IS
Et l'attente, plus longue au milieu des ténèbres, Mêle aux cuisants désirs des images funèbres. Pour la première fois, tout un jour sans la voir! D'un retour, d'un pardon faut-il perdre l'espoir? Mais peut-être un danger la retient? Il s'élance, Le bateau du pêcheur le conduit en silence; Et, pour montrer la route allumant ses fanaux, Au loin le clair de lune a blanchi les créneaux. Aux vitres du donjon des feux luisent dans l'ombre. Marco s'approche, observe, arrêté sur l'eau sombre ; Pour mieux se dérober au soldat attentif. Immobile il se couche en son étroit esquif. Les fenêtres, bientôt, perdant leurs vives teintes, Attestent le sommeil et les lampes éteintes; Mais, veillant seule aux flancs du manoir endormi. Une chambre s'éclaire et l'amant a frémi... C'est elle! pour la joindre et lui parler encore. Pour cet adieu plus doux que ton exil implore, Quels rêves, quels projets, hélas ! sans horizon. N'as-tu pas faits, Marco, sous sa morne prison!
Le jour seul, éteignant cette lampe qui veille,
Effaça l'ombre errante à la vitre vermeille;
Et le flot, jusqu'à l'aube, avec un long soupir,
Berça ton désespoir et ne put l'assoupir!
Tes fureurs, ô Marco, sous ces murs enchaînées.
Usèrent, cette nuit, le sang de dix années.
Mais le soleil levé rend le péril certain Pour l'amant, le proscrit, ennemis du matin. Marco fuit en longeant les sinueuses côtes; Un cap offrait l'abri de ses roches plus hautes;
11 s'arrête, il y tient son esquif attaché; Et lui, sur le sommet, dans les genêts caché. Mettant dans son regard son âme tout entière, Du château plus lointain cherche à percer la pierre. Quelque espoir lui revient ; car, c'est trop le punir ; Pour un adieu suprême elle doit revenir! Il attend; c'est ici la moitié de la route Jusqu'au toit du pêcheur. Il va la voir sans doute ; Ce ciel joyeux le dit; ces parfums, cet air pur Pénètrent dans son cœur comme un présage sîîr.
Mais au pied des remparts une barque... oh ! c'est elle !
Sur son blanc vêtement le soleil étincelle.
Beau lac, brise si douce et si lente à souffler,
Ah! portez-la plus vite oii son cœur veut aller!
Déjà du promontoire elle a doublé la ligne;
Là, parmi les rochers, bassin fait pour un cygne,
S'arrondit une baie au lit profond et pur
Dont les bords verdoyants assombrissent l'azur.
La barque détournée à ce port se dirige.
T'a-t-elle deviné, Marco? par quel prodige,
De si loin, en ce lieu ! ton cœur bat; mais pourquoi
Lâcher ainsi la rame encor trop loin de toi,
Au milieu de cette anse ; et, dans la barque étroite.
Tout à coup se lever et rester ainsi droite?
Elle écoute peut-être, à l'heure du réveil.
Elle invoque le dieu dont elle prend conseil,
Le dieu des profondeurs de cette eau pure et vaste,
Cet invisible amant qui la conserve chaste.
On voit qu'elle interroge un hôte habituel;
Nui effroi ne la trouble en son muet appel;
L'azur du flot est clair moins que ses yeux limpides,
i<jo varia.
Moins uni que son front sans ombres et sans rides ; Sa lèvre est de corail, et du frais Orient Le ciel n'est pas plus rose et pas plus souriant. A peine soulevé, son sein paisible exhale Le facile courant de son haleine égale; Blanche, immobile, avec un marbre on la confond. Quel repos! en est-il un autre plus profond? Un seul, et c'est celui que, d'un élan sublime, Elle va demander, ô lac, à ton abîme!
Et la nappe d'azur, oscillant jusqu'aux bords, D'un tombeau diaphane enveloppe son corps.
Brisant des flols émus la tremblante surface, Un rapide plongeur fend l'onde sur sa trace. Sous les plis orageux de leur vivant linceul Deux hôtes dormiront, ô lac, ou pas un seul ! Veux-tu, les unissant dans ta demeure avare. Les y garder, afin que rien ne les sépare? Pour un plus long hymen as-tu donc convié Sur tes algues ce couple à nos fleurs envié? Non ! tu veux nous les rendre, ô lac, et tu secondes Les forces de l'amant qui lutte sous tes ondes. Marco la reprendra! l'amour est aussi fort Pour aider à mourir que pour vaincre la mort. Plus prompt que l'alcyon, sur la vague écumante Le plongeur reparaît rapportant son amante; Par les cheveux noués à son bras triomphant I! la tient élevée hors de l'onde qu'il fend. S'élance, et, d'un effort suprême, en deux coups d'aile Sur le sable prochain retombe à côté d'elle.
Est-ce elle, est-ce un cadavre, ô lac, qu'il te ravit? L'oreille sur son cœur, Marco tremble... Elle vit!
<i Oui, Marco, cet abîme où j'ai voulu descendre, Du bonheur d'être à toi pouvait seul me défendre ; La vie est plus facile à fuir que tes baisers. Un Dieu veille aujourd'hui sur nos cœurs apaisés. Enlevée au tombeau, je dois te rester sainte. Désormais je te parie et tiens ta main sans crainte ; Et, si je faiblissais après de tels aveux. J'attends de toi l'effort qui nous sauve tous deux. Oui, j'ai voulu mourir pour la vertu que j'aime, Nais non pour m'en parer et triompher moi-même. Tout est à toi, Marco, ma vertu, mon devoir; Prends-les, si tu le peux à tes yeux sans déchoir. L'honneur, c'est toi ! Sois grand, et je suis assez pure. C'est toi qu'il faut garder sans chaîne et sans souillure. D'un remords, d'un regret, dans la lutte où tu cours. Je ne veux pas charger tes destins déjà lourds. J'aime mieux de ma mort te laisser la souffrance; Car elle peut au moins se changer en vengeance, Et servir l'Italie et tes complots sacrés. Il faut un chef austère à nos fiers conjurés. Je te connais, Marco; ta pensée est trop haute Pour qu'un furtif amour soit bien longtemps son hôte. Je t'aime ainsi ! pour toi, pour ta mâle grandeur. Et veux servir ta gloire au prix de mon bonheur.
Tu m'aimes, je le sais; tes larmes sont loyales; Mais tu m'aimes en homme, et j'ai bien des rivales. L'honneur et la patrie et cette ardeur d'exploits, Tu les portes plus haut que l'amour... tu le dois ! Mais moi, qui garde aussi la haine héréditaire, Moi qui sais que l'amour aujourd'hui doit se taire, Moi fille d'un soldat martyr de l'étranger, Moi qui place avant tout l'Italie à venger, Moi qui t'ai dit : Va, meurs, la liberté t'appelle! Je ne puis partager ton cœur même avec elle! Pour ma vie et mon sang dépensés à t'aimer. Il me faudrait tes jours, ton âme à consumer. Ne crains rien ; cette ivresse où s'éteindrait ta gloire. Aux lèvres de Fausta n'espère pas la boire. Je vivrai loin de toi; cependant je vivrai; Ton repos le commande et je te l'ai juré. Pars donc ! sans redouter qu'un tombeau volontaire Enchaîne ta pensée avec moi sous la terre. Tu ne laisses, ici, ni spectre ni remords; Mais un cœur désormais au-dessus de la mort, Qui vivra de ta vie, et, dans sa foi plus ferme. Des douleurs, sans les fuir, veut attendre le terme; Qui te suit dans la lutte où vous allez rentrer, Et qui, demeuré pur, a le droit d'espérer. »
Tels furent leurs adieux, ou plutôt leurs paroles. Celles qu'on peut traduire avec des sons frivoles. Quels mots reproduiraient l'éloquence des yeux, Et sauraient de l'amour peindre les vrais adieux?
Il partit; ce qu'en lui de vertu mieux trempée. De vaillance à porter sa haine et son épée.
F A us TA. 163
D'ardeur plus invincible à servir son pays
Mettra l'orgaeil sacré des devoirs obéis...
Tu le sais, et toi seule, ô mère de la Force,
Toi qui des voluptés foules aux pieds l'amorce,
Et, gardant un sang pur aux générations,
Fais croître et fais fleurir les grandes nations ;
Toi par qui la jeunesse est longue au cœur de l'homme.
Toi, Pudeur, qui veillais aux grands siècles de Rome,
Qui des lits nuptiaux, sous tes yeux restés saints,
De ses héros de bronze as tiré les essaims;
Toi qui des bras guerriers durcis les nobles fibres.
Toi qui seule maintiens ou fais les peuples libres,
Vertu d^'s vieux Latins dans leurs jours triomphants,
Tu lésais; viens l'apprendre à leurs derniers enfants!
L'ombre d'un bois, tombant du coteau sur la grève, Abrita des adieux l'heure cruelle et brève. Après qu'ils sont partis, et l'amante et l'amant. Un homme du taillis s'éloigne lentement. Sous ses longs cheveux blonds pâle, un orage interne Trouble l'azur vitreux de son œil fixe et terne; Il semble ne pas voir et marcher dans la nuit; A son morne flambeau quel rêve le conduit?
C'est Herman. Dans cette ombre, à midi rare et douce, Le chasseur s'endormait affaissé sur la mousse. Mais une voix connue a fait fuir la sommeil.
Quelle afifreuse lumière a glacé son rovcil,
Quand le fatal secret, qu'il ne veut pas entendre,
Dans la paix de son doute est venu le surprendre!
Lui qui rêvait eucor de la fléchir un jour!
Pure, mais à jamais brûlant d'un autre amour!
Plus d'espoir! c'est bien là sa fierté surhumaine,
Fidèle à sa pudeur, mais fidèle à sa haine!
Quel penser de pardon, de vengeance ou d'oubli,
Demeure au cœur d'Herman sourdement établi?
Nul n'antendra le son de cette âme incomplète
Qui tient comme l'amour la colère muette.
A peine une pâleur sur son front, dans ses yeux.
Trahit des passions le choc silencieux;
Et, quand la foudre au fond peut-être le ravage,
Jamais l'éclair n'a lui pour révéler l'orage.
Le sang de tes enfants, encore infructueux, Va tremper de nouveau la terre des aïeux; Ceins ton front de lauriers pour cette auguste fête, Et rends gloire, Italie, à leur noble défaite! Sur ton vieux Capitole avant de remonter, Par plus d'un jour pareil il faut le mériter. Et ne pas te lasser, patiente nourrice, D'enfanter des martyrs aux honneurs du supplice. Oui, vous mourrez vaincus, dans l'exil, dans les fers; Le gibet vous attend, frères, soyez-en fiers! Votre sang généreux, que l'étranger prodigue.
Doit couler sous ses mains jusqu'à rompre la digue. Donnez, donnez toujours de ce sang pur et fort! La liberté naîtra de quelque illustre mort.
Dans le pays lombard, près de ces eaux si belles, Où l'on rêve de paix, de fêtes éternelles, Où l'âge d'or naîtrait avec la liberté. Près de ce lac riant par l'amour habité, D'un sacrifice humain se prépare l'offrande. Des glorieux vaincus voici la noble bande, Calmes et le front haut, tels qu'on aime à les voir, Les stoïques martyrs du droit et du devoir. Autour d'eux les soldats, stupide multitude, Marchent à rangs pressés et font la solitude. Pour contenir les flots d'un grand peuple insoumis, Un rempart s'est dressé d'escadrons ennemis : Herman en est le chef. Toujours pensif et triste. Il semble absent de l'œuvre à laquelle il assiste, Et son regard errant, ou vaguement fixé. Sur ceux qui vont mourir s'est à peins abaissé. Son corps abandonné se balance et se ploie Aux pas lents du cheval, et son panache ondoie Sur son cou fléchissant. Le long convoi de mort, Dirigé vers le lac, s'arrête près du bord Où s'étend une plaine à la pente adoucie. Là, sur un fin limon, meurt la vague amincie; Et, quelques pas plus loin, sort du milieu des eaux Une épaisse forêt de grands joncs, de roseaux.
Le groupe des martyrs, soldats au fier visage, Docile et méprisant s'est rangé sur la plage. Ils sont jeunes et beaux, hélas! ceux qui mourront ;
i66 VARIA.
Au milieu d'eux, Marco les dépasse du front. La plaine exhale au loin des odeurs prinianicres ; Son doux pays lui fait ses caresses dernières; Avec l'ardent regard du ciel italien, Son œil plein de rayons semble échanger le sien.
Salut, Marco! les chefs ont éloigné la foule;
Ils étouffent ta voix sous le tambour qui roule;
Mais, parlant par tes yeux en cet instant sacré,
Ton cœur sur ton visage en éclairs s'est montré.
Pour rallumer l'honneur aux âmes languissantes.
Un rayon suffirait de tes flammes puissantes.
N'est-ce pas, de ce monde il est doux de partir,
Sûr qu'on est aimé d'elle et fier d'être martyr;
A tous les dieux du cœur gardant sa foi certaine,
Et doublement vivant par l'amour et la haine !
Heureux qui, plein d'espoir, fort et jeune lutteur,
Apporte une âme intacte au fer libérateur,
Et meurt, même vaincu, même en butte à l'insulte.
Mais sans avoir douté des objets de son culte !
Son sang, quoique ignoré, ne sera pas perdu ;
Il ne voit pas, avant le triomphe attendu.
Des générations dans la fange accroupies
Renier ou salir ses saintes utopies;
Et, dans son propre cœur, avant la fin du jour.
Il ne sent pas tarir la pensée et l'amour.
Son temps d'épreuve est court : quand la balle le frappe.
Prompte ainsi qu'elle, au but l'âme en un vol s'échappe.
Là-haut sur son pays, il voit, dès ce moment,
Briller le jour lointain de l'affranchissement,
Et sourire en ses bras, fraîche comme une aurore.
Sa fiancée en deuil, qui, chez nous, pleure encore.
Voilà ce que la mort a d'extase à donner
Au martyr dont le front commence à rayonner.
Mais si tu crois qu'au seuil d'une tombe héroïque
Une larme en coulant ternisse un nom stoïque,
Si tu veux, ô Marco, retenir par orgueil
Cette perle du ciel qui tremble dans ton œil...
Il fallait de ta mère écarter la pensée.
Oublier ton amante à sa prison laissée,
Et, près de ton cercueil, ne pas les voir du cœur
S'éteindre et longuement mourir de leur douleur.
Le fer a retenti des armes qu'on apprête, Et, distrait de son rêve, Herman lève la tête; L'indifférent regard que son œil promenait, Sur le front de Marco tombe; il le reconnaît... De quel pli de son cœur sort cet éclair rapide, Le premier dont rougit ce front terne et livide? Ce sursaut, que le mors imprime à ton cheval, O chef, est-ce d'un lâche ou d'un noble rival ? Est-ce un bouillonnement du sang ou de la boue? Le fusil des soldats déjà touche leur joue; Toi, tu couves Marco sous le même regard; Ta lèvre étrangement se plisse... le feu part! Et, pour s'offrir à lui soudainement dressée, Dans les touffes de joncs oii sa barque est glissée, Comme un oiseau plongeur qui lève enfin le cou. Grande et blanche, Fausta se montra tout à coup. Et, sur son large sein qu'un noble orgueil enivre. Elle a reçu sa part du plomb qui les délivre.
Elle est encor debout dans sa robe de lis, Tandis qu'an flot de pourpre en inonde les plis.
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Avec son premier sang et sa suprême flamme, Marco ! ce nom jaillit et priicède son âme. Tombant sur les genoux et les bras étendus, Elle a vécu pour voir ses adieux entendus, Et son amant couché sur la fatale grève ; Et cette chore main, qui vers elle se lève, Semble chercher la sienne, et sur l'étroit canal. Se balance et s'affaisse en un dernier signal.
Mais entre ces deux cœurs tout obstacle s'efface Car la mort vient entre eux d'anéantir l'espace; Et, loin d'un monde esclave, unis selon leur vœu, Ils s'aiment librement dans les jardins de Dieu. Quelle terre a gardé leur cendre et leur mémoire? Qu'importe, ô jeunes gens oublieux de la gloire! Laissez leurs noms, leur cendre au vent se disperser. Si vous n'avez pour eux que des pleurs à verser.