PETITE FLEUR SUR MA FENETRE
Adieu le livre et l'ccritoire!
Mou cœur a pris la clef des champs.
Je passe, en rêve, au pied des haies.
Des nids joj'eux j'entends la voix ; Couché sous les hautes futaies, J'aspire encor l'odeur des bois.
Je retrouve en pleine verdure Les sommets d'où je t'apportai; Un petit coin de la nature M'a rendu son immensité.
Dans cette branche de bruyère, Dans un seul brin d'herbe jauni, Je vois la beauté tout entière, La grandeur de l'être infini.
Le monde à mes yeux se déploie :
Et, si mince qu'y soit ma part.
Une fleur sufSt à la joie De mon âme et de mon regard.
Je songe à des jardins célestes..
En vain mon champ me futô té ; Petite fleur, si tu me restes, Dieu ne m'a pas déshérité.
Octobre 1864.
l8 LES VOIX DU SILENCE.
UN
Devant ces deux portraits que j'invoque sans cesse, Dans ma chambre où, lesoir, un groupe aimé sepresse, Les enfants, à ma voix doucement apaisés, Avaient dit leur prière et reçu nos baisers. Resté seul, j'essayais d'utiliser ma veille; Les cris joyeux chantaient encore à mon oreille : Mais l'ennui, ce jour-là, mille poids étouffants, Avaient résisté même au baiser des enfants.
L'ombre des mauvais jours, la crainte des jours pires. Passaient entre mon cœur et ces jeunes sourires; Devant ce cher soleil voilé d'un crêpe noir Les spectres de mes morts étaient venus s'asseoir. J'avais froid dans les os; le brouillard de novembre
UN ENTRETIEN AVEC CORNEILLE. ip
Semblait percer les murs et pleuvoir dans ma chanjbre. Incapable d'effort, étendu près du feu, Je m'écoutais souffrir sans pouvoir prier Dieu. Sombre, amer, je songeais, cédant presque à l'envie, A ces âpres détours du combat de la vie Où va mon pauvre esprit, si souvent abattu Sous le corps douloureux dont il s'est revêtu; Te! qu'un frêle soldat qui, dans sa main trompée, Saisirait un roseau quand il cherche une épée; Et devant le destin, sans plus noble souci. J'allais demander grâce et me rendre à merci.
Mais, le stoïque honneur s'efforçanî à renaître. Comme un secours certain je pris ton livre, ô maître ! J'allai, de page eu page, aspirant au travers La moelle de lion qu'on suce dans tes vers. J'évoquais, j'écoutais ces âmes surhumaines Faites d'après ton âme et bien plus que romaines. Horace m'avait dit en ses mâles adieux : « Faites votre devoir et laissez faire aux dieux. » Polyeucte, inspiré des grâces du baptême, S'armaut contre la mort et Pauline elle-même, D'éternelles clartés illuminait mon cœur; J'en étais à ces vers, à ce cri du vainqueur :
« Saintes douceurs du ciel, adorables idées, Vous remplissez un cœur qui vous peut recevoir; De vos sacrés attraits les âmes possédées Ne conçoivent plus rien qui les puisse émouvoir. »
Ayant lu, tout mon sang bouillonnait, j'étais ivre; Pour la centième fois mes pleurs mouillaient ce livre;
Et, la main sur mes yeux, j'attendis longuement Sans que rien dissipât mon éblouisscmcnt.
Enfin je me levai ; la cliambre tout entière, Comme au plus grand soleil éclatait de lumière ; Et, devant moi, le maître évoqué si souvent, Le maître était debout, le maître était vivant !
Simple et rude en son air, fort et de haute taille. Il semblait au discours moins prompt qu'à la bataille. Pauvre dans son costume, il ne me cachait point Les trous de ses souliers et ceux de son pourpoint ; Et jamais prince ou roi, de la plus fière mine, N'eut tant de majesté sous la pourpre ou l'hermine. Je le vois sans terreur comme l'un d'entre nous; Mais, frappé de respect, je tombe à ses genoux. Lui, bon e familier, me relève et m'embrasse, Me fait asseoir et va s'asseoir lui-même, en face, Dans mon vieuxfauteuii droit, très dur et très ancien, Datant du Cid peut-être, et qu'il prend pour le sien; Là, devant mes tisons, durant toute une veille. Moi, chétif j entendis parler le grand Corneille.
« A quoi bon de ma voix implorer le secours, Si par tes actions tu mens à nos discours ; Si tu n'as su trouver, toi nourri de mon livre, Dans l'heur de .nieux penser la force de mieux vivre ;
Si le mâle entretien de tant d'esprits fameux N'a pu te faire une âme indomptable comme eux? Ta muse a des fiertés ; tu n'as que des faiblesses ; Ose encor nous prêcher des dieux que tu délaisses Et prétendre aux sommets, du fond de ta langueur, Et colorer tes vers d'une fausse vigueur ! Honte au mol histrion, au poète frivole, Dont toute la vertu se dissipe en parole ; Qui s'exalte en son livre et qui s'abaisse ailleurs, Et qui ne vaut pas mieux que ses vers les meilleurs !
« On t'a dit que notre art, pareil à l'art des femmes, Est chargé d'assoupir et d'enchaîner les âmes, D'étouffer sous les fleurs les courroux généreux Et d'orner les loisirs et l'ennui des heureux. La perle, assurent-ils, naît d'une maladie. Et c'est des cœurs malsains que sort la mélodie; Et pour eux le chanteur est le plus accompli Qui sait mieux leur verser la folie et l'oubli. Ah ! s'il faut qu'un poison coule au lieu d'un remède, De la source où buvaient Rodrigue et Nicomède; Si vous rabaissez tous au métier qui prévaut Cet art sacré des vers que j'ai porté si haut... Comme des tréteaux vils sous une danse obscène Croulent ces blocs d'airain dont j'ai fait votre scène, Et ce mâle français qu'on ne veut plus savoir, Langue de la raison, de l'honneur, du devoir! Toi, retiens ce conseil de notre tête-à-tête : On n'est qu'un baladin et non pas un poète. Quand des grâces d'un vers gémissant ou moqueur On a charmé l'esprit sans agrandir le cœur; Quand, plus haut dans la force et vers le bien qu'on aime.
On n'a pas emporté ses lecteurs et soi-même; Quand jamais on n'osa, tout seul, en plein soleil, De la vigueur d'un acte appuyer le conseil.
« Je le sais, une vie, une vertu sans tache,
Piusqu'un poime, hOlas! sont une lourde tâche!
C'est pourquoi je t'exhorte et je visns, mon enfant,
Poser sur ta faiblesse un bras qui te défend.
Tu souffres et tu crains, et l'avenir t'effraie,
Et bien près de ton cœur j'aperçois une plaie;
Tu souffres dans ta chair, ta vigueur se flétrit ;
L'argile de ton corps pèse sur ton esprit.
Eh bien, c'est là l'épreuve où l'homme enfin s'atteste !
Tu peux vouloir encor, ta liberté te reste;
Si, même en se courbant sous les maux entassés,
On marche et l'on sutEt au devoir, c'est assez.
Le devoir! il n'admet ni douleur, ni faiblesse;
Mais Dieu nous le mesure aux forces qu'il nous laisse ;
D'humbles mourants, àl'heure où rien n'est plus debout.
Ont pu, d'un seul regard, l'accomplir jusqu'au bout.
n Tu souffres, tu te plains, il faut qu'on te soutienne ! Souffrir, et qu'est-ce donc pour une âme chrétienne;' Qu'est-ce que la douleur dont l'assaut t'a surpris? Un rapide combat dont Dieu même est le prix. Nous souffrons, nous semons; c'est la mort qui recueille, Qui des moindres vertus ne perd pas une feuille; Qui pèse chaque effort, qui compte chaque pleur... La mort n'abolit rien, excepté la douleur. Quand la terre s'enfuit et quand le ciel demeure. Qu'importe une tourmente et des soucis d'une heure! Qu'importe au fier oiseau l'aspérité du sol
Qu'il effleure du pied, prêt à prendre son vol! Des lois, des dieux, des mœurs, ton siècle impur se joue ; A nous qui fendons l'air, qu'importe cette boue! Passons, les yeux fixés sur nos sommets chéris; Ne touchons à ce temps que par notre mépris.
« Le poste de l'honneur est près de ce qui tombe. Mais sur nos droits blessés ne fermons pas la tombe ; Tant qii'unearme nous reste et tant que nous vivons, N'avouons pas vaincu le Dieu que nous servons. Même à cette heure encor, la parole est un glaive ! Qu'un poète se dressa et qu'une voix s'élève ! Moi, sujet de Louis, paisible homme de bien, Je voudrais aujourd'hui parler en citoyen : Comme jadis, soldat de Brute et de Pompée, Chez les derniers Romains j'aurais porté l'épée; Comme aux pieds de Jésus, prompt à dire : «Jecrois: > Chez les premiers chrétiens j'aurais porté la croix.
<( Toi donc, qui vis saigner d'une injure mortelle L'ancien honneur avec la liberté nouvelle. Fidèle à tous les deux, et luttant pas à pas, Blessé, vaincu, mourant, ne te résigne pas. Accepte avec orgueil l'oubli, la solitude; De ton âme, avant tout, fais ton unique étude; De ce champ de bataille on ne peut te bannir. Travaille sur toi-même à fonder l'avenir. Les épines s'en vont aussi bien que les roses! Mais,auboutderépreuve, il nous reste deuxchoscs Par où nous recevons le prix de nos combats. Notre âme dans le ciel, notre nom ici-bas. Va! le moindre écusson a son modeste lustre;
a^ LES VOIX DU SILENCE.
Et, sans espoir de gloire et d'avenir illustre, L'honnête homme expirant que la vie a déçu Peut rendre, au moins, son nom pur comme il l'a reçu.
« Un nom ! pourquoi l'orgueil de ce hochet suprême? C'est que ton nom, mon fils, est bien plus que toi-même : C'est le sang des aïeux souillés ou triomphants : C'est ton père qui doit revivre en tes enfants ; C'est, pour eux, l'aiguillon salutaire ou funeste ; C'est ta honte, à leur front, ou ta vertu qui reste. Fais donc que tes aïeux soient fiers de se revoir Dans l'acier de ton nom comme en un pur miroir. Fais qu'au moins pour tes fils, ce nom ail un prestige; Fais-en l'arrêt fatal, la loi qui les oblige, L'inflexible précepte et l'astre au firmament Que chacun d'eux consulte et suive à tout moment. Qui sur eux veille, aux jours d'épreuve, au temps prospèr Comme a veillé sur toi le regard de ton père.
« Travailler à son nom, ciseler de sa main Cette image qui doit nous remplacer demain ; L'illuminer des feux de notre foi chrétienne, C'est l'œuvre de tout homme, et surtout c'est la tienne ! C'est la nôtre, à nous tous qui portons le flambeau, Poète! et qui marchons à la quête du beau, Qui veillons, sans un jour, sans une heure paisible, Pour faire à tous les yeux éclater l'invisible ; Pour faire pénétrer, écrite en mots vainqueurs, La parole de vie au fond de tous les cœurs.
u Qu'importe donc un mal prêt à finir ! qu'importe Si dans ton corps brisé ton âme est la plus torte ;
Si, malgré les fardeaux que tu sens s'alourdir, Ton âme et ton honneur peuvent encor grandir! »
Il dit, je m'élançais plein d'une foi profonde, Pour baiser cette main créatrice d'un monde; Il avait disparu, mais laissant après lui Ces clartés du devoir mortelles à l'ennui.
Du réduit, visité par ce dieu domestique, Le plafond rayonnait clair comme un ciel d'Attique. D'air pur et de soleil et de fraîches senteurs Je m'y trouvais baigné, comme sur les hauteurs; Et les maux de mon corps, nés des peines de l'âme, Oubliés tout à coup, fondaient à cette flamme. Tout brillait sur ces murs sombres auparavant; Tout s'était mis en fête et tout semblait vivant; Tout mon vieux mobilier semblait rajeuni d'aise; Un aïeul souriant occupait chaque chaise ; De la table oii j'écris sortaient de chères voix, Et mes livres aimés parlaient tous à la fois. Je cherchai du regard les yeux que je consulte, Les deux portraits sacrés à qui je rends mon culte. Ma mère avait toujours, mais sans verser de pleurs. Son doux visage empreint de célestes douleurs. Plus ardent que jamais, le feu de la prière Rayonnait de sa face et de son âme entière Pour le rachat des siens toujours prompte à s'offrir.
Elle semblait encore demander à souffrir. Pareil aux grands aïeux, à ces vieux chefs de race, SculptiJsdu même airain que don Diègue et qu'Horace, Qui, pour vivre plus fiers, ont vécu sans bonheur, Qui n'ont d'autre souci, d'autre bien que l'honneur. Qui pour les droits vaincus s'immolent sans murmure Et meurent ensolJats, debout dans leur armure... Mon père, au front serein, mais non sans quelque orgueil. Confirmant ce discours du geste et du coupd'œil. Songeait qu'ayant toujours marché la tête haute, Sa maison n'était pas indigne d'un tel hôte, Et, de sa ferme voix qui m'a tant consolé, Me disait dans mon cœur : «C'est moi qui t'ai parlé. »
Novembre i86r.