VI
Plus seul qu'au fond des bois qui lui prêtaient leur mou; Il va, l'homme au front pur qu'on raille et qu'on repous Toujours seul ! et la nuit, chez ces peuples damnés, Il dort sur le granit des temples ruin(;s.
« Vous m'abritez partout, sous vos toits, dans vos âmes Amis! j'ai pour chevet vos genoux familiers, Au fond de ces déserts, dans ces villes infâmes; J'habite à tout jamais vos cœurs hospitaliers.
(i Nul pacte entre les bons, nul amour ne s'efface. Une fois deux esprits conjurés pour le bien, En vain s'élève entre eux ou le temps ou l'espace, Ils restent l'un à l'autre un éternel soutien.
« Amis, je vous sens là ! vos pleurs, votre sourire, Tout survit, gais propos et sévères chansons; Et, versant au banquet l'ivresse de la lyre, Nos poètes encor nous servent d'échansons.
(( Divine Béatrix, ô ma route! ô ma vie! Je gravis à ta voix la même échelle d'or; Rien ne meurt dans la sphère où je t'ai poursuivie; Ton regard m'illumine et me soulève encor.
" Entre mes yeux et toi toutes ces beautés viles, Tous ces tableaux impurs se déroulent en vain; En vain la dureté de ces hommes servîtes Dément ce que je crois du noble cœur humain.
(1 Je n'aurai pas pour eux un seul mot d'anathème; Au fort de la douleur je veux nier le mal ;
Je veux juger le monde à travers ceux que j'aime; Rien n'existe pour moi que le seul idéal,
« Je bénis, ô mon Dieu! cette foule aveuglée; Que m'importent sa haine et mon exil d'un jour! Je vis dans un désert, mais mon âme est peuplée. Lançons à tout vivant un cantique d'amour. »
Or, la molle cité, qui s'endormit la veille Dans les jeux et le vin, dans le sang se réveille; Ces plaisirs ont la haine, hélas! pour lendemain; Ce luxe à la discorde a frayé le chemin.
Les uns pour garder l'or, les autres pour le prendre, Dans une arène impie on les voit tous descendre; N'y cherchez pas un homme à défaut de héros; C'est un combat de chiens se disputant Hormis l'honneur, hormis le dieu de leurs ancêtres, Ils sont prêts à servir, à lécher tous les maîtres. Mais le sang coule à flots, ils ont bien combattu ; Ils meurent bravement, c'est leur seule vertu.
Or, sans rien espérer de ces débris d'empires. Sans croire aux bons, il faut lutter contre les pires. Nul, quand le cri d'alarme a chez nous retenti, N'est exempt du devoir de choisir un parti. Tel qui fut sage hier aimant la solitude.
S'est armé comme un autre et s'est fait multitude ;
L? voilà descendu sans haine et sans terreur
Dans ces luttes qu'il juge et qui lui font horreur. J
« Aimons jusqu'à la mort la v(irité proscrite, La justice étrangère à ces fougueux troupeaux. Le droit, dont le nom seul les blesse et les irrite, Et que je cherche en vain sous un de leurs drapeaux.
«Suivons ce qui du vrai nous garde au moins quelque omb Dieu seul connaît ici le pire et le meilleur; Suivons, dans le mépris de la force et du nombre, Le chemin qu'a montré le guide intérieur.
« Qu'importe une défaite, un succès éphémères! La victoire a sacré plus d'un vil criminel; Mais il importe, au prix de cent luttes amères, De n'avoir pas un jour douté de l'Eternel.
<( De n'avoir pas lavé ses mains, comme Pilatc, Du sang de l'innocent et du persécuté.
De n'avoir jamais dit au vil peuple qu'on flatte : « J'ai mis votre intérêt avant la vérité. »
« De n'avoir pas vécu dans un flegme imbécille. Niant vertus et vice et cherchant le milieu, Et doutant du soleil quand le regard vacille, Et se posant pour juge entre Satan et Dieu.
«Je sais ce qui s'agite au fond de ces querelles ; Ces haines, ces désirs n'eflleurcnt pas mon cœur ; J'habke un lieu paisible et plane au-dessus d'elles...
Je ne vois pas le monde en sceptique moqueur.
(I Je crois au but divin que poursuit et qu'ignore Tout ce peuple inquiet détourné de sa loi : J'entrevois l'idéal, je le sens, je l'adore; Je crois!... Je veux agir pour attester ma foi. »
Il frappe, il est frappé, son sang coule ; il demeure Sous son drapeau vaincu jusqu'à la dernière heure ; 11 tombe, il se redresse; et jusqu'au trait mortel, Impassible au combat comme un prêtre à l'autel. Puisqu'il a dû braver, hélas! la pitié sainte, 11 brave les douleurs et n'a pas une plainte. Homme, encore un effort ! Voici le dard vainqueur, Le dard empoisonné qui perce jusqu'au cœur; Donne un dernier baiser à la croix de ton glaive! Il pâlit, il s'affaisse et plus ne se relève; Et le feu, qui succède à l'horrible frisson, Jusqu'au fond de ses os coule avec le poison. Pas de fibre en son corps que la douleur ne ronge ; C'est le suprême assaut qui longtemps se prolongs. Sans vivre et sans mourir, cette chair qui se tord Sentira jusqu'au soir les affres de la mort; Sous les pieds des chevaux elle est déjà foulée, Que l'âme encor persiste et n'est pas envolée. Il faut, tant que ce cœur palpite vaguement, 11 faut qu'il soit broj'é comme le pur froment.
12(5 LF.S VO I X D O SI LE NC E.
« Je vois dans ces jardins la cité fraternelle, Aux murs de jaspe et d'or cimentés par l'amour; La porte ouverte à tous n'a pas de sentinelle; D;s harpes et des voix ciiantent sur chaque tour.
« Un arbre aux larges bras couvre sa vaste enceinte, Immense et lumineux et semblable au soleil; Il verse en tous les temps, sur cette ville sainte, Et des fruits et des fleurs germes d'un sang vermeil.
((Chacun remplit sa coupe à ce vin délectable; Chacun se rassasie à ces fruits de la croix; Et sur un trône assis, préside à cette table Jésus, crucifié, seul survivant des rois.
(( Les anges, par milliers, vêtus de robes blanches, Promènent dans les airs la lyre et l'encensoir Et, de leurs yeux profonds, bleus comme des pervenches Des gouttes de parfum pleuvent matin et soir.
(( Je les vois d'une étoile où mon âme est bercée; J'en jouis avec calme et sans étonnement; La douce vision, présente à ma pensée.
N'a jamais eu de fin ni de commencement. »
Les affreux visiteurs des morts sans funérailles, La hyène et le chacal, fouillent dans ses entrailles;
Cette chair se dissout, et de ses noirs lambeaux Ce qu'a dédaigné l'aigle est pris par les corbeaux. Je ne sais quoi d'infect et de rongeur habite Et se tord vaguement dans le creux de l'orbite. L'air autour de ce corps trace un cercle empesté D'où fuit avec horreur le pâtre épouvanté. Cependant d'autres morts, menés en grandes pompes, Provoquent les éclats des lyres et des trompes. Etant de ces vainqueurs sur qui le siècle ment. Tel immonde assassin aura son monument ; Jeté par sa défaite au charnier de l'histoire, Le sage doit périr jusque dans sa mémoire; Heureux si, des affronts défendu par l'oubli. Son nom meurt tout entier et reste enseveli.
Plus juste, au moins, plus douce à ceux que l'homme accable,
La terre à tous les morts rend un honneur semblable :
Sur ces pâles débris versant les mêmes pleurs,
Elle en tire, à son jour, delà pourpre et des fleurs.
Mais du morne creuset, oîi se fait ce miracle,
Les êtres purs ont fui l'effroyable spectacle ;
Le squelette a blanchi sur un tertre plus vert,
Et ce lieu redouté demeure encor désert.
Les louveteaux, parfois, viennent, quand l'heure est noire,
Pour aiguiser leurs dents remâcher cet ivoire,
Et font, en se jouant à travers le gazon.
Rouler ce crâne auguste où siégeait la raison.
« Que j'ai fait de chemin, jusque dans le ciel même, A travers des soleils parcourus sans efforts, Depuis que j'ai conquis la liberté suprême. Celle qui nous délivre à jamais de ce corps !
i( Quand l'homme a secoui; sa di5pouille grossière, Quand ia terre a repris tout ce qu'elle a donné, Des astres plus nombreux que ces grains de poussière Font cortège à l'esprit de sa gloire étonné.
<( Le faucheur, tout l'été, dans ces plaines fécondes. Tranchera moins d'épis et de brins de gazon Que mes ailes, d'un coup, n'ont soulevé de mondes Dans ces champs de l'azur qui n'ont plus d'horizon.
« Comme un rayon, sitôt qu'a passé le nuage, Jaillit, court en tous sens à travers le ciel bleu, Du poids qui l'accablait mon âme se dégage Et grandit sans trouver d'autres bornes que Dieu.
<( Je monte à l'infini sans vous atteindre encore, Sans toucher le milieu de votre immensité; Enveloppé de vous. Seigneur, je vous ignore : A peine ai-je entrevu l'éternille beauté!
(( Plus près! que l'infini m'attire et me pénètre. Enlacez-moi d'un nœud plus étroit et plus doux! Plus près encor, Seigneur! attirez tout mon être. Puisqu'il demeure entier quand je me perds en vous.
«Voilà que j'ai franchi tout l'azur, tout l'espace... J'ai mis les vastes cieux entre la terre et moi; Et je ne suis qu'au bord, Seigneur ! à la surface.. . Mais j'ai l'éternité pour me plonger en toi.
(' Rien ne m'enchaîne plus à cette terre obscure. Rien ne peut plus cacher à mes yeux le vrai jour.
LE REPOS SACRE. ISp
Rien ne t'ôtera plus, mon Dieu, ta créature : L'abîme est entre nous comblé par ton amour. »
Juin 1864.