‹ Œuvres poétiques (volume 3)Chapitre 31 sur 113 · L'HÉRITAGE · texte numérisé non relu

L'HÉRITAGE

Au modeste enclos des ancêtres, Qui sait borner son horizon?

Sous un toit fidèle à ses maîtres, Qui meurt fidèle à sa maison?

Qui peut, tête blonde ou front chauve.

Retrouver son nid ou son port, Et dormir dans la même alcôve Du lit de noce au lit de mort?

Plus d'autre immuable héritage Que le désir et la douleur;

Le vent qui tourmente notre âge Rase une tour comme une fi>;ur!

Il faut dresser, plier sa tente, Tout changer, d'hier à demain; Entre les regrets et l'attente, l-'lotle, hiikis! pauvre cœur humain!

Aux vieux murs des aïjux que j'aime J'adhère, en vain, lierre obstiné; L'ouragan m'a saisi moi-même, Et me voilà déraciné.

On donc le jardin, la tourelle,

Li vigne et le préau joyeux?

Où donc l'église maternelle,

Les berceaux, les tombeaux d'aïeux?

Je n'ai plus de ces biens antiques, Nomade, errant je ne sais où.

Rien, hormis ces humbles reliques Que l'on peut suspendre à son cou.

Je dors sous des toits éphémères Où jamais je ne reviendrai ; Mais j'emporte, au moins, de mes pères Leur âme... et je la garderai!

Je vis par eux; en leur présence.

J'interroge, et leur vieille foi Me répond dans ma conscience...

Et le passé résiste en moi.

AMENDE HONORABLE. lO/

Avec eux, je rêve sans cesse D'un grand manoir, sur les sommets, Où nous vivrons dans l'allégresse, Sans plus nous séparer jamais.

Novembre 1864.

AxMENDE HONORABLE.

O Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe (Lamartine, Hymne au Christ.')

O Christ, ta passion sera donc éternelle ! L'homme à percer ton cœur s'exerce chaque jour; Et l'affreux déicide, hélas! se renouvelle Sans lasser nos fureurs, pas plus que ton amour.

Toujours des voix en foule acclament ton supplice ; Toujours, pour le subir, tu redescends du ciel. Au pied du Golgotha, dans ton amer calice, Chaque siC'cle en passant vient exprimer son fiel.

I08 LF. s VOIX DU SILENCE

On t'ôte, on te redonne un sceptre dérisoire Qui sert à te meurtrir sur tes âpres chemins; Et Pilate, impassible en son hideux prétoire, Livre le sang du juste et s'en lave les mains.

Nous, indignes témoins de la grande agonie, Réveillés par trois fois, nous dormons lâchement ; Et plus d'un faible ami se cache ou te renie, Et ne t'avouera Dieu qu'à son dernier moment.

Donc tu mentais à l'homme, au ciel qui te délaisse ; L'arrêt en est porté par la foule et ses rois, Et ce monde ironique^ en raillant ta promesse, Te crie : « O moribond, descends-tu de la croix? »

L'orgueil du moindre enfant se rit de ta parole; Ta loi tombe à son tour sous le niveau fatal, Et le peuple, en travail d'une nouvelle idole, Court adorer ses dieux forgés dans le métal.

Te voilà donc vaincu par l'esprit, par le glaive! Eh bien! ton lourd tombeau tu le soulèveras; Entre tout ce qui tombe et tout ce qui s'élève, Toi seul, ô divin mort, tu vis et tu vivras.

Tu t'es fait du Calvaire un trône impérissable; Et ton peuple, à genoux sur ces chastes hauteurs, Verra tomber, ce soir, les empires de sable Que dressaient contre Dieu des rois spoliateurs.

Même à cette heure, ô Christ, et sur tout notre globe, Par delà ces docteurs ligués pour te honnir,

AMENDE HONORABLE. lOÇ

Tandis que les soldats tirent au sort ta robe, Vois ces mille ouvriers de ton règne à venir!

Partout oiî l'âme est libre, oii la terre est féconde, Où règne un autre Dieu que l'or ou le canon, C'est ta loi qui demeure, ô Christ ! ou qui se fonde ; Nos dernières vertus ne germent qu'en ton nom.

Vainement s'unissaient, pour ébranler ton culte. Le despote au sophiste et le peuple au licteur; Là-bas on meurt pour toi, si chez nous on t'insulte ; Vois, combien de martyrs pour un blasphémateur!

Vois ces soldats enfants, ces vierges, ces lévites, Qui s'arment de ta croix et meurent sur l'autel, Tout ce pjuple en pâture aux Nérons moscovites. Et qui, te prouvant Dieu, se démontre immortel.

Vois, par delà les mers, se choquer ces armées : La servitude expire et fait place à ta loi. Tant de sang, tant de pleurs, de luttes enflammées, C'est pour la liberté... je veux dire pour toi.

C'est pour toi, pour panser tes divines blessures, Qu'autour des lits de mort et sur ces champs affreux Des anges descendus touchent de leurs mains pures Le sang noir des blessés et la chair des lépreux.

On les trouve à genoux sous les gibets infâmes. Chez tous les délaissés, innocents ou pervers; Elles vont, sans frémir, humbles et fortes femmes. Epouser tes douleurs au bout de l'univers.

no LES VOIX DU SILENCE.

C'est pour planter ta croix qu'on découvre des mondes. Vers l'antique Orient ramenant nos vaiss-'-aux, La barque d'jn apôtre y rend les mers fccondes ; Partout ton labarum précéda nos drapeaux.

Ton astre, que suivaient les bcrgors et les mages, Partout annonce à l'homme une plus douce loi ; Chez les peuples enfants visités par nos sages, Le véritable jour ne luira qu'avec toi.

En vain nous y portons notre science humaine, Nous leur prêtons nos arts, nos lois, nos chars de feu ; La raison s'est éteinte et l'âme existe à peins Dans ces mondes vieillis qui ne t'ont pas pour Dieu.

Et voilà qu'on proclame, — ô siècle de chimères ! — Que ta parole, ô Christ, pâlit à nos lumières; Voilà qu'au Dieu vivant le ver se dit pareil, Et que la lampe insulte aux clartés du soleil! Ainsi tu fis de nous ton image suprême Pour aider notre orgueil à s'adorer lui-même! Ce ciel vide de toi, ces œuvres de ta maip. N'ont pour veiller sur eux que le regard humain ! Dans leur éternité, ces mors, ce monde immense, Ce peuple de soleils flottent sans providence; Nul n'a tracé leur route et nul ne les connaît, Hors l'insecte pensant qui meurt sitôt qu'il naît!

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