HYMNE
« D'où viens-tu, feu subtil, âme qui me pénètre. Que tout être, aujourd'hui, verse dans tout mon être, Que j'aspire avec l'air, que j'exhale en tout lieu? Pour faire ici la terre et mon âme aussi belles, Toi qui les rajeunis, toi qui me renouvelles, Amour, n'es-tu donc pas quelque chose de Dieu?
« Comme tu nous remplis de vigueur et de sève ! Comme, à travers l'espace, un essor me soulève! Pourquoi suis-je investi d'un pouvoir inconnu? Dans mon cœur, triste hier, une allégresse abonde; Je me sens assez fort pour so'ilever un monde ; Entre la vie et moi qu'est-il donc survenu?
(( Est-ce un œil qui sourit, une main que je presse, La longue tresse d'or qui flotte et me caresse. Est-ce un plus doux accent de cette voix de miel, Un pli plus gracieux de cette lèvre rose, Est-ce la beauté seule, une aussi frêle chose, Qui fait d'un homme un ange et de la terre un ciel?
« Ah ! si rien n'était là, dans ce moment suprême, Rien de plus que nous deux, rien qu'elle et que moi-même. Si quelque Dieu sur nous n'était pas descendu, Comment s'échangeraient ces accords et ces flammes, Entre le ciel et nous, puis entre nos deux âmes? Pourquoi monterions-nous de ce vol éperdu?
« Regarde-moi tou)ours, prodigue ce sourire!
LA TOUR D IVOIRE, ai
Que ton cœur à mon cœur ne cesse pas de luire, Et que ton souffle au mien se vienne encor mêler. Mais surtout que le dieu, le charme, le mystère, Ce qui vient, dans l'amour, d'ailleurs que de la terre, L'ineffable inconnu n'aille pas s'envoler.
(( Tant qu'il nous portera tous les deux sur ses ailes, Qu'un invisible aimant, liant nos cœurs fidèles, Nous tiendra suspendus dans ce rcTe enclianté, Que ton regard de sœur, qui m'apaise ou m'entraîne. Répandra dans mon sein cette vertu sereine Plus forte que la mort et que la volupté...
« J'irai, j'emporterai l'Olympe inaccessible! Combats, douleurs, travaux en dehors du possible, Tout lot devient heureux par l'amour départi. Mais que l'indifférence éteigne ton sourire, Que ton cœur, un instant, de mon cœur se retire... Et des saintes hauteurs je tombe anéanti. »
Combien, sous ce beau ciel, l'astre qui les caresse Mesura-t-il d'espace à l'amoureuse ivresse; Combien ont-ils cueilli de fleurs dans ce jardin; Quel temps les a gardés la tour dans son Eden ? Peut-être une heure, un jour, peut-être des années! Le temps ne compte pas ces heures fortunées; Entre deux cœurs heureux qui s'aiment librement, Les jours, l'éternité ne durent qu'un moment. Ils auraient, oublieux du ciel et de la terre. Epuisé leur bonheur sans honte et sans mystère ; De soupir en soupir, dans l'ineffable tour, Ils auraient consumé leur vie et leur amour.
82 lESVOIX DU SILENCE.
Si, du rêve «t des fleurs s'arrachant la première, L'ange n'avait parlé, du haut de sa lumière, De i'iiumble et saint devoir qui rappelle, ici-bas, La femme à ses douleurs et l'homme à ses combats ; Et n'eût au chevalier, ctouffant un murmure, Rendu sa bonne lance et bouclé son armure.
— » Quoi ! partir, disait-il, je me croyais au port ! » — 1< L'amour n'arrive au but qu'en traversant la mort ! n
— « Attendons, dans l'extase où notre âme est ravie. Attendons cette mort sans rentrer dans la vie ! n
— « La vie est un devoir. »
— <i Vivons dans ces beaux lieux. »
— « Vivons où Dieu nous place, au poste périlleux. \> La vie est un combat; ici l'on se repose :
Sur ce Thabor d'un jour on se métamorphose. Vers la beauté qu'on cherche on s'avance d'un pas ; On touche à l'idéal, on ne l'habite pas. Le bonheur ici-bas n'est qu'un lieu de passage Où l'on reçoit du ciel un flamboyant message : Et, sans brûler nos yeux et notre cœur de chair, Dieu ne saurait, pour nous, éterniser l'éclair. Mais l'éclair disparu pourra briller encore. Sois sûr qu'après la nuit tu reverras l'aurore. Si tu restes vaillant et fidèle à ta foi, La tour et ses jardins se rouvriront pour toi ; Tu sauras traverser, sans nouvelles batailles,
LA TOUR d'ivoire. 83
La trompeuse forêt qui cache ces murailles. La porte, pour toi seul, tournera sur ses gonds. Tous les monstres vaincus, les géants, les dragons, Les nains, blottis aux creux des ifs et des érables, Pour tout autre que toi resteront redoutables ; Mais tous t'obéiront en esclaves soumis. Les oiseaux de mes bois seront tous tes amis. Mes colombes iront, fendant les zones bleues. Te porter ma pensée à des milliers de lieues. Toi, pour me revenir, tu feras, en rêvant, Ton chemin sur des chars plus vites que le vent. Jour et nuit, sur ton œuvre attentive et penchée, Par les regards du cœur je te reste attachée. Ma prière et mes vœux, du haut de ces sommets, Iront du ciel à toi sans s'arrêter jamais. Mes doigts ne quittent plus maintenant ce rosaire: J'apporterai ma lampe au fond du sanctuaire ; Et, toute à préparer les fêtes du retour, Si lointain que tu sois, je t'attendrai toujours. Je serai là, toujours, prêtant l'âme et l'oreille, A cent exploits nouveaux dont le bruit m'émerveille. Seule, entre les créneaux de ma blanche prison, Je te verrai venir du bout de l'horizon. Va! nous aurons encore ici de douces heures ; L'effort qui les paiera nous les rendra meilleures; Et l'enivrant jardin, chastement visité.
Gardera pour nous deux sa mystique beauté. Tu ne m'ôteras point de mon château d'ivoire; J'y serai ton repos et tu seras ma gloire. De l'invisible dame en prison dans ses fleurs, Tu porteras bien haut les discrètes couleurs ; Tu voudras recevoir, de ses mains toujours pures,
iS^ L K s V O I X DU SILENCE.
Un laurier à ton front, un baume à tes blessures, Et tu me béniras, doucement prosterné.
Pour ce que je refuse et ce que j'ai donné. »
— « Adieu. J'obiiirai ; je pars, rien ne m'effraye;
Je pense, à chaque lutte, au prix qui me la paye.
Reposé dans l'amour, je me lève assez fort
Pour ne plus désirer ni redouter la mort ;
Et dans ces pleurs sacrés mon âme est retrempée.
Mieux que dans une eau vive on ne trempe une épée.
Un instant de bonheur est le meilleur soleil
Pour nous rendre au combat après un lourd sommeil.
J'ai contre l'eimemi, j'ai, de plus que mes armes.
Ce pieux talisman qui rompt les mauvais charmes,
Ce chapelet de buis de trois fleurs embaumé.
Don de la belle enfant que l'ange a confirmé.
Je gagnerai par lui plus douce récompense;
Où le fer ne peut rien, il sera ma défense.
Les fantômes impurs qui longent les chemins
S'évanouiront tous à le voir dan.s mes mains.
Nul ne me l'ôtera par force ou par adresse;
Et quand il reviendra dans ces mains que je presse.
Teint du sang et des pleurs d'un loyal chevalier,
Il sera digne eucor de vous être un collier. »
Or le bon palefroi, sellé pour la bataille, Hennissait et piaffait au bas de la muraille ; Et le preux s'élança. D'un vol moins prompt, le vent, Rouie au bord du sentier le feuillage mouvant. Les arbres, les rochers glissaient comme des ombres. Et l'éclair de l'acier sillonnait les bois sombres. Ainsi, pour fuir un lieu qu'on aime, un souvenir,
Un bonheur qu'on abjure et qu'on veut retenir. Il faut, du cher Éden où le cœur eut sa fête, Partir comme une flèche et sans tourner la tête. Jusqu'à l'heure où l'on foule un sol indifférent, Courir, ô bon cheval, plus vite qu'un torrent !
Il fuyait, il fuyait. Quand il reprit haleine, La tour était bien loin, il entrait dans la plaine; La vie et ses périls pour lui recommençaient: Car c'était un chemin où les hommes passaient. Dès lors, à pas comptés, comme une sentinelle. Il marchait, il veillait pour la lutte éternelle. Quand s'offrait sur sa route un lieu sûr et discret, Un vallon sans écho caché dans la forêt. Le cavalier dans l'ombre y déposait sa lance; Ses lèvres et son cœur rompaient le dur silence, Et l'amoureux chanteur, prenant sa harpe d'or. Aux couplets comprimés rendait un libre essor.
LA TOUR d'ivoire