AMENDE HONORABLE. III
Le monde a pour raison le seul esprit de l'homme, Et Dieu tient tout entier dans le mot qui la nomme ! Prenez-le donc ce mot, dans son inanité, Et tâchez d'en nourrir la triste humanité; Servez au lieu du Christ, au lieu du pain des anges, Servez aux affames vos formules étranges. A qui pleure une mère, un enfant, une sœur^ Offrez ce Dieu sans voix, sans regard et sans cœur; Donnez-le pour richesse à ces pauvres chaumières, A nos temps assombris donnez-le pour lumières; Donnez-le pour espoir aux veuves, aux mourants. Pour seul juge aux vaincus, pour seul frein aux tyrans. Tâchez que l'univers un moment le proclame. Ce Dieu que chacun fait et défait dans son âme, Qui pense avec Socrate et meurt avec Caton, Mais qui rugit aussi dans le tigre et Néron; Qui chez un Attila se retrouve et s'adore; Qui, couvé dans la brute, en Marat vient éclore; Qui siffle avec le fouet du planteur insolent. Et, dans la main du Czar, s'allonge en knout sanglant. Sur le trône du Christ faites qu'il règne une heure; Puis comptez nos vertus! Voyez ce qui demeure, Et ce qu'un pareil Dieu garde à l'humanité De justice et d'amour, surtout de liberté.
Prophètes du néant, voyez! le ciel est vide; La prière tarit sous votre souffle aride; Gardant pour dieux secrets le dédain et l'orgueil. L'homme a la haine au cœur et l'ironie à l'œil. Comme la feuille au vent, les âmes desséchées, A l'arbre de la croix par le doute arrachées, Roulent en tourbillons sans guide et sans chemins
Jla LES VOIX DU SILENCE.
Les peuples ne sont plus que des sables humains; Et dans un noir désert traversé de fantômes Un orage éternel emporte ces atomes.
Pulvérisez encore, ô funèbres vainqueurs,
Ce qui restait de Dieu pour cimenter les cœurs;
Ecrasez sur leur croix le Christ et son Vicaire;
Aplatissez le monde en rasant le Calvaire,
Pour que les hauts Césars demeurent, parmi nous.
Les seules majestés qu'on adore à genoux ;
Que la chair et ses dieux, seuls debout dans nos temples,
Soient dotés chaque jour de domaines plus amples;
Que les peuples, enfin, tous passes au niveau,
Sous le même boucher ne forment qu'un troupeau.
A genoux! et veillons en armes Autour de l'auguste rocher.
Enfants, objets de mes alarmes, Venez défendre avec vos larmes Ce Dieu qu'on veut nous arracher.
Vous verrez de tristes années :
Des hommes sans Dieu seront rois; Les mœurs, les lois sont entraînées.
Enfants ! de vos mains acharnées.
Cramponnez-vous à cette croix.
AMENDE HONORABLE. IIj
Tous les aïeux morts à son ombre, Accourus vers le saint tombeau, Groupés sous ce ciel lourd et sombre.
Vont faire un cortège sans nombre Au Christ qui saigne de nouveau.
Leurs faces de pleurs sont trempées; De l'outrage, hélas ! avertis, Tous ont porté leurs mains crispées.
Les uns à leurs grandes épées, D'autres à leurs rudes outils.
Voici le chœur des saintes femmes Avec des vases précieux :
Sur les places des clous infâmes Elles versentj à pleines âmes, Des parfums rapportés des cieux.
Dans son angoisse maternelle, Chacune, au pied du crucifix, Regarde en tremblant autour d'elle.
Si, parmi la troupe fidèle, Elle aperçoit au moins son fils.
De leur groupe qui se resserre Ce cri s'élève et nous défend :
« O Jésus, retiens le tonnerre Et n'abandonne pas la terre S'il nous y reste un seul enfant! n
Exauçons ce vœu de nos mères, Et Dieu l'accomplira sur nous.
Laissons au monde ses chimùres, Ses fruits pleins de cendres amires...
Voici la croix, tous à genoux !
Petits enfants à tête blonde, Vous dont l'âme est un encensoir, Priez, la prière est féconde...
Un enfant peut sauver un monde En joignant ses mains chaque soir.
Peut-être que Dieu veut encore.
Lorsque tant d'hommes sont menteurs, Prendre, au lieu d'oracle sonore, La voix d'un enfant qui l'adore Pour confondre les faux docteurs.
Le soir, que, dans chaq'.ie famille, Au pied de l'arbre des douleurs.
L'enfant rose et la Jeune fille, Pour tous ceux dont la foi vacille, Offrent leur prière et leurs pleurs;
Tandis qu'au fond du sanctuaire Les apôtres en cheveux blancs.
La recluse et le solitaire, Les voix qui ne peuvent se taire, Chantent leurs hymnes vigilants.
Vous qui savez parler aux chênes, A la mer grondante, au ciel bleu, Qui forcez les cimes hautaines, Les oiseaux, les lis, les fontaines,