BALLADE
J'ai mon asile et mes délices.
J'ai mon secret et mon amour; J'ai bu l'ivresse à pleins calices, Au fond d'un bois, dans une tour.
La tour est si claire et si blanche, Qu'on dirait, de loin, tous les soirs, La lune qui monte, ou se penche, La lune entre les rameaux noirs.
Un grand bois défend la tour ronde De tout passant faJe ou moqueur; Elle est à l'autre bout du monde, Elle est à doux pas de mon cœur.
Le bois est peuplé de féeries Trompant l'oreille et le regard; Moi, j'ai cueilli dans ses prairies Des fleurs qu'on ne voit nulle part.
Un autre aurait mis des années Sans même arriver jusqu'au seuil ; Moi, ces barrières fortunées, Je les franchis en un clin d'œil.
Si je pense à ma tour divine, Pour y voler en un moment, Je mets la main sur ma poitrine Et j'y touche mon talisman.
Ma tour, dans sa blancheur de neige.
Sans parler des périls cachés, Du bois touffu qui la protège, Est si haute sur les rochers,
Une si forte palissade Se hérisse autour du coteau.
Que, pour essayer l'escalade.
Ou battre en brèche le château,
Tous les engins, bélier, échelle.
Avec cent mille combaitants.
L A TO U R d'i VOIR E. 87
Ne pourraient se frayer vers elie Un chemin... missent-ils cent ans!
Et moi, pourvu que je réponde, Ou mon nom, ou l'un de mes vers, J'arrive en moins d'une seconde ; Les deux battants me sont ouverts.
Si l'on savait quel doux mystère Cachent la tour et son verger.
Les rois, des deux bouts de la terre, Se ligueraient pour l'assiéger ;
Et, jour et nuit, sous ses murailles, Les guerriers au cœur de lion Se livreraient plus de batailles Que jadis autour d'Ilion.
On redit plus d'un conte étrange Sur la tour au faîte argentin.
C'était la cellule d'un ange.
Ou d'une fée, ou d'un lutin...
Ange ou lutin, la châtelaine Dont ces murs gardent les appas.
Moi, je sais que la blonde Hélène Et Vénus ne l'égalaient pas.
Qui la vit en sa tour d'ivoire Y voudra toujours revenir ; Il n'est pas d'amour, pas de gloire Qui lutte avec ce souvenir.
88 LESVOIX DU SltE NCK.
Mon cœur auprùs d'elle y demeure Et tient tout le reste en oubli ; J'y veux passer ma dernière heure, Et j'y veux être enseveli.
Or, par monts et par vaux, seul avec sa pensée, Joyeux sous l'acier sombre et visière baissée. Il marche ainsi, chantant, rêvant ou combattant; Puis des chemins foulés disparaît un instant. Comme enlevé d'en haut par une main secrète, Invisible et porté dans sa douce retraite.
On revoit tout à coup sa lance et son écu Briller dans quelque lice ouverte au droit vaincu; Dès que le ciel, moins rude aux vertus qu'on opprime, Tient à se faire absoudre en châtiant le crime. Il vient sans qu'on l'attende, et, tel qui le croit mort. Sent déjà ses coups sûrs comme ceux du remord. C'est lui qu'au fond des bois, sur la route déserte, La craintive innocence invoque à chaque alerte; Lui qui du ravisseur et du sorcier malin Sauve et conserve purs la vierge et l'orphelin; Lui, le chevalier noir, que l'on craint et qu'on aime, Qui, sans être appelé, paraît au jour suprême ; Qui seul, dans les palais, va défier les rois. On en fait maints récits moins beaux que ses exploits; Il nous a tous aidés de son cœur, de sa lame. Mais nul n'a su son nom, ni celui de sa dame.