche aride, Un vieux hêtre amaigri verse une ombre torride. Seul dans son manteau sombre, étendu comme un mort. Voici le cavalier, sans son cheval ; il dort. Le fidèle Bayard, expirant à la peine, Gît exposé, là-bas, aux corbeaux de la plaine. La cuirasse et l'écu sont faussés; le haubert. Bosselé, d'une rouille épaisse est recouvert. Lépreux n'a sous sa main qu'un tronçon de sa lance; Sa harpe a disparu. Son glaive et sa vaillance. Son vœu de marcher droit dans son âpre sentier Et son amour... c'est tout ce qu'il gardait d'entier.
Il s'éveille, et debout, l'œil fier, sans un murmure. Il prie, en rajustant tous ces lambeaux d'armure. Or, voilà qu'en formant un grand signe de croix, Il sent, contre l'acier, s'agiter, sous ses doigts, Un chapelet de buis... O trouvaille imprévue! Celui qui l'autre soir, s'il en croit à sa vue, Bénissant et charmant les longueurs du chemin,
6^ LESVOIX DU SILENCE.
S'égrenait sur son cœur dans une blanche main. D'où vient ce don? quelle est cette fortune étrange? Est-ce un larcin commis pour lui par son bon ange? Sa dame est donc venue, elle a prié pour lui. Veillé sur son sommeil, pleuré de son ennui! La belle au jupon court, rustiquement coiffée. Au lieu d'une bergère est peut-être une fée? Peut-être elle se cache et paraîtra soudain?
« J'ai sa douce pitié... si c'était son dédain! Mais qu'il vienne d'un ange ou soit donné par elle, Que l'adorable enfant soit fée ou pastourelle, Ce présent m'est un gage, un espoir assuré; C'est le vrai talisman et par lui je vaincrai, i-
Et, déjà, d'un pas ferme il a repris sa route. Guéri de sa fatigue et sauvé de son doute. Paisible, et d'un rega-d qui brave le destin Interrogeant l'espace et l'horizon lointain.
Là-bas, à l'occident, apparaît comme un rêve Un mont étrange, assis sur une large grève; Ses pieds semblent baignés par un Océan noir; Un nuage léger, vermeil, riant à voir.
Dorant de ses reflets la nuit qui l'environne, Descendu sur son front le voile et le couronne. Dans l'or de ces brouillards fantasques et charmants L'œil se joue et bâtit de vagues monuments : Le voyageur subit ce merveilleux prestige; Un instinct vers ce but, malgré lui, le dirige : Il marche, en méditant, plein de joyeux accords; Le vol de sa pensée a soulevé son corps.
t A TO U R d'i V O I R E. (j5
« Triste et seul je portais la vie Pour garder l'honneur jusqu'au bout.
Je combattais, sans autre envie Que mourir en restant debout.
Sans m'avouer ma lassitude, Je sentais bien, à chaque pas, Que l'orgueil et la solitude Au plus fort ne suffisent pas.
Je vivais, chevalier sans dame, Sans ferveur, à peine chrétien; Je me disais du fond de l'âme :
Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien.
J'allais par hasard, par miracle, Las d'agir, plus las de rêver; En touchant le but ou l'obstacle.
Je n'aurais pu me relever.
Aujourd'hui, tout me solHcite A tenter l'œuvre en qui j'ai foi; Je sens mon cœur qui ressuscite; Et mon but s'approche de moi.
Vainqueur, j'ai des témoins, un juge ; Je sais quels prix me sont offerts.
Vaincu, je connais mon refuge :
Deux bras chéris me sont ouverts.
J'ai des amours sûrs et fidèles.
Si tout le reste est hasardeux.
66 LESVOIX DU SILENCE.
J'étais las... mon ange a des ailes Pour nous emporter tous les deux.
Quoi donc me reste inaccessible, Si Dieu me garde un tel secours?
A cœur aimant rien d'impossible:
L'inconnu m'appelle et j'y cours. »