LE DERNIER DRUIDE, IJS
Mes dieux s'en vont! mes dieux ont perdu leur domaine ; D'étranges bûcherons dans nos bois sont venus. Je résistais dans l'ombre aux dieux à face humaine ; Il faut céder la terre aux pouvoirs inconnus,
A des monstres divins dont le désert s'effraie... Je les entends mugir, siffler de toute part; Plus prompts qu'un sanglier à travers une haie, De notre vieux basalte ils trouaient le rempart.
Ailés, rampants, plus vifs que la flèche légère, J'ai vu ces lourds dragons fatiguer l'aigle au vol. Mâcher les hauts sapins comme une humble fougère Et creuser un abîme en glissant sur le sol.
Ils passent! voyez-vous les montagnes se fendre, Les torrents se combler sous leurs ventres affreux? Puisque l'épais granit ne peut plus s'en défendre, Ma hache et mes taureaux qu3 feraient-ils contre eux T
J'ai vécu, j'ai lutté libre avec un dieu libre; Nous partagions l'empire et l'amour des forêts; Ses foudres et mon fer se faisaient équilibre ; Il avait son oracle, et j'avais mes secrets.
13(5 lESVOIX DU SILENCE
Dans l'éternel combat des choses contre l'homme, Blessé par la nature, ou par elle endormi, Sans savoir le vrai nom dont son hôte se nomme, j'apprenais le respect de ce saint ennemi.
Vaincu, j'avais l'orgueil à défaut d'une proie; Quand je bravais la nuit et l'horreur de ces lieux, J'étais seul dans ma force, et je goûtais la joie De mesurer mou âme à l'âme de mes dieux.
Je les adorais plus, ayant su les combattre; Et nourri de la chair des aurochs et des ours, Sous mes chênes sacrés, que nui n'osait abattre, J'écoutais un esprit qui me parlait toujours.
Entre ces dieux et moi c'étaient de longs échanges, Un commerce éternel de l'âme, ou de la chair; Je les voyais sourire en mille fleurs étranges. Leurs grands yeux courroucés me luisaient dans i'JcIair.
Nous vivions face à face; ils changeaient défigure; Mais, que leur front sacré fût plus sombre ou plus doux, Je n'imaginais qu'eux et moi dans la nature. Eux et le vague esprit qui circule entre nous.
De quel monde imprévu sortent ces nouveaux êtres, Plus forts que la nature et les pâles humains? N'êtes-vous pas leurs serfs, vous qui semblez leurs maîtres, Vous, qui, saisis par eux, les flattez de vos mains?
Ils dévorent la pierre, ils vomissent la flamn^e; Ils percent de leurs fronts nos volcans étonnés;
LE DERNIER DRUIDE. IjT
De quels accouplements du métal et de l'àme, De quel affreux hymen ces monstres sont-ils nos?
Les antiques serpents, premiers fils de la terre, Tombèrent sous l'eff'ort de l'Hercule gaulois; Quel homme, ici, vaincrait, môme aidé du tonnerre, Ces hydres qu'il prétend maintenir sous ses lois?
J'ai vu souvent, debout contre mon dernier chêne, Ces humains ignorant le rêve et le repos. Comme s'ils portaient tous une commune chaîne. Passer et repasser, pareils à des troupeaux.
Moi, je vais libre et seul, dans ma force paisible ; Eux, entassés toujours, défiants, agités. Semblent, comme frappés d'un fouet invisible, De je ne sais quel dieu subir les volontés.
Leurs travaux, leurs plaisirs me seraient des supplices ; J'exècre ces bonheurs goûtés sous l'aiguillon; Moi, je marche à mon but sans maître et sans complices ; Je veux pour moi tout seul mon char et mon sillon.
Sont-ils, ces longs serpents qui percent notre lave. Des démons ou des dieux précurseurs de la paix? Le troupeau des humains n'est-il pas leur esclave? Moi, je ne puis lutter contre eux... et je les hais.
Pour ceux que j'adorai leur force est une injure ; L'antique esprit des bois se retire attristé; Ils ont à tout jamais chassé de la nature L'ombre où mes dieux et moi nous avions résisté.