IV
Pour arracher un père à sa prison germaine, D'un hymen sans amour Fausta subit la chaîne; Sauvant le cher captif, qu'elle n'a pu venger, Elle accepta le nom de ce chef étranger.
Mais, dès que cette main voulut serrer la tienne, Le remords souleva ton âme italienne; L'cpoux est à tes pieds amoureux et craintif : L'Allemand n'a rien fait que changer de captif! Ses soins n'ont pu fléchir la fille ardente et forte Dont le cœur s'est livré comme une rançon morte. Bientôt le noir soupçon, vainement repoussé. Fait au maître un tourment des ombres du passé.
Fausta, dans cet exil qui cache leurs blessures. Emportant sa froideur, suit l'époux sans murmures ; Docile avec orgueil, elle a bientôt quitté Milan et les splendeurs de la belle cité. Qu'importe à ce cœur fier un plaisir qui s'envole ?. . . Mais peut-être qu'il garde une secrète idole?
Dès lors en ces vieux murs, durant les longues nuits, La sombre vois du lac a berce leurs ennuis.
Or, depuis que le chef a tiré son épée. Qu'au sang italien cette main s'est trempée, Attestant de deux cœurs le morne désespoir. Un plus mortel silence a glacé le manoir. Car, plus haut que l'amour et tes rêves de femme, Fausta, ton cher pays règne sur ta grande âme. Résignée aux douleurs de ce fatal hymen, Quand tu vois dans l'époux l'usurpateur germain,
Tes yeux lancent la flamme, ô noble enfant du Dante ; Et ton indifTérence éclate en haine ardente.
Une barque apparaît sur le lac rougissant; On croirait voir glisser, aux feux du jour naissant, La conque où se balance une vierge marine Sur l'écume des flots moins blancs que sa poitrine, La rame dans son vol trahit un bras nerveux; Des aiguilles d'argent parmi de noirs cheveux, Le tissu transparent du voile noir qui flotte. Annoncent qu'une femme en est l'adroit pilote.
C'est Fausta : sur les flots, au fond des bois amis,
Des rêves non troublés lui sont au moins permis.
L'époux, loyal et fier, respecte ces retraites;
Elle y va s'enivrer de ses peines secrètes.
Ou sur d'âpres sentiers cherche, en sa sombre ardeur,
A fatiguer son corps pour endormir son cœur.
Elle choisit le bord des périlleux abîmes.
A l'ombre des sapins, sur la neige des cimes.
Souffle un air froid et pur qu'elle aime à respirer;
Sa lèvre y puise en vain sans s'y désaltérer.
Car, ô vents, ô forêts, ô musique profonde,
O parfums du désert, ô frais soupirs de l'onde.
Nature où l'infini flotte de toute part,
Vous ne sauriez remplir l'âme autant qu'un regard !
La barque au tronc d'un saule est, là-bas, attachée. Dans les taillis, Fausta monte à demi cachée; Sans choisir un sentier entre les chênes verts, Elle marche au hasard. Tout à coup, à travers Les branches dont ses mains écartent la barrière, Un homme est aperçu, sanglant, sur la bruyère. Des cheveux noirs, un simple et sombre vêtement... C'est un frère tombé sous le fer allemand ! Son souflle gémissant atteste encor la vie; Dieu! sauvez ce soldat, ce fils de l'Italie! Sur lui Fausta s'incline à genoux. Mais pourquoi. Pâle, écarter ainsi les mains avec effroi? On dirait, à la voir s'appuyant à cet arbre, Sur le gazon des morts une vierge de marbre. Un soupir de Marco la réveille et lui rend, Dans un rayon d'espoir, son courage expirant; Elle se lève et court. Là-bas, sous ces vieux aunes, La maison du pêcheur a connu ses aumônes; Elle y vole; elle a su, chez ces hommes obscurs, Se créer des amis aux bras forts, aux cœurs siirs. Sa voix a fait bondir des serviteurs alertes; Ils montent, et bientôt un lit de branches vertes A franchi l'humble seuil, et la flamme, au foyer. Pour l'hôte au pied de glace, est prompte à flamboyer ; Il a repris ses sens après un court délire. Et le réveil de l'ûme en ses yeux peut se lire.
D'où vient cette pâleur cachant un vague effroi, Ce regard concentré, jeune femme, et pourquoi Saisir la rame ainsi, d'une main convuisive. Quand tu pars les matins, providence attentive. Portant la guérison au proscrit? L'on dirait Que ton pieux devoir n'est rempli qu'à regret. Et que l'humble cabane oii la pitié t'amène Te garde un hôte, objet de terreur ou de haine. Et cependant, Fausta, c'est un éclair joyeux Qui colore ta joue et fait briller tes yeux. Dès qu'au loin la maison du pêcheur, sous les branches, Montre son toit de chaume et ses murailles blanches.
Et Marco, quand tu viens, ne te semble-t-il pas Contre un péril tout proche invoquer le trépas? Il boit, comme un poison qu'on redoute et qu'on aime, Les sucs réparateurs préparés par toi-même ; Il tremble à ton aspect, à ton nom il pâlit; Pourtant, si tu parais au chevet de son lit, Parlant, à ton insu, de ta voix la plus douce, C'i fier désir de mort en son esprit s'émousse.
Bientôt sur le rivage, aidé par le pêcheur. Il put venir des flots respirer la fraîcheur, Et voir à l'horizon, où la vague étincelle, Poindre en un sillon d'or la rapide nacelle;
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Puis, dans l'ombreux sentier, et chaque jour plus loin, Il marche avec Fausta sans guide et sans témoin.
Mais, comme s'ils portaient quelque chaîne secrète, Sur le bord des aveux chacun tremble et s'arrête. Souvent l'un d'eux hésite en parlant du passé, Et refoule en son cœur, subitement glacé. Cette étrange terreur dès l'abord ressentie; Ils se taisent; Fausta sans retour est partie; Elle se l'est juré, c'est leur adieu ! Pourtant, Le lendemain l'amène à Marco, qui l'attend. « Si faible encor! Sa vie est à peine sauvée; Fuir ainsi lâchement cette œuvre inachevée? Non ! C'est moi qui, veillant aux abords du chemin, Dois remettre à Marco son glaive dans la main. »
Et d'un pas moins timide, enfin, les causeries Entraînent le blessé jusqu'au bout des prairies; Chaque jour l'attirant pour un plus long repos, Un arbre plus lointain entend plus doux propos.
«Vous sembliez, disait-il, l'ange de la patrie Posant un bras sauveur sur ma tête flétrie. Vous m'apportiez la vie et je n'en voulais pas; Mais je la garderai pour de meilleurs combats. Je le sais, la pitié que votre cœur s'impose N'a vu dans le blessé que notre sainte cause; Bien heureux qui tiendrait de la douce amitié Cette vie et ces soins dus à votre pitié ! »
Et Fausta : « Dans ce temps fait pour des cœurs austères, Occupés sans faiblir d'héro'iques mystères,
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Nous n'avons qu'un devoir, venger le sol natal. Étouffons dans nos cœurs tout sentiment rival. Non ! je ne voudrais pas amollir sous mes larmes La main italienne à qui j'offre des armes. »
Ainsi vont leurs discours; et l'ombre des forêts Les couvre au bord du lac de ses voiles discrets; Ainsi fuit, goutte à goutte et d'une âme oppressée, Leur parole, disant bien peu de leur pensée.
Et la rame tardive, aux murs du vieux château, Plus lente chaque jour, ramène le bateau. Debout, Herman l'attend. Le sombre capitaine Rapporte son ennui de la chasse lointaine. Le repas est distrait, bref et silencieux ; L'époux timide et fier, sans rayon dans les yeux, Porte en un cœur profond cet amour qui le ronge; Il souffre sans se plaindre et paraît vivre en songe. Un peu d'ardent soleil manque à ce noble sang Pour le faire éclater en un cri tout-puissant; Peut-être il eiit parlé sous un regard plus tendre,
Et la céleste voix s'y serait fait entendre;
Mais ce regard sur lui jamais ne s'arrêta.
Qu'importent les secrets de cette âiïie à Fausta!
Qu'importe au prisonnier le trésor que recèle
Le mur sombre où se rive une chaîne éternelle!