COUCHER DE SOLEIL
Voilà le soleil qui décline; Le jour s'est déjà retiré Du ravin et de la colline; Le grand mont seul reste éclairé.
L'ombre a noirci la plaine entière, Tout le pays d'oîi je reviens,
Il6 LES VOIX DU SILENCE.
L'étang, le clocher, la chaumière, Tout lieu cher dont je me souviens.
Les nids espars de mes colombes,
Mes verts sentiers près du ruisseau,
Le champ où mes morts ont leurs tombes.
L'humble ville où j'eus mon berceau.
La nuit reprend, de place en place.
Tout mon Eden, tous mes beaux jours; Plus rien n'a conservé ma trace; L'oubli s'est fait sur mes amours.
Je cherche en vain dans l'étendue Un doux rêve, un tableau joyeux; La brume est déjà répandue Sur mon cœur comme sur mes yeux.
Si je veux, dans sa clarté pleine, Revoir le soleil créateur, Je tourne le dos à la plaine Et regarde vers la hauteur ;
Et, sans plus fouiller ma mémoire, Au-devant du monde futur Je vole, oubliant mon histoire; Je nage à travers l'esprit pur.
Là-haut je retrouve une aurore :
En vain le monde est rembruni ; Je vois, j'aime et j'espère encore, Dès que j'aperçois l'infini.
Je garde, au couchant de mon âme.
Un clair sommet dans un ciel bleu, Un phare, un rayon, une flamme...
C'est votre pensée, ô mon Dieu !
C'est l'amour, le beau manifeste Qui brille en moi quand tout est noir; C'est l'éternel vrai que j'atteste En fermant les yeux pour le voir;
C'est la clarté surnaturelle Qui vers les hauts lieux me conduit, Jour que mon âme porte en elle Et qui n'aura jamais de nuit.
Décembre 1S64.
L'air est pesant, le ciel est gris; la route ardue Tourne autour d'un abîme, étroite et suspendue. Point d'arbres et point d'eau, pas un brin degazon. Les cratères éteints qui ferment l'horizon
Il8 LES VOIX DU SILENCE.
Sont fouillés par la foudre, et l'ouragan charrie Des flots de sable rouge et de noire scorie. Les loups et les chacals, ayant flairé le vent. Rentrés dans leurs charniers hurlent au jour levant.
Un voyageur, à peine au bout du premier stade. Va, baigné de sueur, tant rude est l'escalade, Tant il porte un poids lourd, tant l'air est morne et chau^ Tant il court vaillamment pour monter vite et haut. Il monte, et de ses pieds la chair saigne, entamée Par le basalte aigu dont la route est semée. Déjà d'une âpre soif il sent le feu rongeur ; Le matin n'eut pour lui ni clartés ni fraîcheur. Des l'aube, à son départ, chaque point de l'espace Semblait couver l'orage et lancer la menace. Tout autre, ou moins croyant ou moins audacieux. Se serait défié de la terre et des cieux.
« Le sentier où je marche, uni comme un grand fleuve. M'entraîne sans secousse et sans aspérités ; Du monde, à chaque pas, la splendeur toujours neuve S'y déroule à mes yeux dans son immensité.
« Car celui qui s'en va, poussé vers l'invisible, Libre des vains désirs, des sens capricieux, Vole aux fraîches clartés d'une aurore paisible Et voit dans l'univers ce qui se cache aux yeux.
« Un éternel matin, tout d'azur et de roses. L'embaume et le nourrit de sommets en sommets; Les ailes qu'il reçut pour planer sur les choses Sont d'un or impalpable et ne s'usent jamais.
(( 11 aime, il croit, il vole ! A trouver sa carrière Il n'hiisite pas plus qu'un rayon de soleil; Sans rencontrer de nuit, prompt comme la lumière, Il monte à travers Dieu de réveil en réveil.
« Qu'importent les rochers, laroute âpre et sauvage, A la foi qui s'élance, à l'oiseau qui fend l'air? A qui voit dans la nuit qu'importe le nuage. Et la griffe du tigre à qui n'a pas de chair.''
« J'ignore quels écueils se dressent dans ma vie; Si mes noirs assaillants sont rares ou nombreux ; Mais, j'ai vu par delà! l'idéal me convie; Je ne sais si je puis, mais je sens que je veux.
« J'irai! que la tempête ou s'irrite ou s'apaise, Le maître a commandé, c'est à lui d'y pourvoir. J'irai! ce lourd simoun, ce fer, rien ne me pèse : Mon armure me porte... elle a nom le Devoir, v
Le vent mugit; la trombe éclate, et le tonnerre Fait jaillir eu éclats les rocs brisés; la terre, Sous ces torrents de pluie et de grêlons serrés, Lance contre le ciel des traits désespérés. Les pierres et les flots sur les coteaux ruissellent : Dans les ravins comblés les forêts s'amoncellent ; Tout croule et rebondit sur les monts haletants.
I20 LES VOIX DU SILF. NCE.
C'est un nouvel assaut dos Dieux et des Tiians. Les temples et les tours, où l'homme a son refuge. Roulent comme du sable à travers ce déluge; Et quand, pour annoncer la fin du châtiment, L'arc-en-ciel a brillé dans un ciel plus clément, Quand les monts ébranlés sont rassis sur leur centre, Hommes, troupeaux, sortis un par un de quelque antre, Les rares survivants à ces jeux du chaos. Hagards, et les yeux creux, la peau collée aux os, Semblent des morts tirés tout à coup de leur tombe.
Or, comme eux, échappé par miracle à la trombe,
De sang et de limon souillé, le pèlerin
A pas lents et boiteux marchait, ferme et serein.
« Il est des régions, et mon cœur les habite, Oii l'air est toujours calme et le flot toujours pur; Où rien ne se lamente et ne se précipite, Où l'on glisse, en chantant, sur des sentiers d'azur.
<( C'est la sphère où tout cède à celui que tout nomme, La sphère de l'amour et du renoncement, Où tout homme, inflexible aux caprices de l'homme, Voulant ce que Dieu veut, se soumet librement.
» Où les âmes au but sont doucement guidées, Comme un docile enfant, par l'instinct filial; Où rien des passions ne se mêle aux idées, Rien du réel infime au suprême idéal.
«Car tous ces feux sanglants qui roulent sur nos têtes. Ces obscènes vapeurs qui salissent les cieux,
Ces colères du vent, ces foudres, ces tempêtes, Sont issus de la terre et nés dans les bas lieux.
« Plus haut voici la paix, une paix immuable! Plus haut voici l'Eden, et je l'ai visité, L'Eden inaccessible à ce corps misérable, Mais où l'esprit remonte et plane en liberté,
« Voilà que j'y saisis des fleurs insaisissables Dans ces champs interdits oîi je vais sans effroi! Ma chair a teint de sang les rochers et les sables, Mais l'orage a grondé chez elle et non chez moi. »
Plus noire à chaque pas, s'élève une poussière, Et d'infectes vapeurs jaunissent l'atmosphère; L'air est plus lourd, le soir a plus d'obscurité : Le brouillard et le bruit annoncent la cité.
Des regards impudents et des propos cyniques, L'ivoire et l'or des chars, la pourpre des tuniques, De plus pompeux hochets et de plus vils haillons, Des passants avinés les vagues tourbillons, Des fronts suant l'orgueil et l'envie et la haine.. O voyageur, voici la fourmilière humaine !
Autour de l'étranger, les yeux, avidement. Pour y compter son or, fouillent son vêtement.