LE DERNIER DRUIDE
La dernière forêt qui reste aux monts Arvernes A l'homme des vieux jours prête encor ses cavernes ; Là, sous les fîeis sapins qui seuls ont survécu, Il fuit les temps nouveaux, rebelle et non vaincu. Comme les loups tapis dans les creux du basalte, Le Celle, ami de l'ombre et que la nuit exalte, Vit longtemps à ses pieds, défendu par les bois, Mourir les flots changeants des vainqueurs et des lois. Seul avec ses taureaux, libre sur la montagnt'. Bravant de père en fils César ou Charlemagne, Il craignait seulement de voir le ciel tomber.
Le baptême a touché son front sans le courber. Hier, il allait encor, l'âpre et morne druide. Adorer des forêts l'obscurité fluide; La lune, aux temps marqués, l'a vu, naguère encor, Trancher le gui du chêne avec la serpe d'or. Et, d'un vase empourpré, répandre avec mystère
LE DERNIER DRUIDE. IjJ
Une libation sur le dolmen austère.
Jamais d'un autre temple il n'a franchi le seuil, Et de son dieu farouche humilié l'orgueil. Jamais il n'a dormi dans les murs de nos villes; Ces splendides prisons lui semblaient choses viles. Dans son libre désert, il n'accepta de frein Que sa volonté même et sa fierté d'airain. C'est ainsi qu'il vivait, sans esclave et sans maître. Ses chênes étant morts, il s'abritait du hêtre, Préférant son feuillage à nos toits odieux, Et l'antique nature à tous les nouveaux dieux. Je l'ai connu; j'ai bu l'eau des mêmes fontaines. Je l'eus pour premier guide en mes courses lointaines, Quand cette étrange soif, qui s'apaise aujourd'hui. Au fond des bois sacrés m'entraînait comme lui. Je l'y trouvai dans l'ombre; il me vit sans colère ; Dans sa coupe d'érable il m'abreuvait en frère; Sous ses arbres divins il me laissait dormir; Je l'écoulais tonner, il m'écoutait gémir. Sur mon front, où la neige en tombant les efface. Avait-il démêlé quelques traits de sa race? Je ne sais ! Il m'aimait; nous tenions des conseils; Nous avions une haine et des mépris pareils. Il m'aidait à gravir la cime âpre et fleurie, Evoquant la terreur, et moi la rêverie. Il me disait des chants, assis sur ses taureaux. Chants vieux comme la terre et devenus nouveaux. Puis, le soir, au retour, seul et longeant les seigles, Comme un faucon s'essaye au vol, au cri des aigles, J'essayais, ivre encor du souffle di;s déserts, J'essayais son accent pour agrandir mes vers. J'étais plein de sa sève et bouillant de sa flamme,
t}^ LES VOIX DU SILENCE.
Je croyais du vii;ux chêne avoir aspiré l'âme; AuK plus lointains soleils je me sentais uni, Et je poss(idais mieux ma part de l'infini.
Le désert m'est fermé! J'ai perdu mon vieux guide; J'ai vu finir les bois et mourir le druide. Parmi ces dieux de l'ombre, où je l'allais chercher, Je l'ai vu de sa race allumant le bûcher. Dans la gorge, où mugit la sourde cataracte, Couvert du haut rempart de la forêt compacte. Il avait, à lui seul, sans plier sous ce poids. Rangé d'énormes troncs qui distillaient la poi.x. Une torche fumait à ses côtés plantée.
Nu, paré seulement de sa barbe argentée. Ses armes à ses pieds, la serpe d'or en main, Sur l'affreux piédestal il trôiiait, plus qu'humain. Contre lui, ses trois fils couronnés de verveines, Se serraient; la fierté gonflait leurs fortes veines; Confiants, orgueilleux de leur père, exaltés Par ce don de leur sang à leurs dieux insultés. Immobiles et nus! Le vert sombre des arbres Donne à ces corps vermeils la pâleur des vieux marbres, Je tremblais; je croyais voir le fatal serpent Vers ces Laocoons s'avancer en rampant; Eux debout, rayonnants sous ces voûtes obscures, Ils semblaient l'appeler et braver ses morsures. Cloué par la terreur, je n'allai pas plus loin. Comme s'il m'invitait pour juge et pour témoin, Lui, superbe, et parlant de sa voix la plus grande, Commença sous mes yeux l'épouvantable offrande. Ainsi j'ai pu, sans crime et non pas sans remord. Assister impassible à son hymne de mort.